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« Il n’y a pas de bons ou de mauvais spectacles d’appartement, il y a des spectacles d’appartement. » C’était le sous-titre de l’invitation que j’ai reçue pour ce samedi. Au début, j’ai pensé que c’était un peu comme quand, petits, avec mes soeurs, nous préparions des pestacles pour les invités de la maison. L’important n’était pas tant la qualité artistique que le moment de famille partagé, parfois interminable, parfois entrecoupé de rires, parfois un peu baclé,  mais toujours « trop mignon ».

Voilà le défi proposé à quelques artistes brestois: « Les enfants, on a des invités ce soir, vous occuperez chacun une pièce, et vous disposez de la journée pour préparer un pestacle. Soyez prêts pour 20h! »

À 20 heures précises, à l’adresse indiquée, une cinquantaine d’invités attendent, une bouteille ou un panier de victuailles à la main, qu’une hôtesse d’accueil fort peu aimable et légèrement pointilleuse – saluons la prestation très réussie de la comédienne Anaïs Cloarec – daigne nous ouvrir. Elle nous fait déposer les bouteilles et autres gâteaux dans l’entrée et nous invite à ressortir parce qu’il faut constituer des groupes.

Anais Cloarec

On reste coi quand les groupes sont construits en fonction de notre catégorie sociale. On nous « invite » à nous répartir selon la précarité de nos emplois et de nos revenus. Pour pousser le vice encore plus loin, l’hôtesse distribue des coupes de champagne et des petits cakes aux plus hauts revenus, et de la bière et des chips aux bas salaires… Si tout le monde sourit, comme les invités pendant les pestacles trop mignons de mes sœurs qui dégénéraient, il n’en reste pas moins qu’intérieurement, on est mis face à son acceptation d’occuper une place dans la société. Il y en a qui rejoignent leur groupe fièrement, il y en a qui ont des rires gênés, il y en a sans doute qui trichent, il y a des couples qui se séparent. Il n’y a pas de regards malveillants, c’est celui que l’on pose sur soi-même qui questionne.

Enfin, nous rentrons dans l’appartement, par groupe donc. Dans un spectacle d’appartement, la séparation entre la scène et la public est inexistante, pas de filtre, nous voilà coincés à cinquante centimètres de l’artiste, voire moins, dans une salle de bain, et même dans des toilettes. On est interpellé directement, personnellement. Et c’est là toute l’expérience du spectacle d’appartement.

Trois performances m’ont particulièrement touché.

La comédienne Morgane Le Rest. On entre, seul, dans une salle de bain, on passe la tête à travers la fente d’un papier bulle, pour découvrir une femme en peignoir assise par terre, à côté de la baignoire remplie d’eau et de détritus, qui nous raconte la découverte de son intimité dans la salle de bain de sa jeunesse. Je suis mal à l’aise, je ne la connais pas et je suis seul face à elle, face à son débit de paroles. Je sais que je dois laisser ma place dans quelques minutes, mais je ne peux sortir, il est impossible de quitter cette femme qui se livre. C’est cruel de s’en aller. Mais d’autres invités s’impatientent derrière la porte, il me faut donc m’arracher en m’excusant de ne pas rester.

La photographe Julie Lefèvre nous invite, par trois ou quatre, à nous déchausser avant d’entrer dans la chambre, puis à nous installer dans le lit, sous la couette. La gêne s’installe au moment où il faut se coucher avec de parfaits inconnus (quand bien même ils sont de la même catégorie sociale que nous). Il faut choisir l’ordre dans lequel on s’installe, garder des distances respectables, ou pas, rire de façon gênée. Puis elle projette au plafond une berceuse photographique, une série de photos de cette même couette qui nous recouvre et nous rassemble, nous inconnus, et qui s’anime au plafond dans des formes poétiques et évocatrices.

Enfin, le marionnettiste Antonin Lebrun propose une descente à la cave, bougie à la main. Là, vit un monstre criant d’humanité. S’il ne s’exprime que par gestes et borborygmes, on n’en traverse pas moins sa détresse, il nous apparaît vivant, réel, l’âme sensible et déchirée. Au XVIIIème siècle, Charles Le Brun exprime au travers de gravures, avec une extraordinaire précision, les « expressions des passions de l’âme ». Trois cents ans plus tard, la marionnette d’Antonin Lebrun (compagnie Les yeux creux ) , au fin fond d’une cave, s’anime de ces mêmes passions.

Ces artistes se sont imprégnés de ces lieux, en s’appuyant sur l’imaginaire lié aux espaces de la maison, pour créer en une journée, des pièces belles, sensibles et émouvantes, qui laissent rarement indifférents. Le spectacle d’appartement, c’est un lieu de partage et de réflexion collective, où l’on s’observe à travers l’autre:  l’autre « artiste », ou l’autre « spectateur » car nous ne sommes pas assis les uns à côté des autres, sans lien, séparés par un accoudoir. Tout est fait pour que nous soyons confrontés à l’autre, donc à nous-mêmes. Il n’y a pas de bons ni de mauvais spectacles en appartement, il y a des spectacles d’appartement.

Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d'un peu de folk et de blues... Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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