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Au poète Jacques-Henri Michot, ce veilleur


Lampedusa est un mot magnifique. Il est aujourd’hui du côté des cadavres et de la malédiction.

Symbole d’espoir pour des dizaines de milliers d’exilés, cette île de Méditerranée est désormais le nom de l’invivable, et ses plages des lieux d’effroi.

Des embarcations surchargées, des gilets de sauvetage comme pour la photo, des morts, des chiffres.

Deux écrivains français, Maylis de Kerangal et Yannick Haenel, déploient aujourd’hui ce nom contre l’anonymat du nombre et la rapacité médiatique (l’information, la communication, la cible), travaillant, selon la formule de Jean-Christophe Bailly, à son élargissement.

La littérature est terre d’accueil. Elle offre un manteau à ceux qui, rescapés, épuisés, sont nus, un suaire à ceux qui périssent.

En écrivant Le GuépardIl Gattopardo, film de Luchino VIsconti, avec Burt Lancaster, Claudia Cardinale et Alain Delon, palme d’or à Cannes en 1963 - Giuseppe Tomasi di Lampedusa décrit la fin d’un monde, celui des derniers aristocrates, grands propriétaires terriens, incarnés par le prince Salina (autre nom d’île), habitant d’un palais somptueux prêt de s’effondrer.

Tournée dans le palais Gangi de Palerme, on se souvient de la séquence d’un bal d’anthologie, filmé, le remarque Maylis de Kerangal, comme s’il s’agissait d’un naufrage.

Un homme se noie, il est seul, nous le regardons sombrer.

La question de l’abandon hante l’œuvre de Yannick Haenel (qu’on songe à son Jan Karski), pour qui l’ontologie de la littérature relève de la résurrection des noms et d’une solidarité inconditionnelle avec les engloutis. Il convient que les phrases rétablissent une royauté quand le monde, inversé – pensée gnostique – est maléficié.

Le douzième chapitre de son dernier livre, Je cherche l’Italie, s’intitule Lampedusa, c’est une invocation, un thrène.

La littérature puise dans le chant (« à ce stade de la nuit », répète Maylis de Kerangal à chaque début de chapitre) son pouvoir de traverser l’enfer – "Pour écrire, j’ai pensé qu’il fallait capter le chant qui subsistait d’un temps où le livre n’existait que sous sa forme chantée et je me suis dit qu’il était temps d’aller chercher la femme nomade."

Chant de la terre, Kindertotenlieder, répond Gustav Mahler.

Dans un avion survolant le cimetière liquide de la mer Méditerranée, Yannick Haenel ouvre le journal La Repubblica : "On a retrouvé le cadavre d’une mère et de son nouveau-né encore accroché à elle par le cordon ombilical."

Lampedusa? "le nom de ceux qui n’ont rien", le nom du sacrifice.

Notre monde est une fabrique de déchets, une mise à mort sans rite – "Les cadavres des migrants de Lampedusa s’entassent ; ils n’ont pas de nom. Ce sont les restes de la société planétaire."

En 2005, Yannick Haenel écrivait A mon seul désir, beau texte consacré à la Dame à la licorne, reine au centre d’une île flottant sur un tapis volant. Des fleurs, des animaux, un sourire énigmatique.

Il y a des points de salut, des embarquements pour Cythère, de l’innocence.

Lampedusa est aussi une lumière dans la nuit, comme un rai d’espérance dans une Annonciation de Fra Angelico.

Que tout change, pour que tout change. Que le chagrin devienne puissance.

 

Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit, Editions Verticales, 2015, 74p

Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, Gallimard, collection L’Infini, 2015, 200p

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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