Du vent dans les toiles

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Rencontre avec Philippe Arrii Blachette, directeur artistique de l’ensemble Sillages pour le ciné-concert Le vent (film de Victor Sjöström et musique de Carlos Grätzer interprétée en direct par Stéphane Sordet et Ingrid Schoenlaub)

Stéphane Debatisse: Qui est Carlos Grätzer et pourquoi avoir fait appel à lui pour cette création?

Philippe Arrii Blachette: Carlos est un compositeur franco argentin, qui est né et a fait ses études musicales en Argentine, puis s’est installé à Paris où il vit depuis vingt-cinq ans. C’est un grand spécialiste des rapports entre la musique et l’image. Nous travaillons avec lui depuis près de dix ans sur des cinés concerts.

Nous avons d’abord collaboré ensemble pour une soirée présentant deux films : Sherlock Jr de Buster Keaton et Le Mystère des poissons volants de John Emerson: un film complètement désopilant avec Douglas Fairbanks. C’était une commande de l’Etat, avec sept musiciens. On lui a ensuite demandé de composer pour des courts et moyens métrages de Georges Meliès. La création de vendredi et samedi sera notre troisième collaboration. C’est à nouveau une commande de l’Etat, autour du film The Wind, film de Victor Sjöström en 1928.

SD: La composition est-elle narrative? est-on proche de l’image?

PAB:On est avant tout dans une musique qui accompagne et respecte le film.

Il a eu la très bonne idée de travailler, comme pour toutes ses compositions pour des films, avec l’électro-accoustique, ce qui permet des couleurs sonores formidables qui dépassent le cadre instrumental. Cette fois-ci, la partie électronique est plus importante parce qu’il n’y a que deux musiciens sur scène. Cette musique électronique est assez narrative et nourrit beaucoup de choses. Elle suit terriblement l’image.

Il y a un personnage principal dans le film qui n’est pas Lillian Gish, bien qu’elle ait une présence magnifique, mais le vent. Il est tout le temps présent, et détermine presque toutes les réactions des personnages. Ça a beaucoup intéressé Carlos Grätzer. D’ailleurs, quand on voit ce film muet pour la première fois, on a tout de suite des idées musicales avec ce vent.

Il y a aussi une partie très onirique dans The Wind, voulue par Sjöström, une sorte de métaphore, qui est illustrée également par la partie électro-accoustique.

Les instruments eux sont très solistes: il n’y a pas de polyphonie entre eux. La musique est composée comme un opéra et Carlos Grätzer personnifie musicalement les personnages par des leitmotive: un personnage est représenté par le saxophone, par exemple, et à chaque fois qu’il apparait, il y a une thématique musicale.

SD: En travaillant sur la musique d’un film de manière déconnectée de la volonté du réalisateur, peut-on créer un nouvelle lecture de cette œuvre?

PAB: Oui, on peut orienter la lecture d’un film, en renforcer le sens. La tradition au début du XXe siècle voulait qu’un pianiste ou un quatuor à cordes joue des airs d’époque pendant le film. C’étaient des musiques déjà écrites qui n’avaient rien à voir avec le film.

On présente aujourd’hui une musique composée spécialement, ce qui permet une nouvelle lecture. C’est malgré tout le même film, mais avec des notations musicales qui vous entraînent vers aujourd’hui. On a cette dichotomie entre un film de 1928 et une musique d’aujourd’hui.

SD: Les musiciens réagissent-ils à l’image? ou la partition est-elle écrite à la seconde?

PAB: Non, le compositeur a tout écrit, il n’y a pas d’improvisation. En général, pour être synchronisé avec l’image, il faut un chef d’orchestre mais là, il n’y a que deux musiciens; alors on a trouvé un truc assez intéressant : la partie électro-acoustique est incrustée sur l’image. Les musiciens se synchronisent sur la partie électronique. Ils ont un clic dans l’oreille qui leur donne les tempi et ils voient l’image sur un moniteur.

J’ai voulu que ce ciné-concert puisse tourner dans notre lieu de résidence mais aussi dans des centres culturels, centres sociaux, ou d’autres endroits inhabituels pour ce genre de spectacles. J’ai appelé ça un ciné-concert de campagne, avec un petit effectif, qui peut tourner dans des lieux qui ne sont pas équipés: on met un drap et on projette.

SD: Stéphane Sordet et vous-même revenez du Mexique où vous avez travaillé à la création d’un opéra.

PAB: On a créé un opéra de chambre de Javier Torres Maldonado pour quatre musiciens et quatre chanteurs au Festival Internacional Cervantino dans le centre du Mexique. Stéphane Sordet avait une partie importante au saxophone soprano et baryton, des expériences sonores contemporaines intéressantes. On espère pouvoir en faire la création européenne bientôt.

SD: En arrivant ici, il m’a semblé que vous veniez d’apprendre une bonne nouvelle. Peut-on en parler?

PAB: Oui, effectivement: on a sorti un disque en février 2014 qui s’appelle Harmonie des Sphères. C’est un disque monographique du compositeur français Alain Gaussin. On a reçu hier un mail de l’Académie Charles Cros nous annonçant que ce disque venait de recevoir cette reconnaissance suprême : le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros pour la musique contemporaine. La remise des prix sera le 20 novembre à la Maison de la radio à Paris.

Voir aussi la chronique pour « le vent » et « L’attrait des nuages » dans le poulailler.

Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d’un peu de folk et de blues… Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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