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«La ressource des yeux. Lorsque la nuit vient… Et ce m’est une joie d’habiter la douce nuit aimante, de garder dans les yeux la folie en abyme de la sagesse.»

Les écrivains d’origine sont les écrivains dont l’existence, l’inspiration, la vue, l’arête et l’expression ne supportent que peu de temps l’intérieur cloisonné de la pensée didactique. Marcelin Pleynet, poète, c’est-à-dire philosophe, musicien ou peintre, compose depuis plus de cinquante ans une œuvre aussi essentielle qu’imperturbable, traversant l’époque et ses vulgarités par la grâce d’une prose spéculative interrogeant sans relâche sensations, histoire des gestes esthétiques, et lieux choisis pour leur profondeur de solitude: Lautréamont, Dante, Nietzche, Rimbaud, Burroughs, Chardin, Matisse, Motherwell, Twombly, Paris, Blévy, Nice ou New-York sont ainsi des noms constamment repris, questionnés, approfondis.

Écrivant à l’époque de l’achèvement de la métaphysique et du mourir interminable, la prose poétique de Marcelin Pleynet propose, par la rigueur de ses énoncés, une vigueur nouvelle, un lyrisme à la fois pudique et violent déployant la logique d’un axiome parcourant toute son œuvre: «Qui pense le plus fort aime le plus vivant.»
Pour qui en douterait peut-être, la littérature la plus pleinement pensante est en effet aussi la plus vivante, reposant chaque fois la question de Heidegger: comment habiter poétiquement le monde? Cézanne, qu’étudia longuement Marcelin Pleynet, disait également cet «entêtement du peintre à créer un monde habitable dans le désert du monde».

À l’instar des Voyageurs de l’an 2000, du Pontos ou du Savoir-vivre, L’Étendue musicale, le plus récent opus du compagnon de route de Tel Quel, dernière avant-garde littéraire du XXe siècle, est une conversation sacrée ou tentative d’exposer à neuf un temps qui ne passe pas, celui de Palladio, de Bellini, de Monteverdi, de Titien et qu’incarne Venise pour qui sait, au petit matin, entendre l’éveil des carillons d’une ville secrète, brûlante, ouverte et bleue.

Aucune story ici, mais la vie comme un roman imprévisible, constamment identique et renouvelé. Pas de drame, nous ne sommes pas au cinéma. Dionysos nous accompagne, d’un port apollinien préservant la sainte démesure d’un narrateur notant au présent fragments de réflexions et de sensations aussi définitives que provisoires. La joie est une puissance, l’existence une intrigue permanente, et le voyageur vénitien un corps en acte, disponible, ouvert au silence et à la pensée chinoise – Jean Cayrol inventa autrefois le beau mot de «pleynitude». L’Étendue musicale est le journal de navigation d’un écrivain construisant un art de vivre comme une passion calme, décrivant obstinément l’indemne contre «les amis de la mort» et «les arriérés de toutes sortes».

Les grands écrivains sont des coureurs de fond, leur horizon est une façon de regarder l’origine et de la faire chanter. Oubli et mémoire ont partie liée, que le travail poétique de la phrase et de l’agencement des paragraphes, courts, lancés comme une fugue, vient rappeler. Il y a, pour les héros de la sensibilité, une force qui outrepasse toute entreprise de la volonté et déroute la subjectivité. L’activité critique de Marcelin Pleynet, comme professeur à l’école des Beaux-arts de Paris ou animateur de revue, aura constamment soutenu un travail romanesque de grande ampleur consacré à l’ouverture de l’espace et du temps. Baudelaire le répétait: «Il est impossible qu’un poète ne contienne pas un critique.» Jacqueline Risset, autre exception française, évoquait en 1988 dans une monographie concernant son ami «le rapport critique/chant» si important pour comprendre ici que la raison résonne et ne s’en laisse pas conter.

Étendue liquide, Venise est aussi cette étendue musicale où la voix se fait jouissance écrite et qu’il s’agit de célébrer pour sa qualité de révélation.

Marcelin Pleynet, écrivain d’expression française et de pensée grecque, est un monument disponible pour demain. Gageons qu’à la toute fin de l’humanité un adolescent un peu fugueur entendra battre, dans une bibliothèque inattendue, par un hasard qui n’en sera pas un, le cœur pensant des derniers hommes.

Ne s’agit-il pas enfin de savoir ce que parler veut dire?

«Dans l’étendue musicale elle établit son règne quand elle s’entend près de la Douane de mer… entre les grands paquebots.»

L’étendue Musicale, Marcelin Pleynet, paru aux éditions Gallimard – collection L’infini, 120 pages. 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Consultant webmarketing / 8 juillet 2014 at 9 h 59 /Répondre

    très bon article 🙂 à méditer

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