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Philippe Lubliner, adepte d’histoires qui enseignent et qui décèlent les paradoxes des individus, a filmé le jeune brestois Tom Simon pendant deux ans.  Un bluesman au « talent remarquable mais tellement instable ». Le film-documentaire « Tom d’ici et d’ailleurs », sera diffusé sur Tébéo et TébéSud le 27 octobre 2016. Le réalisateur nous présente les motivations de ce projet et revient sur les intenses moments de tournage.

 

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Tom chante le blues, le rap parfois, d’une voix rauque et puissante qui passe rarement inaperçue. Il porte sa guitare et sa vie en bandoulière. Sa vie actuelle, celle qui le conduit parfois à « exploser les limites », et sa vie passée, mystérieuse, aux racines très lointaines, qu’il cherche encore. Somalie, Erythrée ou Éthiopie ? Car Tom s’appelle aussi Idriss Hussein, né en 1995 à Djibouti. Le jeune homme de 20 ans, adopté bébé en Afrique de l’Est par un couple français, a grandi à Brest. Aujourd’hui, on l’écoute chanter dans les rues brestoises ou dans les bars, en toute intimité, quand on a la chance de le croiser... On le reconnaît, parfois, dans le public du Binic folks blues festival. Quand il n’est pas sur scène, il enregistre en studio, compose la BO de films, donne des cours de musique à des jeunes. Et, continuellement, traque son passé, cherche d’où il vient, tente de retrouver sa famille africaine... Fait face à ses démons, troquant sa guitare contre l’alcool, mêlant parfois les deux, pour vivre la musique plus intensément peut-être, pour s’accrocher à elle...  ou pour la redécouvrir en prison, à plusieurs reprises. C’est là, privé de sa guitare, qu’il s’est par exemple mis au rap. C’est cette histoire que raconte Philippe Lubliner dans son film documentaire « Tom, d’ici et d’ailleurs ». Le réalisateur de 55 ans a suivi le jeune homme pendant deux ans, dans son quotidien, en immersion totale. Une aventure humaine très intense. Ces deux-là se sont rencontrés sur un tournage à Brest, celui du film « Jeudi soir dimanche matin », sur les rapports qu’entretiennent les jeunes et l’alcool.  

L’histoire, la vie de Tom, vous l’avez filmée pendant deux ans, à Brest. Parle-t-on de film ou de documentaire ?

Tout a été filmé dans l’instant, avec deux caméras (Philippe Lubliner était parfois secondé du réalisateur brestois Nicolas Leborgne, NDLR), en suivant une trame travaillée en amont, avec Tom. C’est donc un documentaire que je présente, avec une écriture et une disposition qui permettent de suivre un vrai scénario. Mais en immersion totale dans le quotidien de Tom. C’est une frontière que j’aime bien. En cela, on peut parler de « film hybride », tourné sur la longueur, en fonction des disponibilités de chacun, de ce que voulait montrer Tom, de ce que je voulais montrer.

Vous avez sollicité Tom pour ce documentaire. Que vouliez-vous montrer de lui ?

Je privilégie toujours les sujets d’intérêt public dans mes films. J’ai aussi besoin d’y trouver ma place en tant qu’individu, de nouer une réelle relation avec les gens filmés. Quand j’ai rencontré Tom sur un précédent tournage (Jeudi soir et dimanche matin, dont il a aussi composé la musique), j’ai découvert un jeune homme au talent remarquable mais très instable, passé par une période difficile, entre foyers et prison. C’est ce paradoxe qui m’a interpellé. Réaliser son portrait m’est apparu comme une évidence, il a accepté. On s’est enfermé tous les deux pendant deux week-ends, pour discuter, pour qu’il me raconte sa vie, j’ai écouté. Puis nous avons élaboré une trame, dans le sens d’une anticipation et scénarisation dès l’écriture. C’était son choix, ce qu’il voulait donner à voir de lui. J’avais aussi envie de tourner un film musical sur le blues, qui est, pour moi, la musique des déracinés. 

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Comment s’est déroulé ce tournage ?

Tom est assez imprévisible, il a fallu être patient pour filmer, l’attendre. On a adapté le tournage à son rythme, il est toujours en mouvement, dans le tram, le train. Souvent on réunissait toute l’équipe à Brest mais il nous est arrivé de l’attendre pendant deux jours. Ce tournage m’a demandé beaucoup de ténacité et de patience, pas mal de souffrances... Par rapport à l’écriture qu’on avait définie un an auparavant, la réalité du film a changé, c’est sûr. Mais la structure et le propos sont identiques. Tout a été filmé avec son consentement, sa participation, dans la transparence. Je voulais absolument qu’on le voie au travail, dans son rôle d’éducateur, avec des enfants. 

Pourquoi le documentaire ?

Le documentaire m’intéresse beaucoup. Nous avons peu de cases, une toute petite fenêtre pour faire du cinéma documentaire à la télévision. Une année, à mon sens, c’est le minimum pour construire un film et un sujet. Mais j’ai besoin d’une écriture singulière, j’aime tenir une expérience dans un cadre possible pour une production, pour vivre pendant plus d’un an avec un budget, aussi modeste soit-il. Ca reste possible de s’afficher à la télévision différemment. 

Filmer les gens, c’est votre marque de fabrique ?

Je ne dirais pas « marque de fabrique », mais je ne peux pas faire autrement que de filmer les individus. Le vécu individuel ressort toujours dans mes films. J’ai besoin d’être en intimité avec les personnes que je filme, une intimité qui peut être, par la suite, révélée à tous.

Dans Jeudi soir et dimanche matin (2013), c’est le rapport entre six jeunes et l’alcool que j’ai voulu évoquer. Entre Rennes, Brest (où j’ai rencontré Tom) et Lannion, j’ai équipé ces jeunes de caméras go pro et de système de sons sophistiqués. Pendant un an, ils se sont filmés lors de soirées festives. Un documentaire choral, en quelque sorte, réalisé de façon collective et participative. Ponctué d’ateliers audiovisuels, pendant lesquels les jeunes ont exprimé leur rapport à l’alcool, en présence d’une infirmière, d’un parent... C’est là que j’ai été très étonné de la clairvoyance de Tom sur son alcoolisme, son besoin de se mettre en danger. Dans Le bateau de Gaëlle (2005), je racontais la vie d’une famille de marins pêcheurs côtiers, cherchant à revendre son affaire, du point de vue de Madame. J’aime suivre tout simplement le scénario d’une vie. 

 

Film documentaire de Philippe Lubliner, coproduction Les 48° Rugissants / Point Du Jour. http://48rugissants.com/catalogue/tom/

Diffusion de Tom, d'Ici et d'Ailleurs le jeudi 27 octobre 2016, à 20h45, dans l'émission "Destinations Bretagne", en simultané sur : Tébéo, Tébésud et TVR 35

Suite à cette diffusion, le film sera accessible en replay sur le site internet de Tébéo pendant 30 jours :  http://www.tebeo.bzh/

 

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