L’ordre du mouvement

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Dès la lecture des premières pages, c’est une évidence, Mathias et la Révolution, de Leslie Kaplan (près de vingt titres chez P.O.L., notamment L’excès-L’usine, et l’essai Les outils) est un grand livre.

 

Un jeune homme, Mathias, traverse Paris, parle à haute voix tel un égaré, s’assied à des terrasses, sur un banc, dans le bus, écoute profondément. Ce pourrait être Jean-Pierre Léaud dans un film de la Nouvelle Vague, mais quelques détails nous alertent: un smartphone, des échanges de textos, des baskets fluo. Des phrases surgissent, avec elles la Révolution française, qu’il s’agisse des paroles de Robespierre - "Périssent vos colonies, si vous les conservez à ce prix." - Saint Just - "Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau." - Théroigne de Méricourt, Marat, Condorcet ou Olympe de Gouges - "La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune."

Au loin, là-bas, en banlieue - Gonesse, Les Lilas, qui sait? - des émeutes ont éclaté. L’information est censurée, mais il semblerait que le feu ait pris dans un hôpital. Situation prérévolutionnaire.

Mathias est un messager, un oracle, une sorte de Lenz parlant aux arbres comme à des amis, aux hommes comme à des frères.

Mathias, "chercheur en révolution", pourrait éclater en mille morceaux; verbe incarné, mémoire vivante, il est debout.

Pas de Révolution sociale sans son pendant de Révolution scientifique, l’école est parfois là pour ça, transmettre les Lumières. Savez-vous par exemple l’importance de Gaspard Monge?

Vous entrez au BHV à Paris près de l’Hôtel de Ville, vous êtes à Versailles.

Les dates, les lieux, les noms. Mai 1793 (fondation du club des citoyennes républicaines révolutionnaires), 20 mai 1795 (début de la réaction thermidorienne), 20 mai 1968 (dix millions de grévistes, des bals dans les usines), tant d’autres à sauver.

On se souvient peut-être de la Déclaration d’indépendance américaine, inspirant notre Déclaration des de droits de l’homme et du citoyen (24 juin 1793), article 35: "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs."

Un vieil homme s’approche d’un mur, y écrit au feutre la formule de sa libération: "Je n’ai plus peur."

Mathias et la Révolution, aux chapitres courts, déploie avec une habile légèreté son dispositif en une mosaïque de tableaux, comme au théâtre, ou sur la scène du Théâtre du Nord à Lille (direction Christophe Rauck) en juin 2015, quand de jeunes comédiens s’emparèrent d’une version de ce texte.

On songe ici à Bertolt Brecht, à l’éditorial qu’écrivit en 1954 Roland Barthes pour la revue Théâtre Populaire (numéro 11): "Quoi qu’on décide finalement sur Brecht, il faut du moins marquer l’accord de sa pensée avec les grands thèmes progressistes de notre époque: à savoir que les maux des hommes sont entre les mains des hommes eux-mêmes, c’est-à-dire que le monde est maniable; que l’art peut et doit intervenir dans l’Histoire ; qu’il doit aujourd’hui concourir aux mêmes tâches que les Sciences, dont il est solidaire; et qu’il faut désormais un art de l’explication, et non plus seulement un art de l’expression; que le théâtre doit aider résolument l’Histoire en en dévoilant le procès; que les techniques de la scène sont elles-mêmes engagées; et qu’enfin il n’y a pas une "essence" de l’art éternel, mais que chaque société doit inventer l’art qui l’accouchera au mieux de sa propre délivrance."

Quel que soit son âge, penser que le révolutionnaire a le visage de la jeunesse, qui est celui de l’enthousiasme et du désir.

Voilà pourquoi Mathias et la Révolution invente une constellation de prénoms, et qu’ici la polyphonie est résolument fraternelle: Sibylle, Anaïs, Sylvie, Louise, Ernest, Célestine, Jérémie, Irène, Anne, Michel, André, Luca, Myriam, Mehdi. Autant d’allumettes.

Un académicien est ridiculisé (prenons pour la désensorceler la poupée gigogne Alain Finkielkraut), et l’on songe à l’art de la satire de Witold Gombrowicz. Nous, citoyen, camarade, c’est plus simple, on se dit "tu". La révolution vient de la rue, quand l’on n’a plus rien à perdre. Elle brûle les poubelles et les langues.

On se prépare, on attend, on aiguise sa lucidité, on essaie de ne pas perdre le rire, sans oublier qu’à la jonction de l’infiniment petit et de l’infiniment grand se trouvent les astres, dans lesquels le révolutionnaire Blanqui, enfermé au fort du Taureau dans la baie de Morlaix, voyait la forme de l’éternité.

A Paris aujourd’hui, héritières d’André Breton et Guy Debord en leurs dérives psychogéographiques, flottent des âmes errantes, ainsi Sophie Pujas capturant sur le vif scènes et paroles – appelons-les microfictions - dans des Maraudes de quatre saisons.

Chapelet de paragraphes/tableaux juxtaposés comme autant d’odes aux rues de la capitale – de la rue des Grands-Champs à la rue de l’Hirondelle, où l’on s’aime debout – Maraudes est un livre généreux (y vagabondent aussi beaucoup d’enfants) posant sur le monde un regard empli de mansuétude: "Le difficile est de ne pas aimer les gens. De ne pas voir leurs grâces, leurs failles, leurs bravades. De s’en protéger."

Deuxième livre de Sophie Pujas après Z.M. - sur le peintre Zoran Music – Maraudes dit Paris en ses multiples peaux, ses désirs étranges, ses blessures, sa profondeur de temps, sa tragicomédie humaine – lurettes, sans-abris, vendeurs à la sauvette, serveurs – et trouve sans avoir à chercher: "Que le temps cesse d’être une ligne pour devenir un point, tout était là."

Partageant avec Dominique Rolin le goût pour les pigeons et les fantômes, Sophie Pujas est une force qui va, délicate, déterminée, dans une ville où chaque hasard est un rendez-vous.

Une ville longtemps révolutionnaire.

Souvenons-nous ici que Paris inventa la barricade en mai 1588 - dans l’emploi de barriques remplies de terre garantissant la solidité de l’édifice, de charrettes renversées, de pavés et d’objets de toutes sortes - leçon de chose dispensée par l’écrivain-éditeur Eric Hazan (L’Invention de Paris, Premières mesures révolutionnaires) aux éditions Autrement?

Des Guerres de Religion à la Commune de Paris, la barricade fut ainsi le symbole de la révolte populaire (femmes, hommes, Gavroches), "même sans chef ni plan d’ensemble", ce qui, aux yeux de l’historien, semble la distinguer de sa forme moderne – il faudrait enquêter – lorsque l’on songe par exemple aux magnifiques amas de cageots, bancs, sacs poubelles, troncs d’arbre de la place Maïdan à Kiev en décembre 2013 (on vit surtout des tentes place Tahrir au Caire), construits par l’inventivité de manifestants réclamant le départ du président Viktor Ianoukovitch.

La forme première de la barricade est ainsi représentative d’une solidarité spontanée, prolétaire (surtout depuis la Monarchie de Juillet), affirmant aux yeux des nantis ou conformistes (elle est aussi un théâtre de paroles) la légitimité de la geste insurrectionnelle – qui se répandit un peu partout en Europe durant tout le XIXème siècle, la technique et le "mythe barricadier" s’exportant bien, Paris jouant alors le rôle d’un incubateur.

Se déplaçant à Paris de quartier en quartier au gré de la construction des barricades au cours du temps (du centre à l’est de la ville), l’auteur de Paris sous tension et d’Une histoire de la révolution française fait ainsi le portrait d’une ville frondeuse, à rechercher aujourd’hui peut-être bien davantage en banlieue (huit millions d’habitants) qu’en son cœur historique (deux millions).

Dernières phrases de l’épilogue : "Toutefois, si l’on admet que la barricade fonctionnait avant tout comme un blocage des forces de la répression, on peut lui trouver des équivalents modernes où le blocage ne portera plus sur les rues mais sur les flux, ferroviaires, autoroutiers, énergétiques, informatiques… Ainsi, les insurrections à venir retrouveront-elles, sans le savoir, sans le dire, et sans pavés, la façon d’agir par étouffement du pouvoir qui faisait toute l’efficacité de la bonne vieille barricade."

Pas de sanglots longs, mais de la combattivité, et des successions de bonds "hors du rang des meurtriers", formule de Kafka.

Fort heureusement retrouvé par le poète veilleur Jacques-Henri Michot dans Comme un fracas (Al Dante, 2009), le commentaire de Leslie Kaplan, bien meilleur que celui de Maurice Blanchot, dans un texte intitulé La phrase la plus politique pour moi en tant qu’écrivain (mars 2000), est à méditer : "Les assassins […] sont ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui répètent et recommencent la mauvaise vie telle qu’elle est. Ils assassinent quoi ? Le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer."

Comme dans le film du cinéaste arménien Artavazd Pelechian, Les Saisons (1975), le mouvement, continu, incessant, fiévreux (musique de Vivaldi) emporte êtres et anecdotes, il est la véritable loi de la nature, l’ordre même de la révolution. Quiconque cherche à le contraindre se condamne à passer un séjour, plus ou moins long, en enfer.

Savoir prendre la vague, l’avalanche, avant qu’elle ne s’écrase, et se tenir droit sur le pont flottant du ciel.

Dernier titre paru du guérillero astrologue Sollers, Mouvement est un éloge de Hegel, "né pour penser à fond la Terreur", et de la dialectique, assomption du négatif jusqu’à son retournement final en Esprit devenu monde. Comprenons aussi que la révolution prend parfois la forme d’une fugue, qu’elle est tout autant motif musical, que rotation d’un astre.

Bach, Pascal, Ducasse, Sollers indiquent une direction, le dépassement de l’ancien monde (rancœurs, médisances, petitesses de toutes sortes, massacres) consistant à penser ensemble Lascaux-Chauvet-Tautavel, le christianisme (jusque la parousie), la Révolution française, les ravages du nihilisme devenu planétaire (le monde "détraqué", encore Kafka), la branche de prunier en fleurs, le simoun des déserts, l’humour mort, les milliardaires chinois, l’Odyssée, Joyce et la comète Rosetta.

On lira, loin de toute bouillie métaphysique: "Qu’arriverait-il à la pensée s’il n’y avait plus personne pour penser? Vous pouvez répondre froidement: rien. Vous savez que le mouvement perpétuel, s’il existait, serait capable de fonctionner indéfiniment sans effort et sans dépense d’énergie. (…) Il s’agit maintenant d’imaginer une existence humaine ayant atteint le mouvement perpétuel, ou, ce qui revient au même, un volume très clair qui se lirait continuellement lui-même."

Dites-moi, vous rappelez-vous exactement quelle est la vitesse de la lumière ?

« - Moi je suis pour le droit de cuissage.

- Moi je suis pour le droit de passage.

- Moi je suis pour le droit de copiage.

- Moi je suis pour le droit de te marcher sur les pieds.

- Moi j’ai dix euros, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai dix millions en Suisse, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai plein d’actions bidon, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai une Rolex, vise un peu ma Rolex, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai une Porsche, vise un peu ma Porsche, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai des domaines, tu les verras jamais mes domaines, je suis ton seigneur.

- Moi je siffle une bouteille à 4000 euros, je suis ton seigneur.

- Moi je déguste une bouteille à 15 000 euros, c’est moi ton seigneur.

- Moi j’ai un écran ultraplat, t’as jamais vu aussi plat, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai des baskets en peau de croco, non, en peau de pingouin, non, en peau de ton cul, je suis ton seigneur.

- Moi j’ai une perruque en vrais cheveux, t’as vu mes beaux cheveux, je suis ton seigneur.

- Moi je suis très très con, je suis ton seigneur.

- Moi je suis très très con et j’ai peur de tout, je suis ton seigneur. »

Oui, vraiment, Mathias et la Révolution est un livre épatant.  

Ce siècle avait seize ans.


Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L., 256p

Philippe Sollers, Mouvement, Gallimard, 2015, 234p et revue L’Infini, numéro 134, hiver 2016, 128p

Sophie Pujas, Maraudes, Gallimard, L’Arpenteur, 2015, 164p

Eric Hazan, La Barricade : histoire d’un objet révolutionnaire, Autrement, 176p

Kaplan©Bambergerpol

 

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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