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Le 12 février 2015, au musée des Beaux-Arts, à l’invitation des Amis du Musée et de Pascal Aumasson, Jean-Yves Besselièvre a présenté une conférence sur les Monuments Men. La conférence a été suivie d’une projection au cinéma Les Studios du film Monuments Men de G. Clooney.

Natalia Leclerc: L’actualité des saccages dans les musées en Irak confirme tristement le caractère indispensable d’hommes comme les Monuments Men. Comment définiriez-vous l’efficacité de cette guerre culturelle et intellectuelle, de cette atteinte au patrimoine ?

Jean-Yves Besselièvre: La notion de patrimoine est elle-même complexe : dans certaines sociétés, les sanctuaires qui ont été construits en bois disparaissent irrémédiablement, et sont reconstruits périodiquement. Au Japon, la notion de monument historique est étendue à certaines personnes qui maîtrisent un savoir-faire et reçoivent le titre de « trésors nationaux ».

En Irak et en Syrie, les membres de l’organisation EI détruisent un patrimoine qu’ils ne reconnaissent pas comme le leur. L’idée qu’un patrimoine est identitaire pose aussi question en France : le mur de l’Atlantique est un patrimoine considéré comme étranger, ce qui est contestable : il a été construit par des entreprises françaises et de nombreux Français ont participé à sa construction. Au lieu de réfléchir à cette question, on procède à une destruction quasi systématique. Alors qu’il s’agit d’un témoin d’un épisode important de notre histoire et de l’histoire de l’architecture. Certes, il ne s’agit pas de tout conserver, mais de réfléchir à ce qu’il faut sauver.

NL: Personne ne s’y intéresse donc ?

JYB: Quelques associations de passionnés, des collectionneurs, mais aucune institution. Ce mur est considéré comme allemand. Il est pourvu d’une charge émotionnelle forte. Mais on peut s’y intéresser objectivement, sans le politiser. Or il n’est perçu comme lieu de mémoire qu’à la marge.

En Bretagne, le musée de Kerbonn, à Camaret-sur-Mer, est le seul mémorial de la seconde guerre mondiale.

NL: La guerre se déroule également sur le terrain culturel et intellectuel ?

JYB: On voit dans le film la course finale entre les Américains et l’Armée Rouge pour récupérer les œuvres. Mais ils luttaient aussi pour récupérer le matériel allemand et capturer les scientifiques. Après guerre, la construction des sous-marins, le développement de l’aviation à réaction, de la conquête spatiale se sont faits sur la base des savoir-faire allemands. Herbert von Brawn est le père de la conquête spatiale.

Mais concernant le patrimoine artistique, l’action des Monuments Men était bien de sauver et restituer, non d’accaparer.

NL: Que voulaient sauver les Monuments Men, en sauvant ces œuvres ? Comment expliquer qu’une nation « sans histoire » prenne autant à cœur la sauvegarde d’un patrimoine qui n’est pas (vraiment) le sien ?

JYB: Dès 1935, les Etats-Unis signent le pacte Roerich pour la sauvegarde du patrimoine lors des bombardements. On observe une mobilisation dès 1942 avec la création de la commission Roberts. Le 25 mai 44, Eisenhower diffuse ses directives dans l’optique du débarquement. Il évoque alors la nécessité de « préserver notre civilisation, (…) les monuments qui représentent cette civilisation ». En l’occurrence, il s’agit de la civilisation judéo-chrétienne, qui, pour les Américains, est au fondement de l’Europe, et ainsi, des États-Unis. Il s’agissait pour eux de sauver les racines de leur histoire, de leur civilisation. Et les Monuments Men eux-mêmes, qui étaient de grands érudits, connaissaient parfaitement la valeur des œuvres.

Mais il faut aussi mentionner le volet politique : les États-Unis se préparaient à administrer les populations libérées, et pour cela, il leur fallait le soutien de ces dernières.

Leur rapport avec Asie n’était pas du tout le même. Les bombardements alliés en Europe s’inscrivaient dans le cadre d’une lutte contre le « mal ». Au Japon, ils avaient une dimension raciste. On a des caricatures de l’époque représentant les Japonais sous les traits de singes alors que les leaders allemands ont figure humaine.

NL: Le projet d’accaparation des œuvres par Hitler était-il le projet personnel d’un mégalomane, ou le projet d’un dictateur souhaitant entrer dans une nouvelle ère, fonder sa propre civilisation ?

JYB: Les deux dimensions étaient présentes. Hitler est un peintre non reconnu. Mais il avait aussi l’ambition de fonder la ville de Germania, nouvelle capitale du IIIè Reich. On aperçoit dans le film de Clooney une maquette du Fürher Museum envisagé à Linz. Göring, lui, s’appropriait des œuvres pour son plaisir personnel, pour décorer sa résidence privée.

NL: Les nazis avaient donc un sentiment esthétique ?

JYB: Disons qu’ils avaient leur propre esthétique !

NL: Au sujet de l’action des Monuments Men à Brest, vous avez indiqué lors de votre conférence le fait qu’ils s’étaient surtout intéressés au patrimoine religieux, et qu’ils n’avaient pas mentionné la forteresse Vauban, ni le pont tournant de 1861. Comment expliquer ce choix ? Est-ce le reflet d’une vision particulière de la culture et du patrimoine ?

JYB: Cela correspond aussi aux informations auxquelles ils avaient accès. Ils les puisaient dans les guides touristiques de l’époque, les bibliothèques, ils avaient des contacts avec les conservateurs de musées. Ils étaient donc orientés dans leur accès au patrimoine local.

NL: Vous avez fait remarquer que le film ne décrit pas leur travail préparatoire, mais uniquement l’intervention sur le terrain. Comment toute la documentation qu’ils ont rassemblée est-elle exploitable et exploitée ?

JYB: Tout d’abord, il faut mentionner le fait que l’écho de leur action auprès de la population américaine, à l’époque, a été assez modeste. Ils ont publié quelques articles dans le New-York Times, mais n’ont pas fait de grande publicité autour de leur action. Au moment de partir, ils avaient déjà des postes à haute responsabilité et de retour de la guerre, ils ont repris leur carrière normalement. Deux d’entre eux ont été tués, alors que leur action ne consistait pas à se trouver en première ligne, mais à conseiller le commandement.

L’ouvrage de Robert Edsel, dont s’est inspiré G. Clooney, date de 2009. Les archives américaines, elles, sont ouvertes depuis les années 1970, mais la quantité de documents à traiter est telle que leur exploitation commence à peine.

Edsel a créé une fondation pour les valoriser, mais cette documentation est gérée par les Archives nationales.

NL: Est-ce que le regard de ces spécialistes américains a pu apporter un nouveau regard sur la connaissance que les Européens avaient de leur patrimoine ?

JYB: Leur regard était partial et partiel. Ils ont fourni des préconisations, mais on ne sait pas toujours si leur respect est dû aux Monuments Men ou si elles auraient été accomplies de toute façon. Ainsi, ils ont conseillé de préserver certaines façades, mais on ne sait pas si leur préservation est de leur fait ou pas.

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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