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Quatre têtes d'homme© Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris, 2015

Le visage occupe une grande part de l'oeuvre de Giacometti qui défie les catégories. Ses peintures et sculptures témoignent d'une quête inlassable, obsessionnelle voire désespérée d'obtenir une forme universelle de visage avec le singulier de ses modèles. Il a tenté le grand écart entre la représentation et le réel inconnu, avec le sentiment de ne jamais parvenir à restituer ce qu'il voit.

"Alberto Giacometti souffrait-il de prosopagnosie? C'est-à-dire d'une incapacité à reconnaître les visages", s'interroge Itzhak Goldberg, historien et critique d'art*, "tant il exprime son désarroi à reconnaître la représentation du modèle". L'artiste suisse confiait lui-même en 1964: "Tous les soirs, je tente de savoir ce que je vois et pourquoi je n'arrive pas à le représenter". N'était-il pas si singulier au contraire parce qu'il était guidé par une vision intime, hanté par ce qu'on ne peut saisir telle une intuition profonde ?
Après la Seconde guerre mondiale, l'art est pris en otage dans un contexte très politisé d'affrontement de deux blocs : l'Union Soviétique prend position pour le réalisme socialiste et les Etats-Unis promeuvent l'abstraction. Giacometti refuse toute inféodation pour son art – il avait pris ses distances avec les surréalistes même si ses sympathies sont à gauche – il est alors l'un des premiers à évoquer la sculpture non figurative plutôt qu'abstraite, à exprimer une vision modifiée. Après la guerre, on ne pouvait plus représenter le visage comme avant. "Chaque fois, qu'un artiste fait un visage, il recommence l'art", souligne François Mauriac.

Montrer autant avec si peu : c'est ce qu'il y a de merveilleux chez Giacometti

Caroline en larmes, 1962© Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris, 2015Parmi les œuvres exposées au fonds Leclerc pour la culture à Landerneau, les dessins (Quatre têtes d'hommes), les huiles (Caroline en larmes) et la série des Peintures noires (Annette noire et Yanaihara en buste) témoignent notamment de cette tentative de créer sans cesse un visage à la fois individuel et universel. "Il cherche la ressemblance par le retrait, entre effacement et recouvrement, car il lui est impossible de faire un portrait exhaustif", souligne Itzhak Goldberg, "il cherche une ressemblance résiduelle non classique, quelques traits, quelques mouvements".

A découvrir ces visages, à s'y arrêter, puis à y revenir, on ressent en effet comme un sentiment d'apparition, d'images qui surgissent au cœur de peintures lentes qui nous travaillent de l'intérieur. On y voit toujours quelque chose de nouveau, comme si le tableau continuait de travailler. Comme si le visage apparaissait puis disparaissait dans le portrait. "Ce sont des immobilités qui se suivent et qui pourraient durer des éternités, des structures temporaires, des fluctuations, grâce à une primauté de la trajectoire sur la forme (...) Un moment qui agrège et un autre qui dissocie."

C'est ce qu'il y a de merveilleux chez Giacometti, montrer autant avec si peu. "Ce qui est fascinant dans sa personnalité, c'est qu'il n'a aucun dogme, il ne profère jamais de certitudes, ses propos comme ses œuvres expriment un questionnement permanent. C'est son expérience de la vie qui le fait parler et créer", dit aussi Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti et commissaire artistique de l'exposition.

 

Cela tient encore d'une radicalité plastique, de sa façon étrange de travailler. Il oublie le profil, regarde de face et inverse ; tout devient discontinu. Réaliste mais non descriptif.

Une épiphanie de visages

Le portrait, le visage, la tête ne sont pas synonymes pour lui. Le visage n'est pas un sujet comme un autre, le portrait est une tentative d'apprivoiser le visage. Or le visage est présent dans son refus d'être contenu. "Il n'y a pas de contours mais une multitude de traits qui concourent à restituer la vision". Et c'est sans doute précisément dans le regard de ces visages qu'il faut chercher, comme Giacometti, inlassablement. Le regard signifie la vie, il devient essentiel. Le reste du corps a un rôle d'antennes. Ce qui fait la différence entre un mort et un vivant c'est le regard.

"Il n'y a pas d'aspect religieux chez Giacometti mais quelque chose de sacré, telle une épiphanie de visages", souligne l'historien d'art. De nombreuses images "noires" - le peintre a retenu le gris dans sa palette des couleurs-, d'où surgit la lumière. Le visage se révèle sous des traits dispersés surgis en plein néant. C'est une apparition qui revient sans cesse. Pour Jean Genet , "l'oeuvre de Giacometti est à la fois enténébrée et éblouie".

C'est aussi un portrait impossible, qui ne peut capter autrui de façon définitive mais toujours soumis à une vibration, une émotion, une intrigue. Un portrait universel à partir du singulier, dont la matrice commune est nourrie des visages de son frère Diego, du philosophe japonais Isaku Yanaihara, de sa femme Annette, de sa mère Anetta... Ses modèles et fidèles complices de la quête incessante et infinie de Giacometti.

*Historien de l'art et critique, Itzhak Goldberg est professeur d'Histoire de l'art à l'université Jean-Monnet de Saint­Etienne, et chercheur au centre interdisciplinaire d'études et de recherches sur l'expression contemporaine. Parmi ses publications : Visage et portrait, visage ou portrait aux Presses universitaires de Paris Ouest 2010.


 Le dossier Giacometti du Poulailler, c'est aussi :

Comment comprendre Giacometti ? Entretien avec Marie-Pierre Bathany et Christian Alandete

Comment mettre Giacometti en catalogue ? Entretien avec Jane Le Guennec

De l'art du portrait, une chronique de l'ouvrage de Isaku Yanaihara Avec Giacometti

Tête crâne 1934 © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris, 2015

About the Author

Journaliste freelance, Marguerite écrit dans le Poulailler par envie de prolonger les émotions d’un spectacle, d’un concert, d’une expo ou de ses rencontres avec les artistes. Elle aime observer les aventures de la création et recueillir les confidences de ceux qui les portent avec engagement. Le spectacle vivant est un des derniers endroits où l’on partage une expérience collective.

 

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