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Présentée à l’artothèque du musée des Beaux-Arts jusqu’au 24 mai 2015, l’exposition « Dans la rue ! » permet de saisir l’essentiel du street-art.

En quelques œuvres, l’exposition raconte l’évolution du street-art de la clandestinité à l’institutionnalisation et même à la mode, et ainsi de l’éphémère originel à une permanence. La mutation de l’espace public devenu extension du musée ou espace de galerie, et d’un art marqué par la contingence et le surgissement à un art médiatisé et nécessaire. La transformation d’un geste inspiré par un engagement politique en geste moins investi idéologiquement. Et par là, l’exposition interroge la place qu’il reste pour un art de la contestation.

On perçoit le sens premier du geste « street-art » qui cherche le regard direct sur les œuvres, court-circuitant les institutions. C’est le travail d’Ernest Pignon-Ernest, auquel on ne peut plus avoir accès, par définition, que par le biais des photographies réalisées de ses installations. On verra ou reverra donc le travail effectué à Brest en 2006 sur le Querelle de Brest du controversé Jean Genet. C’est aussi le sens qu’avait à l’origine le travail de Paul Bloas, lors de ses premiers collages, eux aussi sauvages. Ces interventions sur et dans l’espace public sont une première facette du street-art.

Une autre est représentée par Jacques Villeglé, qui fait le geste artistique inverse de prélever des éléments du réel, des affiches en l’occurrence. Un des intérêts de son œuvre est de demander ce qu’est un artiste ou qui est artiste – et de répondre qu’il est celui qui fait un choix. Sa sélection dans l’intention de kidnapper un bout de réel fait de l’individu un artiste.

L’exposition montre également un aspect presque inverse de son travail avec l’Alphabet socio-politique, composé de graffitis collectés sur les murs, interprétés en lettres de l’alphabet et donc regroupés en système. La constitution d’un tout par opposition à la sélection d’un morceau. Là où le geste est inverse – ou peut-être faut-il dire complémentaire – c’est aussi dans sa manière de vider ces symboles (croix et autres signes et emblèmes) de leur sens originel, ou en tout cas connu, pour les réinvestir du sens alphabétique, à la limite du hiéroglyphe.

La rêverie autour des lettres et des messages cryptés fonde aussi Dieu compte les larmes des femmes de Tania Mouraud, puisque tel est le texte que l’on ne peut plus déchiffrer sur une toile où l’on croit d’abord ne voir que des traits verticaux, et qui se révèlent être des lettres étirées en hauteur. L’artiste n’est pas tant le voyant que celui qui donne à lire.

Avec Tania Mouraud et les autres artistes, le street-art quitte… la rue – spatialement parlant du moins puisque l’espace public reste la source d’inspiration. Fabien Verschaere présente sur un support en acier Corten (c), que l’on connaît bien à Brest, une projection de ses cauchemars. C’est un grouillement très resserré de monstres hypnotiques. La réflexion sur l’artiste continue, puisqu’une des spécificités de cette œuvre sérigraphiée est que les travaux sont individualisés par des surfaces peintes en rouge, à chaque fois différentes. Le street-artist, dans la lignée du mouvement qui diffuse l’art par le biais de la lithographie, peut produire en quantité des œuvres singulières. Mais il tient tout de même à l’unicité – qui reste un critère garantissant que l’objet est œuvre – en conjuguant le caractère industriel du procédé de production de ses œuvres et leur réalisation, qui elle, ne peut logiquement pas relever de la duplication.

Hervé di Rosa questionne aussi le statut de l’objet et va très loin : tout ce qui a été créé, ou plutôt produit par l’homme, est digne d’intérêt, philosophie qui a motivé sa fondation, en 2000, avec son frère, du Musée International des Arts Modestes à Sète. Les œuvres que l’exposition présente de lui reprennent les codes de la BD et de la publicité, une atmosphère rock. Si on entend nettement l’écho avec le pop-art, on sent aussi qu’on s’éloigne d’une dénonciation de la société de consommation, pour être dans une jouissance de la couleur et de l’énergie.

Le travail de Speedy Graphito présenté dans l’exposition va dans le même sens : s’il a effectivement commencé dans la rue, on voit que l’espace public reste ce qui l’inspire, mais que son univers est surtout peuplé de la culture des comics américains. La charge subversive n’est plus si nette. Si on la considère constitutive du street-art, il faut admettre qu’il a subi une mutation, voire une mue.

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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