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Le chœur de chambre Mélisme(s), sous la direction de Gildas Pungier interprétera auprès des musiciens de l’ensemble Matheus, un Messie de Haendel que Jean-Christophe Spinosi nous avait décrit dans le numéro conversation #1 du Poulailler comme un choc émotionnel face au sauveur. Gildas pungier nous parle de sa VISION DU MESSIE.

Stéphane Debatisse: Que peut-on trouver de nouveau à faire entendre dans un Messie qui est l’oratorio le plus joué au monde?

Gildas Pungier: Même si c’est l’oratorio le plus joué au monde, je me suis rendu compte que la plupart des chanteurs de Mélisme(s) le chantent pour la première fois! Pour moi, il s’agit également d’une première: mon expérience du Messie se bornait jusqu’alors à l’Alleluia et à plusieurs auditions de l’œuvre en concert avec des chœurs amateurs à l’effectif fourni et qui m’avaient un peu laissé sur ma faim.

J’en gardais le souvenir mitigé d’une œuvre longue dans laquelle le traitement des voix du chœur me paraissait curieux: beaucoup de passages à un pupitre seul, traités comme une sorte de « soliste collectif », exigeant une grande précision et homogénéité et posant des questions de cohérence: comment ces « bribes » pouvaient-elles s’insérer dans l’architecture générale de l’œuvre et lui donner du sens? Dès lors, avant toute chose, il s’agissait d' »aller à la source », c’est-à-dire de s’immerger dans la partition, d’en comprendre les mécanismes internes, comme on le fait pour n’importe quelle œuvre, qu’elle soit connue ou non. Le défi n’est donc pas spécifique au Messie, mais, comme toujours, de devoir véritablement « incarner » grâce aux interprètes cette magnifique partition. Et donc, par définition, c’est à chaque fois nouveau, puisqu’on lui redonne vie…

SD: Vous parlez de chœurs à effectifs fournis, qu’apporte alors le choix d’un chœur plus confidentiel comme Mélisme(s)?

GP: Assez curieusement, je trouve que le Messie est une œuvre qui « résiste » plutôt bien à de grands effectifs de chœur! D’ailleurs, les Anglais ne s’en privent pas, et depuis longtemps. Je suis beaucoup plus dubitatif pour Bach… Néanmoins, le chanter avec un chœur de vingt chanteurs est évidemment une autre aventure qui permet cette exigence sur la couleur, une écoute de « chambriste », et qui rencontrera plus aisément le magnifique travail de l’ensemble Matheus. Celui-ci porte ces valeurs musicales au plus haut point sous l’impulsion de Jean-Christophe Spinosi.

SD: Il y a en France plusieurs ensembles spécialisés dans le répertoire et le travail du style baroque. Cela n’est pas le cas de Mélisme(s), cela vous permet-il d’aborder cette œuvre avec plus de liberté, un regard différent?

GP: Pour Mélisme(s), dont le répertoire de prédilection est plus tardif, il s’agit en effet d’une formidable aventure, car elle entraîne des questions passionnantes! Comment équilibrer ce que l’on est (l’identité du chœur) avec d’autres nécessités de couleur et de style? D’autant que l’ensemble Matheus et son chef Jean-Christophe Spinosi fréquentent avec un grand talent cette musique depuis fort longtemps. Conscient de cet enjeu, j’ai donc, en amont de la première répétition du chœur, guidé mes chanteurs pour leur préparation (je ne le fais jamais d’habitude): un mail très détaillé sur mes attentes leur a permis dès leur travail de déchiffrage de la partition d’avoir une idée précise du chemin sur lequel je souhaitais les entraîner. Puis, le premier jour, nous avons passé du temps sur quelques numéros à installer la couleur recherchée (pas ou très peu de vibrato, grande écoute, connexion des voix entre elles avec un maximum de simplicité, prise de conscience des directions et phrasés, style etc.). Le résultat m’a très vite convaincu grâce à l’intelligence et à la disponibilité des chanteurs de Mélisme(s) qui sont en permanence prêts à se remettre en question, et qui ont le talent d’y parvenir! Ensuite, il n’y avait plus qu’à suivre la route…

Ce qu’il faut ajouter, c’est que nous avons eu, au début de cette saison, la grande chance d’être les acteurs d’un projet très original: redonner vie à La Création de Haydn dans une version avec instruments à vent transcrite par un hautboïste viennois nommé Druschetzky, validée par Haydn et complétée par mes soins. L’écriture de certains chœurs de La Création est très proche parfois d’Haendel. Donc ce Messie, qui arrive quelques mois après, est finalement comme une sorte de remontée supplémentaire dans le temps. Presque à la manière de recherches généalogiques qui nous permettraient de découvrir à chaque fois la génération précédente, et qui nous permettent de mieux comprendre qui on est. Nul doute que ces expériences auront des conséquences sur notre manière de chanter Schubert, Brahms, Fauré ou… Ladmirault! Finalement, dans un monde musical où les grands ensembles spécialisés en musique ancienne étendent leur répertoire vers le classique et le romantique, nous faisons les choses dans l’autre sens, mais au fond la démarche est la même.

SD: Vous dirigez également les chœurs de l’opéra de Rennes, peut-on comparer Le Messie à un opéra, ou est-ce réellement un oratorio?

GP: Pour préparer ces concerts, j’ai longuement travaillé sur une version scénique donnée il y a quelques années par Matheus à Vienne avec l’Arnold Schönberg Chor. Incroyable spectacle, où le metteur en scène a traité l’ouvrage à la manière d’un opéra, reconstruisant une histoire. J’avais également eu l’occasion de voir un travail similaire il y a longtemps dans Fairy Queen de Purcell. D’ailleurs, certains chœurs de l’oratorio de Haendel sont très proches stylistiquement de son illustre prédécesseur: par moments, on côtoie King Arthur, mais aussi la Musique pour les funérailles de la Reine Mary. Haendel, lui-même grand compositeur d’opéra, à la manière d’un Mozart, n’établissait probablement pas de frontière hermétique entre les deux genres. Ce qui est sûr, c’est que le Messie est une immense fresque qui suscite des images intérieures.

SD: Stephan Zweig décrit dans les Très riches heures de l’Humanité la composition de cette œuvre en vingt et un jours, et la manière dont elle a transformé Haendel. Transforme-t-elle également l’interprète? Est-ce pour ça qu’elle est tant jouée?

GP: Il est des œuvres dont on sait qu’elles sont célèbres. Elles font partie de notre paysage. Elles paraissent évidentes. Et puis, lorsqu’on a la chance de les fréquenter de plus près, vient une question: y en a-t-il d’autres? Sont-elles le reflet d’une époque, auquel cas elles doivent avoir leurs « frères et sœurs », ou du génie créatif de leur compositeur? Le Messie est absolument unique, alliant musique allemande et anglaise, laissant même entrevoir des techniques d’écriture plus tardives (certains motifs pourraient, en étant développés, donner une symphonie à la manière de Beethoven). Bien plus qu’une succession de numéros, il y a une cohérence thématique d’un bout à l’autre de l’œuvre. A ce titre elle fait partie du patrimoine de l’humanité. Le monde serait différent sans certaines œuvres artistiques, et pour moi c’est le cas pour le Messie. Qu’elle ait transformé Haendel ne m’étonne pas, et c’est le cas pour nous, interprètes, notre mission de « passeurs » étant de rendre cette chose possible pour nos auditeurs. Indifférents? Non, « UN – différents » !

Retrouvez l‘entretien avec Jean-Christophe Spinosi, dans lequel il est notamment question du Messie.

Pour aller plus loin :

Le Messie de Haendel – vendredi 27 et samedi 28 mars au Quartz

En savoir plus sur Mélisme(s) et Gildas Pungier

Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d’un peu de folk et de blues… Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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