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C‘est un duo à la Zack et Jack. Les collages des deux géants de papiers et d’acrylique nés des pinceaux de l’artiste Paul Bloas, sa paire de «clochards célestes», racontent l’errance de deux victimes de la mondialisation et pourrait être lue comme une suite subjective et contemporaine à la cavale des héros de Down By Law de Jim Jarmusch. La poursuite du chemin, ce qu’il se passe après que Tom Wait et John Lurie se sont quittés, l’un prenant la route de l’est, l’autre celle de l’ouest.

Paquetage sur le dos ou à la main, chapeaux melon vissés sur la caboche tels Estragon et Vladimir attendant Godot sous la plume de Beckett et le pas décidé de ceux qui n’ont aucun autre point de chute que la route: les héros de cette série aux allures de road-movie ont commencé leur marche à Lisbonne. Lisbonne où le bleu des yeux de l’artiste brestois est parti se remplir des traces laissées par la crise économique sur les femmes et les hommes en 2010.

Comme souvent l’artiste des ports, des mines et de la précarité a laissé les destins cassés et vies brisées guider son trait. Il les magnifie et une fois encore ce voyage le nourrit. Il colle ses créatures de papier sur les murs lisboètes, les deux nomades éphémères y voient le jour puis s’érigent sur les murs d’Espagne et de France, remontent ensuite vers le Finistère, furtivement embarqués sur leurs radeaux de la méduse; ils arpentent aujour’hui les navires du cimetière à bateaux de Landevennec, ou les piliers du pont de Recouvrance où ils croisent trams, promeneurs et défilés syndicaux. Des compagnons de route éphémères qui disparaissent sous les assauts de la pluie, du vent ou des hommes.

Et ils poursuivent la fuite de port en port. Leur cavale se prolonge de l’Atlantique au Pacifique Sud quand leur créateur y est invité dans le cadre d’un partenariat signé en décembre dernier entre le Fourneau à Brest et le Centro Cultural Teatro Container à Valparaiso au Chili. Pendant trois ans, les deux structures vont œuvrer à la promotion de la culture portuaire, de l’art dans l’espace public, de la formation et de la transmission. Pendant sa résidence au Chili du 26 janvier au 9 avril 2016, Paul Bloas a inauguré ce jumelage, partageant son temps entre la cité portuaire de «Valpo», terrain propice et fertile pour ses créations, et le désert d’Atacama. «Par le voyage, je fuis le confort de mon atelier, à Brest on s’endort j’ai fait du Chili un nouveau moteur, j’y ai cherché le contact direct avec la matière», dit-il.

Le désert, il le désirait. Cherchant de nouveaux socles pour ses images, vibrer de son énergie tellurique. «Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert, où il faut aller les chercher», écrivait Jean Genet en exergue à l’ouvrage Un captif amoureux. Foulant cette immensité minérale il s’arrête dans la cité sinistrée de Chañaral, balayée en mars 2015 par un alluvion, une coulée de boue toxique de deux mètres de haut charriant même les engins des mines alentour. «L’alluvion a fait quarante morts dans le village, quarante morts et il manque un corps, celui d’un enfant», relève l’artiste autant inspiré par les absents que par les présents.

Atacama Photo Paul Bloas (1)

Atacama, photo de Paul Bloas

Au Chili, il est parti avec une bonne dose de peinture rouge, pensant être submergé par la couleur de la terre. Mais ce qui le frappe, c’est le bleu vert du cuivre qui s’échappe de la roche. Et là où les hommes puisent dans les veines du sol vaseux, l’artiste fait couler le bleu sur ses aplats de papier. Du bleu pour le bandeau devant les yeux d’un condamné aux poings liés, en mémoire des disparus de la dictature de Pinochet, le bleu des vêtements d’un mineur, du bleu sur une Pietà dominant le port, du bleu pour les clochards célestes échappés à Valapraiso, Chañaral ou au détour des rails sur la route de la Cordillère des Andes. «Chromatiquement, le bleu est très intéressant», remarque Paul Bloas qui se souvient aussi «de la pureté hallucinante des couleurs» dans le désert.

Mais les disparus et les ombres qui traînent dans les grands espaces dépeuplés ne sont pas les seuls à guider le bras et le pinceau du quinquagénaire. A Chañaral, Paul rencontre Juan, un mineur sans âge usé par le travail mais condamné à continuer de puiser la terre de son pays. A la suite de cette rencontre, l’artiste réalise «le portrait du mec à la brouette». A Valparaiso il dresse sur le papier Miguel, un homme de la rue qui gagne sa vie en gardant des voitures. «Il s’est vu collé sur un mur, mesurant 3m50 avec des bras de Popeye et une petite tête, c’est devenu une personnalité du quartier, les gens lui demandaient des autographes», se souvient le peintre voyageur. Son séjour a aussi inspiré au Brestois peu rompu à la langue espagnole une forme d’autoportrait, celui d’un «gars qui ne comprend pas ce qu’on lui raconte et qui avance au radar».

Pour sortir de l’enfermement de la langue – «un gros barrage» – Paul Bloas poursuit son apprentissage de l’espagnol depuis Brest, avec la ferme intention de laisser à nouveau traîner ses pinceaux et ses godasses au Chili dans les mois à venir. Mais ces premiers travaux sud-américains, il les a accomplis poussé par «une sorte d’urgence»: la perspective d’une présentation de ses travaux chiliens au Fourneau cet été, dans le cadre des Fêtes Maritimes. Une vidéo retraçant son aventure chilienne y sera présentée ainsi que ses travaux préparatoires, en marge d’une nouvelle édition de son exposition Les Géants et Méduses, une scénographie mêlant des géants de papier et une voûte composée de dix-sept méduses: d’immenses suspensions formées d’une multitude de petites faïences peintes. «Les faïences, c’est comme la mémoire fossilisée de mes grands bonhommes, c’est tout petit et pérenne, à l’opposée de mon travail habituel».

Photo principale : Lucie Lautrédou

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