Ecrire et faire l’amour

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Le narrateur de La Villa du jouir est un désaxé à la recherche d’un passé ayant pour nom Cythère et le charme des fêtes galantes. Dans ce roman érotique, stylistiquement tenu avec maturité de bout en bout, et malgré l’affolement que porte son sujet, trois femmes mènent la danse - c’est une sarabande - dont une princesse russe à l’accent italien, «grande, noire, sculpturale, aérienne».

La Villa du jouir est une histoire d’initiation en quatre parties, où l’on attend certes que l’homme bande, et se donne en offrande, mais qu’il aille surtout un peu plus loin que le bout de sa queue.
Ecrit dans l’espoir de retrouver Hannah, rencontrée lors d’une lecture à l’Institut français de Berlin, les seins rayonnant de fausse innocence sous le corsage, palindromes inspirés, La Villa du jouir est, comme l’indique son titre à la Pieyre de Mandiargues, le récit d’un amour fou, très sexué forcément, merveilleusement impudique.
Lorsqu’on s’aime, changer de pronom à l’instant de la suffocation, passer du vous au tu, est un délice.

Quand le corps se donne avec autant de plaisir, il n’est pas envisageable qu’il n’entraîne aussi l’âme.

Hannah, d’autant plus désirable qu’elle préserve un secret, est une femme irrésistible, une île enchantée, libre de vivre ses fantasmes. Elle ne veut surtout pas qu’on s’attache à elle, mais c’est impossible. Quand le corps se donne avec autant de plaisir, il n’est pas envisageable qu’il n’entraîne aussi l’âme.

Maintenant, grenade juteuse, la fable s’ouvre: Hannah la Grecque avoue n’être qu’une rabatteuse, bientôt rejointe par l’ardente Hestia, travaillant pour une riche princesse russe aimant la liqueur d’homme, ne se privant d’aucun impétrant, et adorant les livres de Marc, le narrateur, censé lui être offert sur un plateau d’argent. Le rapt devient pari: que l’écrivain enlevé, rebaptisé Adonis, né de l’arbre à myrrhe, connaisse l’approfondissement de son plaisir, afin de mieux l’écrire.

Un amant enchaîné en vaut parfois deux.

Vous comprenez alors que la Villa du jouir – qu’on songe à la maison de Gauguin aux Marquises portant à peu près ce nom - est un harem d’hommes, et qu’ici les rôles s’inversent. Préparez-vous: "La plupart des hommes n’ont pas la moindre idée de la manière dont les femmes peuvent se déchaîner, quand elles maîtrisent leur plaisir, quand elles peuvent le prendre sans avoir le moindre compte à rendre de leur volonté d’en jouir. Non, les hommes ne savent pas comme les femmes peuvent être inventives, comme elles peuvent aller loin pour en jouir et les faire jouir."
On croirait lire du Casanova: "Jouir et faire jouir, voilà au fond toute ma morale."
La folie érotique doublée de métaphysique est une libération qui se charge, telle la joie de Spinoza, de puissance.

Il y a dans La Villa du jouir une physiologie tout à fait réjouissante du sexe masculin, palpitant, priapique, souvent "lourd", dopé parfois au viagra, qu’il soit "massé" sous la table, tende le pantalon de toile légère, ou serve aux plaisirs de sa réceptrice.
Adonis, explorant sa part féminine, femelle, androgyne, découvre le plaisir d’être possédé, ouvrant son corps, lors d’une cérémonie orgiaque organisée par sa maîtresse, à l’inconnu qui le fait succomber, bonheur qui n’est pas sans rappeler celui que révèle la correspondance de Mademoiselle S. (Simone) à son bel amant (Charles).

 

Retrouvées récemment dans le cave d’une amie par Jean-Yves Berthault, ces lettres éditées aujourd’hui par la respectable famille Gallimard – supposons-les vraies, c’est meilleur – témoignent, dans une langue d’une grande crudité, très précise quant à la façon de relater les diverses phases de la jouissance, des fantasmes d’une femme des années 20 dont la liberté érotique provoque, pour qui découvre leur fabuleuse impudeur, l’affolement de toutes les boussoles.

Au hasard, ce passage: "J’étais heureuse, bienheureuse. Je sentais en toi monter le désir. Tes yeux avaient cette lueur trouble et quel air victorieux lorsque tu me liais les mains… J’étais haletante, j’attendais cette épreuve de toute la force de mon amour. Je voulais ne pas te décevoir. Ai-je réussi? Je souffrais certes sous le fouet mais ne sentais-je pas la caresse de tes lèvres sur mes fesses meurtries?"

Ou celui-ci, à la fois candide et sadien, d’autant plus émouvant que Simone, qui n’est pas écrivain de profession, sait dire son plaisir comme nous l’avons rarement lu: "Oui, nous sommes très cochons, mon amour, mais aussi quelles jouissances nous connaissons! Toutes les caresses perverses, nous les avons éprouvées et nous avons retenu les meilleures. Nous n’ignorons plus rien, je crois, des secrets de l’amour car depuis quinze mois nous gravissons les degrés de l’échelle du vice avec un calme effrayant."

 

Les mots rappellent l’obscénité des situations, et relancent le désir. La main s’égare, elle devient souveraine.

 

On repense alors au livre malicieux de Thibault de Montaigu, Voyage autour de mon sexe, phénoménologue de l’onanisme, à qui le Collège de France serait bien inspiré de confier sous peu une chaire dédiée à l’histoire de la masturbation à travers les siècles.

Contraint de résider quelques mois en Arabie Saoudite, le narrateur de ce livre tout à la fois savant et très familier dans le ton (un peu trop gloriole parfois), comprenant qu’il ne connaîtra désormais plus le plaisir qu’en solitaire, entreprend d’enquêter sur une pratique aussi répandue des deux côtés du sexe (au moins) que la plupart du temps passée sous silence, malgré ses avantages écopolitiques évidents.

De "la vie érotique des moines" au "sexe du futur", Voyage autour de mon sexe est une manière de petite encyclopédie portative des plus précieuses pour qui craindrait encore d’explorer son propre corps. On lira ainsi avec beaucoup d’attention le chapitre 11,"De la supériorité physique et intellectuelle des femmes", ou "l’infinie variété des voies que peut emprunter la jouissance solitaire chez les femmes."

Même seul(e) dans notre chambre ou aux cabinets, prendre conscience que nous sommes plusieurs est un défi à toutes les polices, parce que les lieux de notre consumation, multiples, sont rarement repérables par qui souhaite jeter sur nous un œil inquisiteur.

 

Georges Bataille, récemment réédité en collection Tel (Gallimard encore), affirme, à l’orée de son Histoire de l’érotisme (1976), qui devait être la suite de La part maudite, Essai d’économie générale: "Souvent, nous parlons du monde, de l’humanité, comme s’il avait quelque unité: en fait, l’humanité compose des mondes, voisins selon l’apparence mais en vérité étrangers l’un à l’autre."

En exergue de La Villa du jouir, Bertrand Leclair se souvient de La Part maudite: "L’acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l’espace."

Ce qui me rappelle, suivez mon regard, cet autre passage de L’Histoire de l’érotisme: "L’habitude n’est pas forcément contraire à l’intensité de l’activité sexuelle. Elle est favorable à l’accord, à la secrète compréhension de l’un par l’autre, sans lesquels l’étreinte est superficielle. Il est même possible de croire que seule l’habitude a parfois la valeur d’une exploration profonde, à l’encontre de malentendus qui font du changement continuel une vie de frustrations renouvelées."

Bertrand Leclair, La villa du jouir, Serge Safran, 2015, 266p
Thibault de Montaigu, Voyage autour de mon sexe, Grasset, 2015, 240p
Mademoiselle S., Lettres d’amour, 1928-1930, Gallimard, 2015, 260p
Georges Bataille, L’Histoire de l’érotisme, Gallimard, collection Tel, 2015 (réédition), 242p


 Crédit photographique : Emmanuelle Bousquet

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

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