Fuocoammare enflamme Groix et maintenant les salles

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Réfugiés et exilés ont débarqué en clandestins au Festival international du film insulaire de l'île de Groix (Fifig) du 18 au 22 août dernier dans le Morbihan, volant la vedette aux îles scandinaves invitées de la seizième édition. Groix a tendu la main à Nihal, 40 jours, Ayman, 13 ans, Rafif, 6 ans, Rowa, 9 ans, Noha, 6 ans… Des enfants échoués à Lesbos et portant par leurs regards naïfs et graves le documentaire L'Île aux Enfants de l'Exode, lauréat du Prix du Public, alors que L'Île d'Or est venue récompenser Lampedusa in Winter, un portrait contrasté de Lampedusa, entre les destins dramatiques des migrants en détresse et les tracas quotidiens des insulaires, alors que le vieux ferry qui les reliait au continent a pris feu.

Mais c'est pour une avant-première que l'on se bousculait devant le Cinéma des Familles, celle du documentaire aussi esthétique que bouleversant et habile Fuocoammare, par-delà Lampedusa, une production de Gianfranco Rosi, lauréat de L'Ours d'Or lors de la 66ème Berlinale et en salle le 28 septembre. À Brest, il sera projeté aux Studios.

 

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La mer de feu

La plongée au cœur de l'insularité et de l'exode est totale. « Quand je prends la caméra, je crée un monde, à l'instar du scientifique qui regarde le microscope et découvre un univers qu'il ne voit pas s'il n'a pas son appareil dirigé avec la plus grande précision sur ce qu'il cherche à capter », explique le réalisateur.

Ça n'a pas manqué. Le film a projeté les festivaliers aux confins de l'intime des protagonistes, en profondeur aussi bien dans le corps que dans l'âme avec l'échographie d'une migrante enceinte de jumeaux par un médecin italien peinant à se faire comprendre, le récit des cauchemars de ce même praticien qui a soigné, accompagné, autopsié trop d'hommes et de femmes fuyant leur patrie, l'arrivée des migrants par centaines, les missions de sauvetage. On découvre l'île depuis la terre, depuis la Méditerranée mais aussi au fond de cette mer de passages et de naufrages en suivant la plongée d'un pêcheur apnéiste.

« Je voulais filmer dans la mer, dans cet élément liquide qui incarne à la fois la vie et la mort », explique le réalisateur dont le premier long-métrage tourné dans le désert californien et sorti en 2008, est baptisé Below Sea Level. Pour Fuocoammare « je voulais aller sous la mer, vers ces grottes, ce monde d’en-dessous qui forme comme une majorité silencieuse ».

Accepter la mer

Le spectateur suit ainsi des histoires parallèles et dans lesquelles migrants et habitants ne se croisent jamais « parce que c’est exactement comme cela que ça se passe », affirme Gianfranco Rossi. « Ces dernières années, les conditions de débarquement ont profondément évolué » car à présent « les embarcations des migrants sont directement interceptées en mer », observe-t-il, « la frontière s’est donc déplacée des côtes de Lampedusa vers la haute mer, avec des navires militaires qui arrêtent les bateaux » et « il n’existe donc aucune interaction entre les migrants et les habitants ».

L'ensemble du documentaire est tenu par Samuele, gamin gouailleur de 12 ans, accro à la chasse à la fronde qu'il manie avec « passion ». Un acteur né. Le gosse a le charisme d'un Jean-Pierre Léaud incarnant Antoine Doinel dans Les 400 Coups. Il jacte avec les mains, aspire ses spaghettis dans bruits de succions abominables, joue à la guerre quand d'autres la fuient, vomit en mer, peine à ramer…

À travers lui le réalisateur nous dépeint une île restée modeste, à l'image de son père pêcheur tentant de transmettre au fils un métier 006fuocoammare21unoproductions_stemalentertainement_lesfilmsdici_artefrancecinemahérité du grand-père. « Lâche ta fronde et va sur le ponton », lui intime-t-il au détour d'un repas. Et le gamin le fera. Entêté, appliqué.

« Quand j’ai rencontré Samuele, je voulais raconter cette histoire insulaire depuis le point de vue d’un enfant, car il vit dans un monde différent », et « ce film constitue aussi son roman d’apprentissage, sa difficulté à devenir adulte, à aborder un monde que l’on ne connaît pas, à accepter la mer et à accepter de devenir pêcheur ».

Fond de cale macabre

C'est à travers le poste de radio de la grand-mère que l'on apprend les naufrages et que l'on mesure à quel point ils font désormais partie intégrante du quotidien de l'île. « Pauvres gens », souffle-t-elle en continuant à vaquer à ses occupations. On découvre les processions de rescapés emballés dans leurs radieuses couvertures de survie éclairées par la lumière des phares, on suit des matchs de football dans un camp où se rejoue une coupe d'Afrique des Nations par équipes entre rescapés somaliens, érythréens, libyens et soudanais.

Un Nigérian chante son témoignage, la route vers la Libye, la prison, la fuite par la mer qui a englouti tant de compagnons d'infortune, les risques pris – mais « la vie elle-même est un risque », psalmodie-t-il.

Avec adresse, l'auteur nous invite à suivre une truculente consultation de Samuele chez le médecin. L'enfant est au sommet de son art face à l'adulte. Il lui explique à tours de bras les troubles respiratoires liés à ses angoisses. Le médecin l'ausculte et l'examine, sceptique. L'attitude et les arguments sont si énormes que l'on oscille entre empathie et soupçons d'hypocondrie.

Les poumons gonflés par le rire, la salle se trouve ensuite face au tableau sublime de l'aurore bleue, rose et orange sur la mer. En premier plan flotte une frégate. Un hélicoptère glisse hors de la bouche béante de son hangar éclairé de vert.

C'est le début de la dernière scène de sauvetage du film. Des dizaines d'hommes et de femmes exsangues, déshydratés et malades sont extraits de leur embarcation, un navire de bois bleu prêt à chavirer sous le poids des grappes humaines qu'il charrie. Ils sont soignés à bord du navire militaire, restent quarante cadavres à bord. Mû par désir manifeste de tout montrer, sans concession, Gianfranco Rosi plonge sa caméra en fond de cale. Des corps sont entassés dans une macabre lumière bleue. Enchevêtrés.

Le choc, aboutissement de la réflexion et de l'émotion

« Ce jour-là, la mort est venue jusqu’à moi », dit l'homme qui a filmé « une soixantaine d’opérations de sauvetage, cela devenait de la routine ». Mais ce jour-là, « le commandant m’a demandé si j’avais été dans la cale, si j’avais filmé les morts (…). Il m’a dit que je devais filmer, que c’était mon devoir de montrer ce qui s’était passé ». Il a tourné de sorte à ce que « cela ne devienne pas pornographique de filmer les cadavres et pour que le spectateur puisse recevoir cette scène ». « J’ai dû monter tout le film en sorte de pouvoir aboutir à cette scène », dit-il et à l'arrivée « mon spectateur est entré dans le cadre, et il peut donc à la fois ressentir le choc de ce qu’il voit, mais sans que ce soit la pure intrusion d’une image terrible, plutôt comme l’aboutissement d’une réflexion et d’une émotion tout à la fois ».

 

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En l'emmenant au fond du rafiot, au fond du ventre de cette femme, au fond de la Méditerranée, le réalisateur a fait chavirer un public groisillon ressorti groggy sous le soleil de l'île sereine et rassurante. « Le film amène celui qui le regarde à un état intérieur bien plus fort que ce que peuvent susciter des informations sur un sujet similaire ». Un pari réussi.

 

 

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