Comme des méduses dans un aquarium

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L’association des noms du photographe Bernard Descamps et du chanteur Dominique A est une jolie idée, tant leurs univers sensibles paraissent immédiatement compatibles, et même complémentaires, chacun prolongeant par les mots ou les images celui de l’autre.

Dans un texte publié en préface du dernier ouvrage du photographe, Où sont passés nos rêves? (le neuvième depuis 1998 chez Filigranes), le chanteur identifie les images qu’il commente à des poèmes visuels, entre regret du temps qui passe et puissance de remerciement envers la vie.

Mais ne voit-on finalement jamais autre chose que notre propre aveuglement, cette impossibilité de voir qui anime notre désir, comme au strip-tease, qu’il soit intégral ou non?

Nous avons besoin de fenêtres, d’une découpe, non pas tant pour y enfermer un sujet, mais pour souligner, en creux, comme mis sous tension, tout ce qui n’apparaît pas dans la saisie du boîtier.

Si, pour le poète et critique Jean-Michel Maulpoix, le lyrisme est la célébration du verbe en tant que verbe, on peut affirmer ici que Bernard Descamps est un photographe lyrique, non pas au sens de l’exaltation du moi, mais de la célébration du voir en tant que voir.

Un ouvrier écarte la bâche protégeant un édifice dont nous ne saurons rien. C’est une naissance à l’envers, l’œil plongeant dans la fente à deux mains, comme s’il s’agissait de remonter le temps.

Nous sommes à Tananarive, Tokyo, Louvain-la-Neuve, Boulogne-sur-Mer ou sur l’Etna.

L’Islande – shintoïste sans la savoir – précède le Maroc, qui anticipe la Chine, qui se déplace au Vietnam, au Népal, ou en Belgique – surréaliste encore et toujours.

Royan, Marseille, Paris, Calais, Dunkerque, Berck forment une continuité de vision.

Bienvenue dans le monde flottant, parmi les pigeons et les arbres en majesté, monde d’eaux, de pierres et d’envols. Le noir et blanc y est très noir, les personnages des puissances de mystère, comme des méduses dans un aquarium.

Dominique A écrit: "On laissera alors à leur brume étrange des personnages comme égarés, détachés les uns des autres. L’image nous liera plus à eux qu’ils ne le sont entre eux, voire à eux-mêmes."

Il est possible que, tels des caméléons de peu de réalité, nous disparaissions dans les murs formant le décor de notre vie, absorbés par une paroi de briques ou la surface délabrée d’un bâtiment menaçant de tomber en ruines.

Bernard Descamps photographie en architecte, attentif aux figures géométriques desquelles, fines pellicules d’êtres, nous nous détachons, révélant la cocasserie involontaire d’humains prisonniers d’un jeu d’échelles dont ils ne maîtrisent pas les règles.

Disposant ses images dans le catalogue, l’arpenteur du visible invente toute une rhétorique d’antithèses, de métaphores filées et de tropes de substitution.

Une goutte d’eau est un oiseau, qui est une feuille que tord le vent apportant la pluie.

Si nous ne savons pas toujours qui nous sommes, nous comprenons avec Bernard Descamps que nous vivons peut-être moins notre vie que nous ne cessons de la dessiner dans l’insouciance de nos dons.

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On peut lire dans Tomber sous le charme, recueil de chroniques que Dominique A écrivit à partir de 2005 – pour le magazine de société Epok, le Monde des Livres, les Inrockuptibles et la SNCF, afin d’ornementer ses TGV - mais aussi journal de bord de ses tournées (2002, 2006, 2013), et textes d’autocritiques concernant ses albums (de La Fossette, 1992, à Vers les lueurs, 2012): "À chaque forêt son loup. Même s’il n’y en a plus beaucoup, tant l’homme leur a mené la vie dure, il en reste toujours un, à rôder, ne fût-ce que dans nos rêves. Il arrive qu’il se manifeste sous une autre apparence. Et qu’il sorte des bois pour y conduire lui-même sa proie, méfiante, mais consentante."

La dernière image de Bernard Decamps est un autoportrait en chien.

Le corniaud n’est pas un loup, nous le laissons nous entraîner dans son rêve, s’y trouve peut-être le visage de notre aimé.

"La première fois que je vois E. je le trouve quelconque sinon laid. Il a le tient gris et il fume, ce sont les seules choses que je remarque." Ainsi commence, par une parodie d’Aurélien, de Louis Aragon, le deuxième roman d’Emmanuelle Richard, Pour la peau (d’après une chanson éponyme de Dominique A., toujours lui), histoire d’amour d’autant plus forte qu’elle paraissait impossible, histoire de chute, histoire de sexe, histoire d’une femme – la première personne, triturée selon les lois du monologue intérieur à l’heure de la numérisation de nos existences, porte le récit jusqu’à la saturation – explorant sa psyché, ses désirs, ses failles, ses cicatrices de cheval inadapté au manège».

Emmanuelle Richard est une grande lectrice, et l’on ne peut, à lire leur nom dès l’exergue de son livre, qu’approuver l’excellence de ses références : Alban Lefranc, Emmanuelle Pagano, Edith Templeton, puis Yannick Haenel, Joan Didion, Jonathan Coe. Bande son, parmi d’autres : "LCD Soundsystem. Joy Division. The Rapture." Tout cela est exquis et fait très jeune fille, on se laisse embarquer.

Pour la peau se déploie comme une anamnèse, construisant des tableaux comme on caresse les grains d’un rosaire transformé en lampe d’Aladin : souvenirs d’une rupture, d’une grande soif sexuelle, d’une inscription sur un site de rencontres extraconjugales, de déceptions, d’une renaissance (apparition de E.), d’un abandon.

Voici l’amour en ses saisons: l’émotion née de la surprise, les premiers frôlements (plus ou moins agréables), l’impuissance puis la frénésie. On pense, après tant de retenue, à l’explosion de jouissance concluant le film de Vincent Gallo, Buffalo 66, au beau regard aveuglé de Chloé Sevigny, à nos points d’acmé fantasmés : «Crier l’après-midi en plein cœur de l’été, fenêtre ouverte. Se sentir impudente impudique et heureuse. L’odeur des draps qu’on ne lave surtout pas.»

Les mots crus picotent et relancent la danse. Feu d’artifice, feu de paille. Naissent les incompréhensions, l’attente, les premiers départs, les tentatives d’explication, des ruines dans lesquelles écrire un texte, formellement souple.

Mon amour, nous nous sommes tant aimés, désirés, mais qu’aura-t-on finalement vécu?

Deuxième lecture de Pour la peau. Une phrase insiste: «Je ne suis plus une jeune fille, je sais qu’on ne pardonne pas aux femmes d’avoir du désir, de ne pas le cacher, de partir en quête de sa satisfaction à travers la ville.»

On lance le débat?

Bernard Descamps, Où sont passés nos rêves? Texte de Dominique A, Filigranes Editions, 2015, 96p

Dominique A, Tomber sous le charme, Chroniques de l’air du temps, Editions Le Mot et le Reste, 224p

Emmanuelle Richard, Pour la peau, Editions de l’Olivier, 2015, 224p


 Photographies : Bernard Descamps

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

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