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Cette chronique s’adresse à ceux qui pourraient être tentés de croire qu’en musique, “c’était mieux avant”. À ceux qui pensent qu’après avoir tout inventé, les musiciens d’aujourd’hui s’engouffrent dans un “n’importe quoi” sonore, en surfant sur la vague réputée facile de ce qu’on appelle avec un peu de dédain la musique élctronique. À ceux qui croient que désormais, on “produit” plus qu’on ne crée.

S’il ne fallait qu’un seul contre-exemple, je citerais sans hésiter Neige Tropicale, de Poing (Karen Koltrane Records), sorti il y a une petite semaine. Car cet album porte une musique qui est langage; il apporte des réponses simples à nos “pourquoi”, en considérant le son comme une matière dont les secrets n’ont pas tous encore été percés. Parce que volontairement minimaliste, il laisse la part belle à tous ces sons que l’on entend sans écouter, en les malaxant durement, en les modulant dans une sorte de cuisine sauvage et libératrice, comme pour en extraire l’essence.

 Le résultat, c’est un album mimétique, qui s’inspire de la beauté sauvage de la nature, et à laquelle il rend violemment hommage. Sur le premier titre, Tropiques, François Joncour a laissé une carte blanche à Amélie Buhannic, pour réaliser une vidéo sur le thème de la nature et de la technologie. “Dans un premier temps, j'ai fait une sélection analogique entre les exemples du biomimétisme et les vidéos recherchées sur internet, puis procédé au montage de toutes ces matières vidéos hétérogènes en y insufflant du lien par la présence de raccords plastiques et par l'association de ces images vidéos les unes par rapport aux autres.” Ce travail de found footage d'Amélie Buhannic illumine la musique de François Joncour, dans la mesure où musique et vidéo semblent à la fois s’interroger et se répondre.

 Mais c’est surtout lorsque François Joncour parle de son travail de création que l’on comprend le sens donné à l’exploration, aux humeurs, au discours. Décidément non, la musique électronique n’est pas un "sous-art"!

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Il y a un côté «primitif», très tribal, dans lalbum. Comme une espèce de retour aux sources, mais par la voie très détournée de sons synthétiques. Est-ce comme ça vous envisagez l’électro de manière générale?
Il y a effectivement un côté «primitif» dans ce disque. Peut-être est-ce le choix des instruments: un synthétiseur des années 80 (Juno 60), une bonne vieille stratocaster, un écho à bande des année 70 (RE-201). Peut-être le côté tribal est-il également lié à la lecture de Claude Lévi-Strauss - Tristes Tropiques - durant la composition ou à l’écoute des pionniers de la techno de Détroit ? Quant au retour aux sources, peut-être que la lecture de Cormac McCarthy y est pour quelque chose. Le fait d’avoir écouté beaucoup de krautrock (Neu!, Can, etc) et de techno n’y est sans doute également pas étranger. J’ai aussi beaucoup écouté les pionniers des musiques électroniques, Pornography, Faith et Seventeen Seconds de The Cure, le label «Border Community» mais aussi du folk dépouillé comme peut le faire Bill Callahan. Globalement, j’ai été inspiré par des choses minimales et assez sombres. Et c’est donc ce que je voulais pratiquer. Un séjour dans les Highlands d’Ecosse m’a enfin beaucoup marqué; tout comme les promenades dans les Monts d’Arrée ou dans les Abers. Ce sont des endroits où l’on a vraiment la sensation de se ressourcer. Cette idée de retour aux sources m’évoque aussi quelque chose de radical, qui revient à la racine. C’est aussi ce que je voulais faire avec ce disque.

Plus précisément, quelle est l’intention originelle de l’album?
Ce qui est certain c’est que je voulais faire une musique très directe, avec très peu d’accords, très peu de notes, quelque chose qui soit assez « physique » et axé sur le travail de la matière sonore. Cela dit, il y a les intentions de départ et ce qui se passe vraiment quand on met les doigts sur les instruments… Et c’est probablement ce décalage qui est le plus intéressant quand on crée quelque chose. Ce qu’on a en tête n’arrive jamais à se matérialiser de façon fidèle et complète: c’est ce qui est frustrant et beau dans toute forme de création. S’il y a avait une parfaite correspondance entre les deux, on s’ennuierait sans doute un peu.

 Juste en passant… Citer dautorité les textes du groupe « Début de soirée » dans une note dintention dalbum, cest osé, non? “Une musique sans accord majeur, c’est comme une piste sans danseur”, c’est une maxime définitive?
Les notes dintention, les «bios dartistes» sont très souvent, au mieux, pesantes, au pire pompeusesJe voulais éviter ça. Le fait de citer « Début de soirée » me faisait du bien. Jaime créer des décalages. Je nose pas toujours le faire mais ça me démange systématiquement. À ce titre, je suis très admiratif de quelquun comme Fabcaro dont lhumour (très) décalé est dévastateur. Je crève de rire à la lecture de la Bredoute ou Zaï Zaï Zaï Zaï.

 En considérant votre collaboration avec Amélie Buhannic: Neige tropicale se veut-il un album mimétique? Une imitation cyclique du grondement du monde? Ou même une simplement une vision personnelle du monde?
À bien y réfléchir, je pense que la chose que j’ai tenté d’imiter, c’est sans doute la colère, l’énergie et la frustration que j’avais en moi au moment où j’ai conçu ces morceaux. Ces morceaux avaient pour moi un côté défouloir et donc des vertus apaisantes, ils me permettaient de mettre à distance tout un tas de choses néfastes et désagréables. Désolé, c’est très centré sur ma petite personne! En revanche, les concerts, grâce à l’injection de citations et samples vocaux, d’extraits de films, me permettent de me tourner beaucoup plus vers l’extérieur, de proposer une certaine façon de voir les choses, une vision du monde. Ces injections doivent apporter une émotion différente de celle véhiculée par la musique. Elles complètent, éclairent différemment la musique qui, par elle-même, véhicule déjà ses propres émotions. Entre ces différents médias, il peut donc se produire des frictions, des oppositions, des additions et des soustractions.

Le montage d’Amélie est fascinant dans la mesure où il me semble porter une vision tragique de l’humanité, qui semble courir de manière artificielle derrière la « simple complexité » naturelle ; cette notion de tragique est-elle également pertinente en musique ?
Je reprends d’abord la note d’intention d’Amélie : «L’imitation est à la base de tout apprentissage. Et s’inspirer de la nature pour solutionner des problèmes humains est un comportement qui traverse notre histoire : l'ingénieur suisse Georges de Mestral a pris pour modèle les graines de la bardane afin de créer le velcro en 1948, la forme de la tête et du bec du martin-pêcheur a inspiré Eiji Nakatsu pour inventer le TGV japonais, le Shinkanzen ; sans parler des célèbres machines volantes de Léonard de Vinci au XVe siècle. Afin de rompre définitivement avec un système du siècle dernier basé sur l’exploitation et l’appauvrissement des ressources et richesses naturelles, le biomimétisme tire des enseignements du vivant et s’inscrit dans un paradigme de la connaissance extraite de la nature. Le monde est en marche vers la 3ème révolution industrielle et dans ses bagages, il emporte avec lui le biomimétisme, source d’innovations sociales et environnementales actuelles et futures.»
Je ne lui ai donné aucune consigne si ce n’est ces deux mots : technologie et nature. Je ne suis quasiment pas intervenu dans son processus de création. On en a simplement beaucoup parlé une fois que son montage a pris fin. J’ai découvert ce monde du biomimétisme qui est absolument fascinant et dans lequel je vois un rapport optimiste au monde. Je n’ai pas la sensation que l’on court après cette simple complexité de la nature. Au contraire, j’ai l’impression que l’on ne s’en inspire pas assez. Chose qui semble changer actuellement et qui me plaît beaucoup, que je souhaite diffuser et mettre en valeur parce que je n’ai pas spécialement envie d’ajouter du pessimisme au pessimisme ambiant. Je me sens du côté de ceux qui disent que le pessimisme est un luxe de nantis.
Quant à savoir si la notion de tragique est pertinente en musique, très franchement, je n’ai pas de réponse très pertinente à donner! Mais je vais y penser.

Finalement, à qui sadresse lalbum, dans le message quil porte?
J’aimerais beaucoup qu’il s’adresse à tout le monde et que chacun puisse y voir, y entendre quelque chose qui en dise plus sur lui-même que sur moi ou sur ce que j’ai fait. D’une façon générale, j’aime les oeuvres qui laissent de la place à celui qui s’en empare. Je n’aime pas qu’on me prenne par la main et que l’on me dise «Alors, là, tu vois, tu vas ressentir ça, puis ça, et tiens, voilà une musique qui va te faire pleurer parce que, quand même, c’est bien triste ce que tu vois là, non?». Ce qui est cadenassé m’ennuie profondément. Dans une oeuvre, j’aime les trous d’air. Comme ceux qui traversent les films de Tarkovsky ou, plus récemment, David Lynch. Comme ceux qui parcourent les romans de William Faulkner. Comme ceux que l’on entend dans la techno dite minimale ou dans les disques de Neu! Plus ça va, et plus j’aime ce dense dépouillement ou cette densité dépouillée. Le fameux «Less is more» est toujours dans un coin de ma tête.

La musique se suffit-elle à elle-même, ou le prolongement de Neige Tropicale par des collaborations vidéo/scéniques ou autres est-il nécessaire ?
Elle se suffit à elle-même, je crois, mais j’aime quand une autre personne vient lui donner un éclairage auquel je n’ai pas du tout pensé. De la même manière que tes questions m’amènent à penser sous un angle différent ce que j’ai fait. D’une manière générale, la production de musique électronique est un travail très solitaire et introspectif alors, au bout d’un moment, on a envie de se tourner vers autrui, de faire en sorte que les doigts de la réalité extérieure se posent sur ce travail.

Question un peu plus personnelle : comment vient-on de la guitare à l’électro? Est-ce une évolution schizophrène, ou bicéphale?
Tout simplement parce que la guitare nécessite beaucoup d’électronique pour être enregistrée. Alors, l’électronique, je my suis mis il y a maintenant plus de 15 ans. Neige Tropicale, cest la partie immergée de mon petit iceberg qui vient d’émerger. Ensuite, Poing, par rapport à mes autres groupes, ça me permet de faire ce que je veux, quand je veux, à mon rythme.

 Vous vous éloignez des terrains de jeu de «I come from pop» et de «pastoral division »; cela donne-t-il plus de liberté?
Je ne suis pas sûr. Est-ce que ça engendre plus de doutes ? Certainement. Cest pourquoi je mappuie assez souvent, quand je suis un peu paumé, sur les cartes de Brian Eno, les « Stratégies Obliques » qui maident souvent à prendre des décisionsMais quoi quil en soit le plaisir de fabriquer est bel et bien là!


 

Pour aller plus loin:

Tropiques, vidéo d'Amélie Buhannic, musique Poing: 

L'album à écouter ici: Neige Tropicale 
Prochaines dates:
10 juin 2016 à 18h00: live @ Badseeds Recordshop
01 juillet 2016: live @ Ptit Minou (Festival ASTROPOLIS / Phenüm Starter)

Crédit photo: Oscar Kurkjian

About the Author

Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

 

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