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Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (co-ecrit avec Judith Perrignon), Grasset, 2015, 107 pages

Et tu n'es pas revenu

La voix du peuple – plèbe d’en haut, plèbe d’en bas et nobles âmes – s’exprime dans les bars. Depuis plus de vingt ans, je les fréquente quotidiennement, plusieurs fois par jour si possible. Je m’y plais à y rencontrer qui la plupart du temps ne me ressemble pas, à y lire et à y écrire. En outre, c’est un formidable poste d’observation.

Ce matin – nous sommes au printemps 2015 – curieuse et douloureuse époque, les intestins ont la parole : « A Paris, dans le métro, avec tous ces bougnoules, on ne se sent pas en sécurité. »

Le petit groupe qui éructe ainsi suffisamment fort pour que chacun les entende est un quarteron de médecins (ou affiliés), gens de bien ayant connu leur heure de pauvre gloire du côté de l’université. Désormais, c’est une éclipse de soleil, dont on peut supposer qu’elle sera bientôt totale.

Une belle amie se charge de les remettre en place, je déplace un peu plus loin encore mon ordinateur, médite quelques instants ce que cache le ressentiment de petitesse morale, et reviens au livre qui m’occupe ces jours-ci, Et tu n’es pas revenu, de  Marceline Loridan-Ivens.

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, est une passionaria aux cheveux rouges, une vie passée un peu partout sur la planète (Algérie, Chine, Vietnam, Indonésie, Etats-Unis ) à partager avec les combattants de la liberté les luttes révolutionnaires nécessaires, une rescapée de Birkenau ayant toujours quinze ans, l’âge de sa déportation.

Marceline, c’est cette jeune femme tendant le micro aux passants, en 1960, dans le documentaire de Jean Rouch et Edgar Morin (cinéma de vérité montée, inventé à l’aide d’un prototype de caméra 16mm ultralégère), Chronique d’un été, demandant : « Et pour toi, c’est quoi le bonheur aujourd’hui ? », « Comment vis-tu ? », « Comment te débrouilles-tu avec la vie ? »

Marceline, née Rozenberg, est cette miraculée, expliquant à un jeune homme noir croyant lire un numéro de téléphone écrit sur son avant-bras gauche : « Non, tu vois, c’est mon numéro de matricule. »

75750 Fünf und siebzig tausend sieben hundert fünfzig.

Stupeur de l’interlocuteur, stupeur du spectateur.

Plus loin dans le film, marchant à contrejour, Marceline déclare, bouleversante : « J’étais presque heureuse d’être déportée avec toi, tellement je t’aime, papa. »

Au camp, un jour – lui est à Auschwitz, sa fille à Birkenau, trois kilomètres plus loin – ces deux-là, lors d’une sortie pour effectuer des travaux, se retrouvent. Ils sortent des rangs, s’étreignent. Un SS aboie, frappe, les roue de coups. Marceline s’évanouit, puis se réveille, un oignon et une tomate dans la main, l’inouï s’est produit.

Il avait dit, lors de leur internement dans le camp de Drancy – souvenons-nous qu’Alain Resnais ne put recevoir l’autorisation de diffuser Nuit et Brouillard que lorsqu’il retira de son film l’image d’un gendarme français occupé, sous la protection de son képi, à accomplir sa sale besogne : « Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. »

Il avait raison, elle revint, lui pas, et s’engagea.

Pendant la Guerre d’Algérie, Marceline Loridan-Ivens fut une porteuse de valises. Mon fils, 9 ans, jamais très loin d’une interrogation historique, m’interroge : « Dis, papa, c’est quoi une porteuse de valises ? » J’improvise une réponse : une personne qui soutenait la lutte des indépendantistes algériens en convoyant fonds et faux papiers pour les militants du FLN installés en France. Le philosophe Francis Jeanson [on lira dans Le Poulailler l’entretien avec Anne Wiazemsky où ce nom insiste déjà] en fut l’instigateur, les intellectuels de gauche du Manifeste des 121 (dont l’historien Jean Baby) apportant leur soutien à ce mouvement clandestin.

Aujourd’hui restent les souvenirs, remparts contre la disparition, et le retour des démons –  l’histoire de France du côté de la moisissure.

Marceline Loridan-Ivens, elle ne le sait que trop, fait partie des derniers. Témoigner, à l’heure où des jeunes gens profanent des tombes, insultent la mémoire juive, est un devoir. A mesure de l’effacement des noms, la parole de ceux qui restent se fait oraculaire. La nuit tombe une nouvelle fois, et nous restons accrochés à ces mots de qui est revenu du tombeau. Lazare est parmi nous, écrivait Jean Cayrol, qui se réveillait souvent en hurlant.

Vivre après Auschwitz, la mort industrielle, c’était survivre, échapper au suicide – deux tentatives - par la rébellion, le sens des justes causes internationalistes, se durcir aussi.

« Quand on a beaucoup souffert, on devient dur. Dur comme la pierre. Pour recommencer à vivre, il faut prendre conscience de cette dureté, la combattre. Mais la dureté est plus facile. »

Nous les connaissons ces récits formés avec la cendre des crématoires, et pourtant, chaque nouveau témoignage nous force à tout reprendre à zéro, et réinterroger, inlassablement, la dimension métaphysique du mal.

Parole de l’oncle Charles : « j’étais à Auschwitz. Ne leur raconte pas, ils ne comprennent rien. »

 

 

Mariée pendant trente ans avec le documentariste néerlandais Joris Ivens, Marceline Loridan-Ivens n’aura jamais eu d’enfant : « Aujourd’hui encore, quand j’entends dire Papa, je sursaute, même soixante-quinze ans après, même prononcé par quelqu’un que je ne connais pas. Ce mot est sorti de ma vie si tôt, qu’il me fait mal, je ne peux le dire que dans mon for intérieur, surtout pas l’articuler. Surtout pas l’écrire. »

Papa n’est pas mort, Et tu n’es pas revenu est écrit pour lui : « Je chausse encore du 33, je n’ai pas beaucoup grandi depuis la dernière fois que tu m’as vue. »

Si nombre de souvenirs ont déjà été consignés en 2008 chez Robert Laffont, dans cette première autobiographie publiée qu’est Ma Vie Balagan – la culpabilité concernant Françoise envoyée au gaz, l’amitié indéfectible avec Simone Weil, peut-être « trop belle pour mourir », Mala la plus que courageuse se tranchant les veines avant de gifler devant tous le SS qui croyait l’humilier - il importe aujourd’hui de raconter encore, de la même façon et autrement, ce que l’être humain fait à l’être humain quand la folie homicide s’empare d’un cerveau apeuré par plus grand, plus beau et plus irréductible que lui.

Dans la France de Pétain (est-on sûr qu’elle nous tourne le dos ?), les indésirables ne dorment jamais très loin de leur valise, piètre rempart quand la milice surgit pour cogner et embarquer.

Conclusion d’une vie de révolte : « Je ne crois à rien de l’histoire officiellement écrite par la France. »

Vous pensiez anéantir ceux qui vous gênaient, mais vous avez créé bien au contraire des solidarités concrètes : « Nous étions une bande, unie face à la souffrance, jamais je ne me suis sentie autant aimée que là-bas. »

Dans le bloc, Anne-Lise Stern, future psychanalyste et auteur de l’important Le savoir déporté, organise la survie de toutes.

Marceline Loridan-Ivens ne masque pas ce qu’il aura fallu de sauvagerie pour rester en vie, aveu rejoignant celui de Primo Levi dans Les naufragés et les rescapés, paru peu avant qu’il ne mette fin à ses jours.

Libérée le 10 mai 1945 par les Russes à Theresienstadt, après d’interminables marches à la mort voulues par le jusqu’au-boutisme nazi ne pouvant pas renoncer au crime, Marceline Loridan-Ivens cherchera encore et encore à se libérer, participant à la grande geste de l’émancipation des peuples cherchant à rompre le joug colonial.

Lorsqu’il eut trente-neuf ans, Michel, le petit-frère devenu fou de lucidité, se suicida, n’ayant pu supporter l’absence de son père, comme son autre sœur, Henriette, avalant elle aussi les mêmes médicaments fatals deux ans plus tard. Constat énoncé avec la froideur clinique de qui ne peut se permettre de sombrer encore : « Elle aussi est morte des camps sans jamais y être allée. »

Le monde aujourd’hui ? « Une mosaïque hideuse de communautés et de religions poussées à l’extrême. »

« C’est ce dont je souffre le plus aujourd’hui, en vieillissant : la perte d’une culture. La culture juive d’Europe centrale, celle de mes origines, de la Mitteleuropa, cette culture-là est morte. Je n’en ai rien saisi, et elle me manque terriblement ».

Durant son enfance, Marceline Loridan-Ivens, née sous le signe du dragon, voyait son père lire le yiddish en lettres hébraïques. A Birkenau, ses pieds ont gelé, et le sang entre ses jambes ne coulait plus.

On peut lire dans Ma vie balagan (d’un mot russe signifiant l’ordre dans le désordre) : « C’est au Vietnam, avec Joris, que j’ai commencé à me geler de l’intérieur, parce que je me projetais complètement dans des événements extérieurs. Ce n’était pas une ouverture aux autres. C’était comme si le langage que j’utilisais n’était plus le mien. J’étais dans l’action, je faisais des films, il fallait résoudre des problèmes, prendre parti, lutter. Je ne pensais plus à moi. »

Dans La petite prairie aux bouleaux, film que la petite juive tourna en 2003, Anouk Aimée – interprétation admirable - incarne le rôle d’une cinéaste et grand reporter décidant de retourner sur les lieux de sa destruction, à Auschwitz, cherchant à voir l’invisible. Le film est difficile, impossible, mais indispensable. Fin du printemps, ciel lourd, orageux, des tertres de cendre que la pluie réveille. Le crématoire fume de nouveau, les fantômes donnent leur accord.

Anouk Aimée, farouche comme Marceline : « Ici, je suis chez moi, je fais ce que je veux. »

En France, à Brest, au printemps 2015, des gens d’apparence respectable s’en prennent aux « bougnoules » qu’ils méprisent, ce sont des misérables qui nous font honte.

Encore un effort, messieurs, et vous découvrirez un juif sous l’arabe.

« Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. »

Question à une amie : « Maintenant que la vie se termine, tu penses qu’on a bien fait de revenir des camps ? »

Oui, Madame Loridan-Ivens, vous avez bien fait de revenir. Les damnés sont encore là, que nous repousserons ensemble.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Didier / 12 mai 2015 at 9 h 44 /Répondre

    Bel article.
    ( Heureusement que je ne me déplace jamais en quarteron !)
    J’avais entendu Marceline samedi dernier dans « Répliques » sur France-Culture. Cet article lui rend un bel hommage. Merci.

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