Une vie divine, ou rien

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Décider de vivre à deux, de se marier, de tenir bon, nécessite une intime conviction: celle d’avoir trouvé notre lieu, notre nécessité, une citadelle imprenable.

C’est un pari sur le temps, envisagé non comme ennemi, sur fond de ressentiment et d’amertume - le passage des ans, la décrépitude, les fluctuations du désir – mais comme allié, fontaine de jouvence, inspiration.

Faut-il laisser l’institution du mariage aux réactionnaires de la Manif pour tous et adeptes des rubans roses et bleus?

Plus besoin de combattre, puisque l’ennemi sait immédiatement qu’il n’aura aucune prise sur nous.

Fondamentalement de droite, si l’on y voit une façon de se borner, de se protéger contre soi-même, de refuser en soi la complexité et les contradictions, de chapeauter le sexe, le mariage peut être vécu bien au contraire comme une façon révolutionnaire de mener la guerre contre la société et ses impostures (les repas du dimanche midi, les non-dits, les petites et grandes tromperies), à la façon de Sun Tseu et de l’art chinois de la guerre. Plus besoin de combattre, puisque l’ennemi sait immédiatement qu’il n’aura aucune prise sur nous.

Blocs de désirs, de rires et de paroles impertinentes, les mariés heureux – mairie et église ne sont pas incompatibles – vivent un exil réussi, ils sont fous, parfaitement innocents. La société montre les dents? Ils sourient, si loin des piètres calculs et du besoin de rentabiliser tout acte vécu comme un investissement. Ils laissent dire, leur cœur est un secret qui flambe et aveugle la médisance.

Que l’un ou l’autre couche parfois avec un bel ami, une belle amante, quoi de plus beau, puisque tout autre corps viendra fondamentalement renforcer le leur, l’un jouissant par l’autre, l’autre jouissant par l’un?

Pas de fusion, d’égalité bêtasse – langage et sexualité sont toujours dissymétriques, ce dont il faut se réjouir - mais une façon d’exalter la différence dans l’unité, la liberté de chacun dans les hétéronomies harmoniquement associées, à vie.

L’un avec l’autre.

L’un par l’autre.

L’un et l’autre.

Aujourd’hui, Julia Kristeva et Philippe Sollers, deux des esprits les plus libres de notre temps, chinois et de Lumière, adeptes des passions fixes et de l’étrangeté à nous-même, publient un dialogue en quatre temps – conversations ayant eu lieu entre 1996 et 2014 – sous un beau titre apparemment provocateur, pour qui connaît leur indépendance et leur liberté, Du mariage considéré comme un des beaux-arts.

Hommage à De Quincey (De l’assassinat considéré comme…), ce livre réjouissant est une machine de guerre contre la bien-pensance, "apologie poétique de la liberté contre tous les obscurantismes", chance du deux traversant l’espace et le temps porté par le vaisseau amiral d’un mariage pensé comme pleine souveraineté et union de singularités absolues.

Différences, contradictions fécondes, mais aussi complicités, constance, confiance, "réassurance dans la durée".

Philippe Sollers, athée sexuel, jambes de footballeur, artiste de l’esquive, ironiste majeur, est un libertin, au sens de ces faucons qui, une fois lâchés, ne reviennent plus. Infidèle? "La véritable infidélité est dans le durcissement de la relation de couple, dans la pesanteur, l’esprit de sérieux devenu ressentiment."

Nous ne sommes plus en Mai 68? Si, si, regardez bien autour de vous, il se pourrait que des corps se lèvent de nouveau, et se fassent l’amour, dans une longue nuit fervente, dans la permanence d’un carnaval revenu de l’époque des Mystères. À Venise au XVIIIe siècle, il durait six mois, voyez-y un horizon.

On mythifie souvent le couple Sartre-Beauvoir, la volonté de transparence totale, la dialectique des amours nécessaires et contingentes, qui peut être aussi une police déguisée. Et si vous essayiez le secret à deux?

Clandestins en pleine lumière.

Le mariage comme enfance retrouvée à volonté, ensemble.

Le mariage comme fête de la Raison.

Aveu d’une grande figure de l’intelligence française, psychanalyste, théoricienne de la littérature, du multivers (éloge de l’individu pluriel), du génie féminin (Mélanie Klein, Colette, Hannah Arendt) et du temps sensible (Proust): "Des difficultés peuvent survenir lorsque surgit un lien parallèle plus important que les autres, mais il existe une connivence philosophique fondamentale qui fait que l’autre relation se dissout ou bien persiste, mais en étant minorée."

Le mariage comme expérience intérieure.

Comme une évidence.

Un voyage.

Une contre-proposition.

Un recommencement.

Une ouverture.

Une guerre du goût.

Des surprises.

Un dialogue ininterrompu.

Un homme et une femme qui pensent, ensemble et différemment, dans le souci de "l’infantile de l’autre"

Un scandale.

Confidence de Thérèse d’Avila: "Je regarde comme impossible que l’amour se contente de demeurer stationnaire."

Dire oui pour être libre.

N’est-ce pas Molly?

Julia Kristeva et Philippe Sollers, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Fayard, 2015, 159p


Crédit photo : www.julielefevre.fr

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.