Richard Millet Furioso

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Aux chrétiens d’Orient

Je ne saurais trop conseiller à Richard Millet de se confesser plus souvent, c’est-à-dire, à la manière augustinienne, de laisser parler en lui la voix de Dieu, plutôt que le fracas des glaives et la fureur des démons.

Richard Millet, qui fut lecteur chez Gallimard (démissionné), est un auteur de talent (L’invention du corps de Saint-Marc, Lauve le pur) devenu impossible à force de fureur et de bile, se vivant comme un martyr de la vérité (ce témoin), manquant tel un damné la dimension essentiellement fraternelle de l’existence.

Trempant sa plume acrimonieuse dans l’âcre constat de la décomposition d’un Occident à la gloire plus fantasmée que réelle, Richard Millet, désormais isolé absolu, n’est pourtant pas sans allié idéologique (des légions se lèvent), que l’on songe à la piètre clique des Zemmour, Finkielkraut et Camus (Renaud), obsédés par l’islamisation de la société française (ah, ces hordes extra-européennes enlevant nos Sabines!), la déchristianisation subséquente, l’effondrement de l’école (comment dit-on cochon en latin?), l’américanisation des esprits (la sous-culture publicitaire et le règne planétaire du Culturel), et la disparition inéluctable de la langue française (allons allons).

Hériter vraiment (de Pascal, Corneille, Bernanos, Nietzsche) ne serait-il que privilège d’homme de droite? Allons, allons.

On peut lire Solitude du témoin comme un symptôme, la chute du spirituel dans le cloaque du ressentiment devenu monde.

Se voulant politiquement incorrect, Richard Millet est un croisé, doublé d’un aveugle non seulement grotesque, mais dangereux. Qu’on lise : "Par son déni de la dimension verticale de la tradition judéo-chrétienne, le Culturel est la conséquence d’Auschwitz, tout comme la vie moderne est, dans son ensemble, Péguy, Bloy, Bernanos, l’ont répété avec force, un refus de toute vie spirituelle, de la dimension surnaturelle de l’histoire." Et (ici, cher lecteur, sois encore plus courageux si tu le peux) : "Déculturation et déchristianisation vont de pair ; et les zélotes du parti dévot, les sicaires du Nouvel Ordre moral, les thuriféraires du Bien universel sont les héritiers de ceux qui ont rendu possibles le génocide arménien, Auschwitz, le goulag, les Khmers rouges, le Rwanda, et tout ce qui est à venir sur le mode de l’inhumain, de l’amnésie, du reniement de soi que l’incantation démocratique rend acceptables comme abstractions éthiques" (l’abstraction comme fatalité de la "masse" redéfinie en concept d’humanité).

Eh, cher docteur qui me lisez fidèlement, vite, à votre ordonnancier remisé!

Cibles des flèches du dernier des épiques : les faux révoltés, les contempteurs du colonialisme menant la guerre civile contre un passé si honorable, repentants asservis à "l’hypermnésie génocidaire, coloniale, raciale, ethnico-religieuse" et thuriféraires d’un multiculturalisme forcément gnangnan, les spectres de l’ère du vide (Mai 68, les "hérésies marxo-asiatiques", voilà l’ennemi), les néo-païens, les hébétés du consumérisme mondialisé, les drogués du vice, les propagandistes du divertissement, les adeptes de la "solidarité horizontale, d’où est banni tout rapport de domination (exercé par le Blanc, l’hétérosexuel, le mâle, l’Européen, le chrétien, la hiérarchie, la langue)", les "modernes, socialistes, francs-maçons, féministes, écologistes, athées, laïques, post-sexuels" et les déchus d’une langue française devenue "fantôme" (abandon du style au profit de l’écriture et des phrases courtes), pour reprendre le titre d’un essai de 2012 publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux (notre juste s’étranglant par exemple que la novlangue interdise aujourd’hui l’emploi du mot race, diable, dans un pays tiers-mondisé, créolisé, papouisé, comprenez, Gilles Deleuze, sans racine).

Pour Richard Millet le moraliste, le cavalier de l’Apocalypse des temps du démocratisme veule, l’imprécateur du "système médiatico-littéraire", le pourfendeur au panache blanc de la "post-littérature", toute faute d’orthographe est une erreur politique valant arrêt de mort, condamnation définitive, indignité publique. Et le mécontemporain de ratiociner à tout va : "On peut mourir dans une langue misérable. Mais c’est, pour peu qu’on y participe, une forme de damnation." Plus loin : "La phrase n’est pas seulement en décomposition avec la langue ; elle est le lieu même d’une décomposition : mort de la nation française à elle-même."

On rappellera ici l’importance de Introduction à la mort française, deuxième livre de Yannick Haenel, qui participa sous la direction de son aîné à la revue L’art du bref, mais sut s’en dégager pour trouver un chemin de solitude doublé d’enthousiasme et d’expériences relevant davantage de la traversée de la subjectivité, de l’écoute du mystère et des poisons de la langue, que de la jérémiade.

Jouant les pleureuses, l’autoproclamé "Français de souche" (c’est certain, ça?) Richard Millet me semble plutôt du côté de la délectation morose, et du bonheur de la plainte, ainsi notre chère mamie grattant une nouvelle fois sa jambe avec son chapelet.

Cherchant à traquer la mort au cœur d’une contemporanéité devenue infernale, l’auteur de Eloge littéraire d’Anders Breivik (thèse : le crime parfait est une forme de littérature absolue) renforce au contraire le nihilisme qu’il prétend dénoncer, prisonnier d’un néant envisagé non comme ouverture possible (vie-mort-vie), mais comme enfermement terminal (vie-mort-mort).

Publié par Angie David chez l’inactuel Léo Scheer, éditeur ne manquant pas de suite dans les idées (défense par exemple à la rentrée 2011 de L’Enculé du non philosémite Marc-Edouard Nabe, sur l’affaire DSK, livre qu’a salué aussi Dieudonné), et dont on reconnaîtra la persistance dans le combat contre la bien-pensance et la supposée décadence politico-littéraire de notre pays, Solitude du témoin est un livre contre la doxa (très bien), mais dont les réflexions aux fragrances ségrégationnistes sont accablantes.

Qu’on en juge (quatrième partie, intitulée "Chronique") : « La femme noire qui pleure sur un banc sans se cacher le visage : Sa douleur semble tout à la fois plus profonde et anonyme que si une Blanche pleurait là, me souffle E. Je vois ce qu’il veut dire, sans abonder tout à fait dans son sens, toute douleur me touchant, quels que soient l’arrière-fond politico-historique sur lequel elle s’inscrit et la race de celui qui soufre. La douleur ne saurait relever d’aucun pathos idéologique."

N’est-ce pas là, cher lecteur, délicatesse de belle âme, hauteur de vue remarquable?

Richard Millet, "hétérosexuel et amateur de petites brunes aux seins lourds", si possibles "laides" (titre de 2005), est un amoureux fou (France, Europe, Occident) que le dépit aura transformé en guerrier perpétuel: "Dans le train qui mène à Blois, je rêve dès Orléans aux beaux noms français rythmant les arrêts du train, Mer, Beaugency, Mung-sur-Loire, petite ville où est né l’un des auteurs du Roman de la rose, et où Villon a été emprisonné, je tente d’apercevoir la cité par la fenêtre : les seules personnes que je vois devant la gare sont deux imams en calotte et robe blanche, qui marchent en devisant, un grand masbaha (chapelet) à la main."

Il reste, cher monsieur, l’abandon à la prière, qui est possibilité de révolution, comme la littérature que vous avez désertée.

Richard Millet, Solitude du témoin, Editions Léo Scheer, 2015, 176p

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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