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SYRIE, UNE CHUTE SANS EPILOGUE

En 1957, dans La littérature et le mal, Georges Bataille écrit : "La littérature est l’essentiel, ou n’est rien. Le Mal – une forme aiguë du Mal – dont elle est l’expression, a pour nous, je le crois, la valeur souveraine. Mais cette conception ne commande pas l’absence de morale, elle exige une hypermorale."

Pour qui écrit vraiment, la loyauté commande le texte, informée de visions, de documentations précises, et de désir de révolution.

Laurine Rousselet, poétesse française, est une insurgée syrienne, solidaire d’un peuple dont elle ne supporte plus le martyre.

La dévastation en cours, mondiale, réclame çà et là son tribut d’humains, mais il semble que ce ne soit jamais assez. Face aux montagnes de cadavres, on peut alors commencer à chercher, hagard d’abord, puis très lucide, les noms sous les nombres, les Syriens sous la Syrie, les corps à étreindre ou simplement admirer sous les déchets, le sang qui respire sous le sang qui sèche.

A Tienanmen, un homme fou, c’est-à-dire dressé dans son point d’irréductibilité, fit reculer une armée entière de tanks.

L’impossible devenait possible.

Les bourreaux, damnés de la parole, craignent les poètes dont les mots, corps appuyés sur le vide, soulignent le peu de consistance sous le masque de l’idiotie vengeresse qui les anime.

Préambule : "Devant le déchaînement de cruauté des images filmées, des nouvelles de la presse écrite, j’ai donc abandonné ma langue pour composer Syrie, ce proche ailleurs comme un plongeon en force dans la réflexion sur le pouvoir, la tyrannie, l’imposture, le délire, la résistance, l’espoir, le mal et la mort, les yeux livrés à l’actualité quotidienne du conflit."

"Entrelacs de poèmes et de chroniques", le dernier livre de Laurine Rousselet (à chercher entre Plounéour-Ménez et Angoulême) est donc un "chronopoème" écrit entre juin et septembre 2013.

Adorno pensait qu’on ne pouvait plus écrire de poème après Auschwitz. La sentence est fameuse, mais Polemos dirige encore le monde, et les enfants de la République continuent à réciter tous les jours Paul Verlaine ou le pauvre Rutebeuf, sans se douter un seul instant qu’en poésie aussi c’est toujours la guerre, et que la vérité est une caresse autant qu’un arrachement.

La bonne volonté, la conscience fraternelle, les mains tendues, les textes de circonstance ne paraissent-ils cependant pas bien faibles quand règne le meurtre de masse? Bien sûr, mais heureusement, c’est leur chance, quand tant sont morts de la suffisance des balles ou de la solidité de la corde.

On apprend chaque jour à vivre avec des noms que l’on abhorre (Bachar Al-Assad, Vladimir Poutine), on apprend à tuer.

On cherche à rester libre, ouvert dans le désabrité, malgré la terreur.

On cherche à comprendre, et retrouver le sauf dans la saveur de l’instant.

Il faudrait se quitter définitivement, pour tenter de se retrouver, reprendre la main, et relire Lautréamont à neuf: œil dans le foie, sourire antisentimental, logique de fond.
L’écriture est une chirurgie post-traumatique.

A tous ceux qui "se sont faits dévots de peur de n’être rien" (Voltaire), opposer la brillance discriminante du scalpel de la raison.

Syrie, ce proche ailleurs est un texte dont telle ou telle proposition antireligieuse pourra sembler excessive, dont tel ou tel aphorisme paraîtra trop définitif, dont tel ou tel développement géopolitique fera l’objet de critiques acerbes, mais peu importe quand il s’agit de faire front ensemble.

Oui, mais contre quoi précisément? Au nom de quelle conception de la solitude, de la fraternité, de la dignité humaine? Au nom de quelle conception de la poésie, de l’écriture?

Il faudrait réinventer chaque matin Guernica. Nul ne le peut.

Laurine Rousselet, Syrie, ce proche ailleurs, L’Harmattan, 2015, 104p

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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