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Le Vent, film muet de Victor Sjöström, 75 mn, 1928 – avec Lillian Gish, et Lars Hanson
L’attrait des nuages, Dominique Païni, édtions Yellow Now

Dans les années 1920, la France découvre avec enchantement le cinéma suédois, et quelques-uns de ses grands maîtres, Victor Sjöström (La Charrette fantôme), son grand ami Mauritz Stiller (Vers le bonheur), Carl-Theodor Dreyer (La quatrième alliance de Dame Marguerite).

Après avoir été happés, à la fin du XIXe siècle, par la profondeur et la puissance du théâtre scandinave (Ibsen, Strindberg), les spectateurs se passionnent pour un cinéma ne semblant pas avoir abandonné, au profit des studios et de leurs calculs boutiquiers, la plus haute ambition poétique : lyrisme intérieur, gestes concentrés, intensité réaliste proche de l’hallucination, tension constante, photographie exemplaire.

Neutre durant la Première guerre mondiale, la Suède apparaît comme une terre préservée de la corruption morale.

Ayant commencé sa carrière artistique comme acteur, notamment auprès de Mauritz Stiller (Les Masques noirs), Victor Sjöström n’abandonna jamais tout au long d’une carrière de près de cinquante ans l’art du comédien, tenant le rôle principal d’une vingtaine de ses films, s’employant à développer un jeu empreint de naturel, à réduire le maquillage et à sortir des codes de la pantomime auxquels on associe généralement un peu trop vite le cinéma muet.

Les cinéphiles se souviennent peut-être de son dernier rôle, offert en 1975 par Ingmar Bergman, dans Les fraises sauvages.

Mais, c’est moins comme acteur que Victor Sjöström impose son nom dans la mémoire cinématographique mondiale, que comme réalisateur phare de la fameuse « Ecole suédoise ». Louis Delluc le dit superbement : « Nous serons bientôt très sévères pour les films suédois. Ils se sont imposés par un tel mépris de la médiocrité, par une telle délicatesse dans l’ampleur et dans la force, qu’ils se sont mis hors la loi du cinéma ordinaire. Dès la première image de chaque film on se sent en présence d’une ambition supérieure de travail et d’intelligence. »

Attiré par le mythe hollywoodien, débauché par le rusé Louis B. Mayer faisant venir aux Etats-Unis le meilleur des réalisateurs européens considérés comme des concurrents (politique dite de « l’absorption »), Victor Sjöström franchit l’Atlantique en 1924, et rencontre la grande tragédienne Lillian Gish, qui sera pour lui une interprète de premier ordre, jouant en 1928 dans The divine Woman : The Wind (Le Vent) d’après une nouvelle de Dorothy Scarborough, adaptée par Frances Marion.

Révélée par D.W. Griffith, ayant fait d’elle une superstar gagnant extrêmement bien sa vie, Lilian Gish, sous une apparence délicieuse de jeune fille fragile, est d’une superbe indépendance, choisissant le plus souvent ses réalisateurs et ses partenaires. Allégorie féminine du cinéma muet, on se souvient peut-être cependant de sa présence dans La nuit du chasseur de Charles Laughton, où, face à Robert Mitchum diabolique, elle est une figure de l’innocence.

Mais ici, nous sommes au Far-West. Une jeune orpheline, Betty, débarque sous un vent infernal chez des parents qui la prendront en charge, cherchant à la marier au plus vite avec un cow-boy dont elle ne sera pas amoureuse. La folie rôde, la nature est rude, la vie impossible, le viol remplace l’amour, jusqu’à ce que, sous la pression des studios imposant un happy end, la demoiselle trouve à son mari des qualités inespérées.

Le Vent est un mélodrame, où l’omniprésence du mal fait ployer les hommes et transforme les chevaux en créatures de l’apocalypse.

Parmi les personnages du film, le vent tient la première place, audace faisant de Sjöström un de ces cinéastes ayant accepté de placer au cœur de son œuvre la force dynamique d’un élément naturel, à l’instar d’un Kurosawa tournant Ran. Le film est muet, mais nous entendons le rugissement d’un vent s’attaquant aux portes, au sable, aux arbres, aux chevelures.

Cependant, si Le Vent est un chef-d’œuvre, il fut pour Sjöström un dernier coup de maître, l’arrivée du parlant inaugurant brusquement un autre âge du cinéma, moins originaire, moins étrange, moins imprégné de rêve.

Dans un petit livre superbe, L’attrait des nuages, Dominique Païni, grand critique, ancien directeur de la Cinémathèque française, s’interroge après Baudelaire et Gaston Bachelard, sur la fascination qu’exercent les nuages comme objet de rêverie chez un grand nombre de réalisateurs majeurs, Dreyer, Ford, Bergman, Renoir, Buñuel, Godard.

Le goût pour le ciel des premiers maîtres du cinéma suédois est une façon d’accepter l’incertitude, et le destin. Si le vent chez Sjöström fait plier le corps de Lilian Gish, il rappelle aussi au cinéma que le cadre est en lui-même une narration, une façon de rester debout quand se lève la poussière.

Le vent franchit les clôtures du grand ouest, et la propriété privée, faute morale majeure.

Devenu persécuteur, il peut rendre fou, et entraîner dans sa course le fétu des âmes qu’il fait tourbillonner.

Dans ses Cours de peinture par principes, Roger de Piles l’affirme : « Ce qui donne de l’âme au paysage : les figures, les animaux, les eaux, les arbres agités du vent et la légèreté du pinceau. »

Chez Sjöström, le vent parle, et donne aux images la voix muette des oracles.

Quand il tournait, Renoir demandait toujours de laisser l’une des portes du studio ouverte, pour donner sa chance à l’inconnu.

L’imprévisibilité de la nature fait du cinéma, art de géomètre, un affolement des lignes.

Plus de quatre-vingts ans après Sjöström, sur une île japonaise où règnent encore les cultes animistes, apparaît un typhon. Filmé par Noami Kawase dans son film Still the water, le spectateur comprend que si les dieux ont fui l’indignité de notre monde, il se pourrait bien qu’ils reviennent sans crier gare balayer nos dernières illusions de puissance.

Voir également l’interview de Philippe Arrii Blachette, directeur artistique de l’ensemble Sillages qui propose deux soirées ciné concert / Film « The Wind » avec une composition de Carlos Grätzer, vendredi 7 et samedi 8 novembre au Quartz.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

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