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Fiction orwellienne sur un régime totalitaire de nature théocratique, 2084, La fin du monde, de l’écrivain algérien Boualem Sansal, est l’un des livres phares de l’année 2015, déjà vendu à plus de cent mille exemplaires.

L’auteur de Gouverner au nom d’Allah, Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe (Gallimard, 2013), imagine le destin d’un personnage nommé Ati cherchant à quitter un monde saturé de religion, d’amnésie et de novlangue – l’Abistan – pour tenter de rencontrer puis rejoindre, malgré la peur, les derniers hommes libres.

Persuadé que l’islamisme dévore la France, et que notre pays est au bord d’une guerre civile inéluctable, à l’instar de celle que connut l’Algérie dans les années quatre-vingt-dix du dernier siècle, Boualem Sansal dénonce la part grandissante de la bigoterie et de l’intolérance assassine dans un monde où la servitude volontaire semble plus que jamais promise à un brillant avenir.

On lira page 28 ce sujet de dissertation philosophique : "Qui croit a peur, et qui a peur croit aveuglément."

Merci à la librairie Dialogues pour avoir permis cette rencontre.

 

Être voltairien suppose la capacité de s’affirmer totalement, tout en n’oubliant pas que l’on est aussi un élément d’un ensemble social plus vaste.

Boualem Sansal, êtes-vous voltairien?

Oui, absolument. Je me sens voltairien, c’est-à-dire prouvant par ma vie une façon d’être dans le temps, une liberté par rapport aux systèmes. Faire partie du monde n’est pas être le monde. Le principe de l’individu souverain, certes inclus dans le monde, doit sans cesse être rappelé. Être voltairien suppose la capacité de s’affirmer totalement, tout en n’oubliant pas que l’on est aussi un élément d’un ensemble social plus vaste. Je refuse la position et l’étiquette d’auteur marginal. L’écrivain est l’une des composantes du monde, tout en pouvant par sa parole et ses écrits être au centre de la société.

2084 est un livre marqué par la présence constante d’une fine ironie. Est-ce une arme contre les censeurs et les illettrés?

Il y a deux façons d’être ironique, l’une relevant simplement de l’élégance - qui n’a peut-être pas de profondeur philosophique, mais manifeste simplement une liberté dans une société qui l’autorise - l’autre étant une arme permettant de combattre un régime totalitaire.

Dans un essai écrit peu après la Seconde Guerre mondiale, intitulé La Persécution et l’art d’écrire, Leo Strauss analyse "l’art d’écrire entre les lignes" que développent les auteurs menacés par un régime répressif ou totalitaire. Est-ce votre cas, pour vous qui êtes régulièrement inquiété, par le pouvoir algérien ou les islamistes?

On peut faire l’hypothèse que ces gens-là sont ignorants, ce n’est pas le cas. Ils savent au moins accaparer le pouvoir, puis le gérer, le garder. L’humour est une façon de les désarmer, ce qui est beaucoup plus efficace que de simples insultes.

Vous vivez depuis 1972 dans la ville de Boumerdès, dans le pays d’Alger. N’est-ce pas dangereux pour vous qui êtes une voix dissidente?

Il faut relativiser, parce que lorsque l’on écrit, on ne se rend pas compte. Quand j’ai écrit mon premier roman, Le Serment des barbares (1999), qui est très violent, contre la religion, le système, je ne pensais pas du tout à la publication, à aucun moment, jamais. J’écrivais comme on tient un journal.

Vous aviez alors des responsabilités importantes dans l’administration, n’est-ce pas?

Oui, j’étais haut-fonctionnaire, mais aussi enseignant à l’École polytechnique. Je donnais en outre des cours de gestion dans un institut d’économie. J’avais des responsabilités nombreuses et variées. Pour moi écrire relevait de mon jardin secret. Quand j’écrivais à la maison, ma propre femme pensait que je faisais simplement mon travail, pour le ministère ou mes cours. Que lui dire? Le Serment des barbares n’était alors pas encore un roman. Je me suis peu à peu dit que, moyennant quelques petits aménagements, je pouvais en faire un vrai livre. Cependant, il me semblait tout d’abord impossible de publier ce texte.

Vous avez donc décidé de vous engager comme écrivain, conscient des enjeux politiques de votre œuvre.

Je suis dans un pays, une situation, où il n’est pas possible de ne pas être un écrivain engagé. Il y avait la guerre civile, je ne pouvais pas rester passif. Quand j’ai commencé à écrire Le Serment des barbares, c’était en 1996, en pleine guerre. Tous mes amis écrivains étaient engagés, si je songe à Tahar Djaout, ou Rachid Mimouni par exemple. D’autres copains militaient avec Amnesty International. La question se posait donc de mon engagement personnel. S’engager, c’est toujours violent et risqué.

Gallimard vous a tout de suite publié.

Quand j’ai envoyé mon texte à Gallimard par la poste, j’ai reçu un mois après une lettre élogieuse, qui a précipité ma décision. On me proposait, sauf si je venais vivre en France, de publier sous pseudonyme. Mon premier acte de courage a été d’imposer mon nom, d’assumer pleinement ce que j’avais écrit. Je n’avais plus droit de me poser des questions égoïstement, mais devais penser plus largement qu’à partir des intérêts de ma propre personne. Dans mes raisonnements, je ne disais plus "je" mais "nous".

Kamel Daoud, journaliste et écrivain remarqué pour Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), est actuellement victime d’une fatwa. Ne craignez-vous pas la haine des intégristes?

Le fanatisme m’a touché maintes et maintes fois, mais je n’ai pas donné la même réponse aux fatwas que Kamel Daoud. Quand vous êtes menacé, vous vous demandez quoi faire, comment répondre. Kamel Daoud a décidé de porter plainte, mais je pense que c’est une erreur. Je ne peux quant à moi dénoncer à longueurs de pages le régime algérien et sa justice, tout en allant demander la protection de cette même justice corrompue. Je crois qu’il a fait preuve de précipitation.

C’est peut-être une question de stratégie?

Oui, vous avez raison. Il cherche ainsi à interpeller le gouvernement, mais cela me paraît inconvenant. La plupart des menaces que j’ai reçues venait du gouvernement lui-même, davantage que des islamistes, qui eux avancent à visage découvert, si l’on entend ce qui est prononcé dans les mosquées. J’ai pensé que la meilleure façon était de ne rien faire, de ne rien répliquer, si ce n’est par l’écriture. Pour le moment, ça marche.

Ce que vous observez à Bourmerdès n’est-il pas un bon exemple de l’islamisation de la société algérienne?

Pour complaire aux islamistes, le gouvernement, dans une stratégie de compromis dangereuse, cherchant à éviter une trop grande radicalisation des croyants, accepte toutes sortes de reculs de libertés élémentaires. Il devient impossible en Algérie de boire de l’alcool en public par exemple.

Pourquoi ne pas avoir quitté votre pays?

Je pourrais vous parler de cela pendant des heures. Il y a des raisons très pratiques, concernant notamment ma famille. Que faire de ma mère, vieille, impotente? Et ma belle-famille? Les problèmes sont infinis. Vous savez, j’ai un devoir envers ce que je représente pour beaucoup de gens, qui prendraient très mal mon départ. Il serait vécu comme une désertion, une trahison.

Vous montrez bien dans votre dernier livre, qu’à partir de 2084, le temps s’est arrêté, ce qui est une façon de nous ramener à la réalité algérienne, figée dans un ennuyeux présent perpétuel sans perspective. Le gouvernement algérien a-t-il tiré sur les horloges pour arrêter définitivement le temps?

Dans tout le monde arabe et le monde musulman, les horloges se sont arrêtées depuis longtemps. En tout cas, c’est un monde qui ne fonctionne pas avec les mêmes horloges que les nôtres. Voir ces pays qui ne bougent pas, qui n’évoluent pas, est tout à fait crispant. L’immobilisme politique paralyse au fur et à mesure le sang, c’est effrayant, alors que d’un autre côté, l’Occident fascine par nombre d’aspects. Les enfants de la classe dirigeante vivent loin de l’Algérie bien souvent, aux Etats-Unis, au Canada, considérant que l’Europe est un territoire devenu ringard. Ils ont de l’argent et vont au plus près du progrès, des endroits où il est initié, dans la Silicon Valley, à Los Angeles. Quand ils rentrent au pays pour prendre la suite de papa, leur mentalité est très paternaliste. Ils considèrent que le peuple n’est pas prêt encore à vraiment évoluer, et que mieux vaut l’immobilisme à un désordre, surtout à une perte de leurs privilèges.

2084 est justement parcouru par cette question : qu’est-ce qu’un peuple?

C’est une question véritablement très troublante. Noureddine Boukrouh, homme politique brillantissime à la pensée très moderne, qui est aussi un intellectuel dans le genre de Tariq Ramadan, issu d’une tradition islamiste de haut vol, a dit qu’il n’y avait pas de peuple en Algérie, mais une populace, déclaration qui l’a tué politiquement. Il aurait pu être un interlocuteur intéressant pour l’Occident, étant à la fois dans une pensée religieuse moderne, comme celle que développe Tariq Ramadan, et dans une conception politique ouverte, pouvant citer naturellement Voltaire ou Chateaubriand. On a assassiné cet esprit-là. Il était réellement un homme de synthèse. Le peuple fait partie de ces mots dont on ne saura jamais réellement quelle réalité il recouvre précisément.

Ce qui est intéressant, si l’on songe au roman d’anticipation de Georges Orwell, 1984, publié en 1949, est que votre année 2084 marque un passé. La barbarie est déjà derrière nous. Vos personnages évoluent après le début de la catastrophe. Il s’agit pour Ati de tenter de réinventer le temps.

Oui, absolument. Sur le plan purement littéraire, il y a eu des débats incroyables, passionnants, chez Gallimard, sur le système temporel que je devais employer. J’avais écrit mon livre en totalité au présent. Mon éditeur, Jean-Marie Laclavetine, pensait que c’était un sérieux problème pour un roman où il faut considérer que les événements sont écrits dans une sorte de futur au passé. Lui-même était bien embarrassé, de même que la correctrice, agrégée de lettres, grammairienne patentée. J’ai finalement tranché et suis resté sur mes idées. C’est insoluble, puisque ce livre crée la conjonction du passé, du présent et du futur.

Je crois que les tyrannies ont à cœur de dénaturer le langage.

Vous avez, en héritier de Georges Orwell, inventé pour 2084 une novlangue savoureuse. En Abistan, où l’on porte des burniqabs, les prénoms semblent frappés d’une sorte de malédiction du chiffre trois, que semble générer le nom du prophète Abi : Der, Mou, Toz, Koa, Cro, Hek, Bio, Ram, Sri, Eto ne sont que quelques-unes des marionnettes peuplant votre livre. Il y a un côté Alfred Jarry dans cette litanie de noms vides, qui est celle des régimes totalitaires.

Je crois que les tyrannies ont à cœur de dénaturer le langage. On parle aujourd’hui des "éléments de langage", ce qui est une atrocité. On ne peut plus penser la réalité si l’on ne possède pas les mots adéquats. Le pouvoir cherche la soumission par le langage, empêchant les digressions, les révoltes intérieures, par la disparition des mots, la réduction du vocabulaire, la simplification à l’outrance de la grammaire. Il faudrait considérer que le langage bébé est la norme, par ses cris, ses grognements, ses borborygmes. La tâche de l’écrivain est d’ouvrir les portes de la complexité. Pour construire une voiture d’une grande technicité, on peut simplement additionner des gestes, des procédures, des segments dans le travail à la chaîne. On peut construire de grands objets avec de l’ignorance totale. Les animaux ne se révolteront jamais.

En tant qu’homme des Lumières, êtes-vous matérialiste?

Oui, absolument. Les hommes vivent sur terre, pas dans l’espace.

Boualem Sansal, 2084, La fin du monde, Gallimard, 2015, 280p

Propos recueillis par Fabien Ribery

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.