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Les derniers seront les premiers

Le passage au cinéma Les Studios de Brest le 16 janvier 2016 du Dernier Continent, du réalisateur Vincent Lapize, fut un succès public – deux salles pleines.

Tourné entre 2012 et 2014, la projection de ce documentaire sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes a attiré nombre de curieux et militants cherchant à mieux connaître et comprendre une situation à la fois abracadabrantesque et porteuse d’espoir pour qui cherche à inventer, à partir d’un territoire déclaré « zone libre », un autre monde que celui de la rapacité capitaliste.

Le Poulailler a rencontré Vincent Lapize, qui sillonne aujourd’hui la France (Pau, Blois, Pontault-Combo…) avec son film.

 

Votre film recueille-t-il, partout où vous l’accompagnez en salle, le même succès qu’à Brest ?

En termes de nombre de spectateurs, le film ne remporte pas un franc succès partout où il passe. Quand il y a du monde, comme à Brest, on remarque une certaine diversité des spectateurs. Il y a des curieux qui s’interrogent sur le phénomène ZAD, des militants des collectifs de soutien, et quelques cinéphiles. Avec le temps, le film fait parler de lui dans tous ces réseaux... Cette diversité reflète l’intérêt que la Zone À Défendre de Notre-Dame-des-Landes suscite de manière large. En peu de temps, la ZAD est devenu un symbole de résistance et d’alternative, dans les espaces où la dynamique associative et militante est encore vive.

Ensuite, cela dépend bien sûr de tout le travail d’information et de relais réalisé par les cinémas, les associations ou les organismes qui co-organisent l’évènement.

Pour ma part, je trouve que c’est une réussite quand le cinéma redevient un espace de rencontre, cela ne se mesure pas forcément en terme d’effectif. Il y a eu de très belles séances où nous étions peu nombreux (30 à 40 personnes), mais où les échanges étaient sensibles et constructifs.

Considérez-vous les zadistes de Notre-Dame-des-Landes comme une avant-garde ?

Beaucoup d’habitants de la ZAD ou d’opposants refusent d’être appelés « Zadistes ». Ils craignent le risque de se trouver rangés dans une catégorie sujette à de nombreux fantasmes (tant du côté des médias dominants que dans certains milieux militants). Ils souhaitent vivre cette expérience dans l’instant, et sont par ailleurs activistes dans d’autres combats.

En ce qui me concerne, je n’aime pas trop le terme d’ « avant-garde ». Principalement parce que la ZAD a de multiples facettes et ne peut se restreindre à une organisation politique. J’aime plutôt voir cet espace comme une brèche dans la société actuelle, une Zone où s’expérimentent des possibles, un lieu où se rencontrent des milieux diversifiés (qui n’avaient plus l’habitude de se rencontrer) et se créent des réseaux. En revanche, il est certain que l’apprentissage de la vie politique à la ZAD change profondément les personnes qui y résident.

Quelles similitudes peut-on établir entre la situation de Sivens, où est mort Rémi Fraisse, et celle de Notre-Dame-des-Landes ?

Je ne suis jamais allé à Sivens, je ne peux donner qu’un élément de réponse à propos du développement de cette ZAD. Le mouvement de résistance à Sivens s’est amplifié au moment où se sont créées quantité de ZAD sur toute la France. C’est le moment où est apparu le terme « ZAD Partout », juste après l’opération César.

Comment créer de la fraternité avec des CRS dépêchés pour accomplir une besogne peu glorieuse ?

Doit-on fraterniser avec des individus qui accomplissent une besogne peu glorieuse ? Seulement avec ceux qui désobéissent peut-être...

Le rythme de votre film est assez lent, très délicat, la nature y est pour ainsi dire souveraine. Pourquoi ce choix ?

Ce choix est opéré pour plusieurs raisons. Un des premiers messages que j’ai pu lire en me baladant de lieu en lieu sur la ZAD était cette phrase : « Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend ». Je l’ai interprété comme le souhait d’incorporer une réflexion sur la place de l’humain dans la nature au sein même de l’expérience politique. Cette observation a suscité un vif intérêt car cette dimension traverse mon travail cinématographique.

Aussi d’une manière générale, on peut dire que la nature est au premier plan sur la ZAD... Du moins on ne peut pas l’oublier, tant dans les contraintes qu’elle induit que dans la beauté qu’elle éveille à notre regard. L’humidité ambiante, le ruissellement d’automne, les espèces qui viennent se réfugier ici, les Gendarmes mobiles isolés dans la forêt, plantés dans la boue, avec dans la nuit, les cris des animaux nocturnes, les craquements dans les arbres, et rien pour se rassurer... Tout cela crée une ambiance mystérieuse où malgré notre modernité, nous sommes soumis à nos plus vieux instincts.

J’ai fait le choix de suivre les saisons, elles structurent le récit comme elles influencent la vie des habitants.

À quoi attribuez-vous la beauté de ce pays de bocage ?

Le projet d’aéroport est apparu dans les années 70. Du fait de cette situation transitoire, la Zone d’Aménagement Différé a été préservée des interventions qui ont sévi ailleurs : abattage de haies, remembrement, bétonnage à outrance.

La zone est restée un refuge pour de nombreuses espèces animales et végétales et un foyer de créativité pour les opposants à l’aéroport.

Comment décrire l’importance de la boulangerie au sein de la ZAD ?

En 2012, la boulangerie était un des principaux lieux de rencontre entre les habitants. Aujourd’hui les lieux d’échanges et de rencontres se sont multipliés, on peut citer pour exemple le « Non-marché » où sont distribués bon nombre de denrées alimentaires.

Qu’invente-t-on concrètement aujourd’hui à Notre-Dame-des-Landes d’un modèle politique qui pourrait inspirer bon nombre de citoyens ? Une occupante déclare : « C’est phénoménal tout ce dont on peut se passer. On réapprend les tisanes, à se soigner. On réapprend tout. »

Je ne crois pas qu’il est question d’inventer un modèle qui pourrait s’appliquer partout ailleurs mais plutôt de développer des pistes de construction. Je crois aussi qu’une des bases qui rassemble les gens à la ZAD est le refus de l’autoritarisme, de l’uniformité et du modèle capitaliste. Il y une recherche de liberté, et un fort désir de ne pas attendre « le grand soir », d’enfin sortir des débats interminables sur le « Que faire ? » pour changer le monde. Pratiquer ce changement au quotidien redonne de la confiance et de l’espoir, créer des réseaux où l’organisation de la résistance se perçoit sur le long terme. Ainsi je suis assez convaincu qu’il s’agit d’un mouvement de fond, ces espaces de contestation apparaissent maintenant plus en rhizomes qu’en bulles disparates.

Comment se passent les relations de voisinage entre les zadistes-squatteurs et les paysans historiques ?

Cela dépend de chacun mais pendant mon séjour, j’ai pu constater que, malgré la diversité des points de vue et de visions du monde (d’ailleurs aussi entre squatteurs et entre paysans), il y avait beaucoup d’échanges (matériel, travail, nourriture, etc.) et de discussions entre eux. Bien sûr, il y a aussi pas mal de fêtes et de moments conviviaux où tout le monde se mélange.

Plusieurs témoignages concordent sur le fait que les opposants ont évolué des deux côtés. D’autant que cette distinction devient de plus en plus poreuse : des paysans deviennent squatteurs, des squatteurs deviennent paysans.

Après avoir vu votre film, des réactions de spectateurs vous ont-elles étonnées ?

J’ai eu de belles surprises. Ce qui me rend heureux, c’est quand un spectateur y voit des choses que je n’ai pas perçues. C’est toute la liberté que peut offrir un film, chacun voyage à sa manière dans la narration et construit lui-même sa propre réflexion.Le film pose des questions plutôt qu’il ne prétend apporter des réponses.

Les théories de l’anarchiste Hakim Bey sur les TAZ (zones d’autonomies temporaires) sont-elles présentes dans la ZAD ?

Il y a peut-être certains opposants qui ont lu l’ouvrage TAZ, il fait partie d’une culture commune qu’on peut trouver sur la ZAD.

Comment décrire la situation dans la ZAD en ce mois de février 2016 ?

Je ne pourrais répondre à cette question car cela fait quelques mois que je n’y suis pas retourné. Il faudrait poser cette question à des opposants qui vivent encore sur place.

 

Vincent Lapize, Le Dernier Continent, 2015, documentaire de 1h17

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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