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Anaïs Cloarec est une comédienne solaire intervenant dans plusieurs projets et créations théâtrales tant à Brest qu'aux alentours.
En s'associant au violoniste Thomas Felder et à une amie également comédienne, Alice Mercier, elle emporte un public bien vivant aux portes du chaos qu'engendre la guerre.
Le violon pose l'atmosphère, la musique enveloppe un public si respectueux qu'on peut le penser en posture de recueillement.
La Syrie, tel est le premier thème de la soirée "Lectures à voix hautes" présentées au café culturel Le Mouton à cinq pattes à la fin du moins de juin.

Vous êtes comédienne, professeur de théâtre et metteur en scène auprès de compagnies amateurs... D'où est venue cette envie de lire à voix haute?

Je suis tout d'abord une grande lectrice ; je fréquente assidûment La Petite librairie, face aux halles dans le quartier Saint-Martin, à Brest. Non loin de là, place Guérin, Le Mouton à cinq pattes, un café social solidaire et culturel, organise régulièrement des débats, des projections de films, des cabarets d'improvisation théâtrale... De là est née une question : quelle forme théâtrale pourrais-je, moi aussi, jouer au Mouton ? Claire et Virginie (les gérantes du café culturel Le Mouton à cinq pattes - ndlr) étaient en demande d’une ”petite forme". Je n’en avais pas mais très vite, j'ai cherché à associer ces deux lieux, le café et la librairie ; à marier mon travail, mon expérience de la scène, à la lecture. Cette idée a pris la forme d'événements autour du livre, intitulées "Soirée à voix haute".

Ce sont donc des lieux qui, au départ, ont suscité ce projet?

Oui, surtout parce que je vis à Saint-Martin et que je connais bien les équipes de La Petite librairie et du Mouton ; elles ont tout de suite été partantes pour participer au projet.

Racontez-nous, comment se déroulent ces "Soirées à voix haute"?

Un travail collectif a été lancé pour préparer et organiser des lectures tous les deux mois, sur un thème donné, au Mouton à cinq pattes. Chaque fois, nous serons deux comédiennes, accompagnées d'une ou d'un invité(e) d’une autre discipline artistique, et nous lirons des extraits de romans, poésies, essais, bandes dessinées... sélectionnés par les libraires de La Petite librairie. Le café est petit mais se prête bien à l'exercice, sa configuration permet de varier la mise en scène d'une soirée à l'autre, en fonction de l'art assorti. Pour la première séance « Il y avait un pays », consacrée à la Syrie, j'étais accompagnée par Alice Mercier, une comédienne du collectif Le Maquis, dont je fais partie, et Thomas Felder a joué du violon. Nous étions installés près du bar, à l'entrée du café. J'aime beaucoup l'ambiance comptoir. Cela sera sûrement agencé différemment la prochaine fois.

Pourquoi ce mélange des arts?

Il est déjà essentiel de lire à deux, de rebondir d'une voix à l'autre, afin de former un contraste à l'écoute. Nous cherchons ensuite à associer l'art qui épousera au mieux la lecture, en fonction du sujet abordé. J'avais vu Thomas sur scène l'été dernier, avec la formation Kadja Trio ; j'ai eu un véritable coup de cœur pour son jeu et pour sa présence. Pour « Il y avait un pays », nos voix s'éteignaient par moment, et laissaient résonner les notes du violon. Ces lectures sont aussi un prétexte pour m'associer avec des amis qui excellent dans d'autres disciplines, et avec qui je n'ai pas l'habitude de travailler. C’est aussi l’occasion de rencontrer des gens et d’essayer de nouvelles collaborations.

Comment préparez-vous la lecture?

Le thème est choisi de façon collégiale, toujours. La Petite Librairie sélectionne ensuite les livres, puis plus précisément des extraits de livres - un travail minutieux et chronophage, qui justifie la fréquence bimestrielle de l'évènement. À partir de ces extraits, je réalise le montage des textes, leur enchaînement, pour ne pas dire leur entremêlement. Nous nous les répartissons ensuite entre comédiennes. Pour préparer « Il y avait un pays », nous avons répété une demie-journée, avec Thomas et Alice.

Comment le thème de la Syrie s'est-il imposé pour la première soirée "À voix haute"?

Si je suis une grande lectrice, j'apprécie surtout la poésie du monde arabe ; je suis aussi très touchée par ce qui se passe en Syrie. Depuis cinq, six ans, là bas, la guerre a encore frappé. J'ai trouvé qu'on n'en parlait plus assez. C'est une manière très humble de se positionner, de lutter. Ma façon à moi de m'engager. Quand j'ai proposé ce thème, il n'y a eu aucun débat. Tout le monde était partant. À La Petite Librairie, chaque membre de l'équipe, dans son domaine, m'a orienté vers un livre ou une lecture précise, bandes-dessinées, poésie, extraits de romans et de récits, ouvrages d'auteur(e)s syrien(ne)s ou sur la Syrie : celle d'avant, celle de maintenant, de la guerre, de ce qu'il en restera peut-être. Au final, cinq à six livres ont été retenus et les textes se croisent au fil de la lecture. C'est peut-être plus compliqué à suivre pour le public, mais j'aime surprendre, j'aime travailler l'assemblage et l'arrangement des extraits. Mis bout à bout, dans un certain ordre, ils racontent une histoire dont l'intensité monte crescendo, et ils prennent sens. Je cherche surtout comment surprendre l'écoute.

Les lectures à voix haute sont-elles une invitation à lire? Une invitation à aller plus loin, à faire réfléchir, débattre, se questionner?

Les soirées « À voix haute » ne sont pas destinées à aborder uniquement des sujets coups de poing, en lien avec l'actualité. Mais si elles peuvent l'être, alors tant mieux. Le dessein de ces lectures, c'est surtout de faire découvrir des auteurs et des livres, sur un thème précis. Tant mieux si cela peut sensibiliser au passage. Mais ça reste du pouvoir des livres, pas le mien. J'ai moi-même fait de belles découvertes à l'occasion de la lecture dédiée à la Syrie. Le texte de l'auteure Samar Yazkeck, « Feux-croisés : Journal de la révolution syrienne », donne un récit personnel et engagé des cinq premiers mois du soulèvement populaire, né à la mi-mars 2011 en Syrie. Il m'a bouleversé. Tout comme la bande-dessinée La Dame de Damas. Les lire aux autres, c'est les faire découvrir. Ces lectures sont peut-être un moyen d'expérimenter la transmission différemment. J'aimerais aussi développer des sessions pour le jeune public.

En quoi la lecture à voix haute se différencie-t-elle du théâtre ?

Par la lecture, j'avais envie de susciter le désir de la découverte. C'est bien la comédienne qui travaille, et non l'interprète. La lecture, ce n'est pas non plus du théâtre, car il n’y a pas de mise en scène à proprement parler, pas de costumes, de décors... Je m'en tiens uniquement à ma position de lectrice, sans aucun artifice. Je lis plus que je ne regarde les spectateurs, ici c'est le texte qui prime. Je suis une passeuse de mots. J'aurais d'ailleurs plaisir à recommencer ailleurs ; Thomas Felder m'a sollicité pour une session à Rennes, et j'espère vraiment qu'on pourra le faire.

Comment avez-vous ressenti cette première lecture à voix haute?

Pour cette première, le thème « Syrie » exigeait de nous qu'on soit très sobres. Il m'a demandé beaucoup de concentration. Là, nous n'étions plus dans de la fiction, on entrait dans le quotidien de milliers de Syriens, c'était très fort. La nouvelle de Niroz Malek, « Le promeneur d'Alep » est un texte sublime, renversant. L'auteur, un poète kurde syrien vivant à Alep, a écrit ces lignes là-bas, chez lui ; il refuse de quitter son pays, et il donne à voir, à entendre, à sentir, dans ses pages, le pourquoi du comment. Il raconte la guerre depuis son appartement, pendant que les bombes tombent dehors. Il y est toujours. Et nous tenons ensuite ce livre entre nos mains, chez nous, ici ; ses mots résonnent à Brest. C'est totalement surréaliste.

Quels seront les nouveaux artistes invités pour accompagner les prochaines lectures?

La musique reviendra, mais pour les prochaines sessions, nous changerons de discipline. J'aimerais travailler avec un marionnettiste, intégrer une animation de dessins en direct avec un graphiste, présenter une cession avec le langage des signes, ou avec des photos. Je pense notamment à la photographe Mélina Jaouen (http://le-poulailler.fr/2014/11/melina-jaouen/), qui pourrait faire des prises directement pendant une lecture, à l'occasion d'un thème sur la nudité ou la sexualité. Je crois que ça pourrait l'intéresser. Tout son travail s'articule autour des corporalités. Elle pourrait photographier des parties du corps humain de spectateurs, pendant qu'ils écoutent... c'est une idée qui me vient comme ça, rien n'est encore fixé.

Quand pourra-t-on écouter la prochaine lecture?

Elle se déroulera le 31 août 2016, sur le thème « Les grands voyages »... toujours au Mouton à Cinq pattes, bien sûr !

Propos recueillis par Karen Dupont et Léa Charron

crédit photo: Mélinée Sainléger

crédit photo: Mélinée Sainléger

Extrait du Promeneur d'Alep, de Niroz MALEK

"Au fracas de la déflagration qui a ébranlé les fenêtres de ma chambre, j'ai cessé d'écrire. Saisi, attendant une seconde explosion, j'ai quitté ma table.
- Où l'explosion a-t-elle pu se produire? ai-je demandé.
- Tout près d'ici probablement, ai-je répondu.
Je suis allé dans la cuisine et me suis tenu au milieu.
- Qu'est-ce qui t'a poussé vers la cuisine? me suis-je dit à moi-même. Est-ce pour être bien certain que les combats se déroulent au cœur même de chez toi?
Je n'ai pas répondu. Quoique encore toujours inquiet, je suis retourné dans ma chambre pour reprendre mes travaux d'écriture.
- Alors, quoi? m'a demandé mon autre moi-même. Tu ne veux pas faire comme tout le monde, sortir une valise dans laquelle tu rangeras les documents et les quelques objets dont tu auras besoin pour t'expatrier? Tu ne veux pas faire comme tous ceux qui ont quitté les quartiers touchés par les bombardements, tous ces quartiers changés en décombres?
[...]
- Comment pourrais-je quitter ma maison, m'éloigner de mon bureau? ai-je dit?
- Et tout cela pour quoi? ai-je dit après avoir avalé ma salive. Est-ce pour sauver uniquement mon corps? Tu sais que derrière moi, dans ce bureau, ce ne sont pas des livres, des bibelots et des photographies que je laisserais, mais mon âme.
- Le corps pourrait-il survivre sans âme? ai-je poursuivi. C'est pour cela que je ne partirai pas de chez moi, car il n'y pas valise assez grande pour contenir mon âme"

Pour en savoir plus:

Le promeneur d’Alep – Niroz Malek
traduit de l’arabe (Syrie) par Fawaz Hussain
Le serpent à plumes, 2015, 157 p.

https://issuu.com/leserpentaplumes/docs/extraits-malek

La Petite Librairie http://www.lapetitelibrairie.net/

Le Mouton à Cinq Pattes https://fr-fr.facebook.com/lemouton5pattes/

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