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Le moins que l’on puisse dire est que Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh savent choisir leurs musiques. Cela ne fait pas tout, mais contribue au charme : The Brian Jonestown Massacre, Animal Collective, Beastie Boy, Alan Vega, Ty Segall, Moondog, Duke Ellington-Charlie Mingus-Max Roach, Suicide.

Performance donnée à Passerelle à l’occasion de la projection sur trois écrans d’un film réalisé par Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin sur New York, son rythme, sa géométrie, son histoire, A Taxi driver, an architecture and the High Line, est une installation corporelle comme on parle d’installation vidéo.

Dans une pièce composée telle un diptyque en trois dimensions (et relief), l’ensemble apparaît vite comme inégal, tant la première partie, située dans le patio, semble manquer de véritable nécessité. Deux corps jouant avec des chaises ; deux taches de couleur évoquant par le choix de leur tenue le traitement coloré opéré dans son travail plastique par le Vénézuélien Jorge Pedro Nunez, exposé lui aussi dans le patio (troisième performeur symbolique) ; deux êtres mimant des gestes permettant de créer des lignes imaginaires dans une architecture générale se prêtant merveilleusement au soulignement de ses formes.

Décrit ainsi, le dispositif signifiant ne paraît pas sans qualité, alors pourquoi bouder son plaisir ? La grammaire gestuelle est pauvre, ce n’est pas un défaut, mais il y a une impression de paresse dans le travail, peut-être de dolence, que l’on comprend mieux lorsque, petit à petit, dès la deuxième partie entamée – on monte sagement un escalier, puis on s’assied au cœur de l’installation vidéo – la poétique des deux performeurs se met en place, qui bientôt nous ravira (et vous l’avez compris, ce n’était pas gagné).

Aura surgi un skateur tournoyant au premier étage, pur signe, gouttelette de sens, un peu chiqué tout de même, fausse bonne idée, trop illustrative, comme s’il fallait forcément surligner le décor. On songe à Gus van Sant, à Larry Clark, au cinéma underground sur roulettes, on est frustré.

Deuxième étape donc, à l’étage. Deux écrans à terre, que relèvent lentement les performers. Apparition d’un chauffeur de yellow cab à dreadlocks (Finn Moore), de passants, c’est New York, une pluie fine, un chantier, des panneaux signalétiques, la mer souveraine, la géométrie d’une ville splendide et trépidante, allégorie du désir. Le corps d’Emmanuelle Huynh, rose pourpre du Caire (ah bon), est ici, aussi là-bas, sur l’écran, dansant doucement, parmi la foule indifférente. Trou dans la ville. Clip clap.

Pas d’esbroufe, les danseurs posent dans l’espace des réseaux de gestes simples, filaments de sens, des lignes poétiques comme autant d’esquisses : courir façon training, se cacher derrière le contreplaqué, avancer à l’oblique, corps malade, pousser l’échafaudage, mettre en marche l’appareil à fumée (très léger effet de sfumato), disparaître sous une couverture, marcher à l’aveugle (Dark Vador des rues), jouer à la balançoire, à deux, ou pas. Il y a de la grâce, une façon de ne pas appuyer qui rend le cœur léger, une modestie graphique relevant d’une dimension introspective précautionneuse.

Sur les écrans, des jeunes gens filmés de loin forment une ronde très lente.

Les gestes dansés sur la High Line créent une disrythmie savoureuse d’avec le pas des marcheurs, répondant, ou non – cette absence de systématisme est une force - aux fantômes qui devant nous inventent une présence.

La vie se déploie, s’efface, insiste, telle la persistance d’un rêve éveillé.

On ressent alors une envie de rembobiner.

Ralentir New York.

 

Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin, A Taxi Driver, an architecture and the High Line, performance, 50 minutes

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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