La Grèce enchaînée livrée aux vautours

La Tourmente grecque II, Chronique d’un coup d’Etat / Philippe Menut
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La Tourmente grecque II, Chronique d’un coup d’Etat, de Philippe Menut, est un film de témoignages et d’explications – des économistes atterrés y sont convoqués – concernant le quotidien d’un pays aussi beau et enthousiasmant que devenu invivable du fait de la rapacité de créanciers cachant leur indignité par la veulerie de discours cyniquement moralisateurs.

Cherchant à comprendre les causes et conséquences de ce que l’on a appelé « la crise grecque » dès la fin de l’année 2009, suivie de l’arrivée de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) sensée remettre le pays dans le droit chemin néolibéral, Philippe Menut a construit un documentaire dont la pédagogie soulève une juste indignation.

Une jeune femme interviewée ouvre le film, elle parle en français : « Notre pays souffre comme si nous étions en état de guerre. »

Une guerre vraiment ? Oui, les chiffres parlent, car depuis 2010 la Grèce vit une véritable guerre économique et sociale ayant mené à un désastre humanitaire.

Une voix-off témoigne, accablée : plus de 30 000 sans-abri dans les rues d’Athènes, plus de 24,6% de chômage, des retraites rabotées de 25%, le budget de la Santé réduit d’un tiers, la faillite de plus d’un tiers des commerces, mille PME disparaissant chaque semaine, un taux de suicide ayant doublé, la fuite de 300 000 jeunes diplômés, une dette publique ayant augmenté de 50%, des services publics sinistrés, des coupures d’électricité fréquentes, des pans entiers du pays livrés aux spéculateurs (ports, plages, aéroports, îles), une baisse de l’espérance de vie de trois ans, des taux de mortalité infantile de 43%, l’augmentation considérable des avortements, les accouchements devenant hors de prix, un tiers de la population vivant sans protection sociale…

Le constat est sans ambages : la politique d’austérité voulue par la Troïka – dix plans d’austérité depuis 2010 - ne fait qu’aggraver la situation économique de la Grèce, où les prix peuvent être aussi hauts qu’à Paris, et le salaire aussi bas qu’en Bulgarie.

Leçon : le maintien concerté d’un état de crise est souvent une aubaine pour les spéculateurs avisés.

Déconstruire la rumeur d’une Grèce paresseuse et dépensière permet de comprendre les véritables origines de la dette : un accroissement sans précédent des dépenses militaires – auprès des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France – durant la Dictature des colonels entre 1967 et 1974 ; la corruption des dirigeants politiques ; les exemptions fiscales accordées aux plus fortunés (les armateurs, l’église orthodoxe) ; la falsification des comptes publics encouragés par les dirigeants de la banque Goldman Sachs entraînant l’augmentation des taux d’intérêts profitant aux fonds spéculatifs et aux banques privées revendant à des taux exorbitants (de parfois 20%) de l’argent emprunté à 1% à la Banque centrale européenne, selon les recommandations des Traités de Maastricht et de Lisbonne.

Comprenons ici qu’à l’instar de l’Equateur et de tant d’autres pays dans le monde la dette, cette financiarisation du capitalisme imposée aux Grecs, est grandement illégitime, voire odieuse, et qu’il s’agit, par la construction d’un rapport de force constant, d’effacer sa majeure partie, purement et simplement, en désobéissant aux ordres des créanciers.

La dette imposée à la Grèce tient du pillage.

L’Allemagne, si volontiers culpabilisatrice, n’est-elle pourtant pas elle-même en dette vis-à-vis d’un pays qu’elle stigmatise, du fait des dégâts occasionnés par sa terrible politique d’occupation durant la Seconde Guerre mondiale ?

Un homme s’indigne : « Ce n’est pas l’Europe du cannibalisme qui m’intéresse, c’est celle de la civilisation. »

Depuis 2012 et la victoire de Syriza aux législatives, on avait pu constater en Grèce une baisse des mobilisations populaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, occupations symboliques des lieux de pouvoir et grèves se multipliant de nouveau, après la capitulation d’Alexis Tsipras, en juillet 2015 devant les exigences et chantages de l’Eurogroupe (regroupement, non prévu par les textes, des ministres des finances de la zone Euro), réclamant 50 milliards d’euros de privatisation supplémentaire, pression insupportable pour le peuple.

Face à une situation sanitaire parfois catastrophique, des dispensaires autogérés sont créés, une partie croissante de la population ne comptant plus désormais que sur ses propres forces.

En 2015, 800 000 réfugiés afghans, irakiens, syriens sont arrivés en Grèce.

La construction de liens de solidarité avec ce pays – devenu le plus grand centre de détention à ciel ouvert d’Europe, à l’heure de la fermeture des frontières d’avec la Macédoine – est un devoir, une nécessité, une évidence.

En effrayant la Grèce, la Troïka aura cherché à terroriser tout pays ayant des velléités d’autres politiques économique que la sienne.

Une sortie de gauche de la zone Euro paraît inévitable si l’on veut sauver l’esprit de l’Europe.


 

L’association Bretagne Grèce Solidarité Santé soutient les dispensaires et centres sociaux autogérés en Grèce. Elle recueille des médicaments non périmés, du matériel médical, des dons.

Vous pouvez la rejoindre : http://bretagnegrecesolidaritesante.fr/

 La Tourmente grecque II, Chronique d’un coup d’Etat, film de Philippe Menut, 2016, 75mn – projection au cinéma Les Studios de Brest le vendredi 26 février, en présence du réalisateur

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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