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Rencontre avec Ronny Trocker autour de Gli Immacolati
Présenté dans la compétition française et s’inspirant d’un fait divers survenu à Turin en 2011, Gli Immacolati repousse les frontières du documentaire pour nous interroger, de manière singulière, sur la Nature Humaine. Le cinéaste Ronny Trocker nous en dit plus sur ce voyage à travers la mémoire, voyage reposant sur des témoignages et qui promène le spectateur dans un univers où la réalité se mêle à l’onirisme.

Erwan Bargain: Pourriez-vous nous présenter en quelques mots votre film?

Ronny Trocker: Gli Immacolati est la recréation d’un fait divers et d’une manifestation qui a dégénéré en 2011 à Turin suite aux accusations d’une jeune fille qui prétendait avoir été violée par deux Roms. Les habitants du quartier ont ainsi mis le feu à la friche industrielle où était installé le campement. Or la jeune fille avait menti et n’avait pas été violée mais avait juste eu sa première relation sexuelle avec son petit ami. Je trouve que c’est un fait divers exemplaire car il témoigne de l’état de nos sociétés. Cette manifestation et ce déferlement de violence n’étaient pas le fait de l’extrême droite mais de citoyens comme vous et moi. Et c’est ce qui fait peur dans cette histoire.

EB: En dépit de cet ancrage dans la réalité, Gli immacolati prend ses distances par rapport au cinéma du réel. Expliquez-nous ce choix.

RT: Je souhaitais travailler à partir de photos prises sur les lieux mêmes de l’histoire afin de créer un décalage étrange entre le réel et l’interprétation qui en découle. Faire appel aux images de synthèse me permettait en outre de me libérer du dispositif technique d’un tournage classique, dispositif qui est assez contraignant. Je me suis également posé la question de la meilleure façon de restituer la violence de cette histoire, de cette situation sans pour autant montrer cette violence à l’écran. Et c’est ainsi que le film a peu à peu pris cette forme à mi-chemin entre réalité et onirisme.

EB: Votre récit adopte en quelque sorte la forme du conte, notamment via cette phrase, « Il était une fois » qui revient comme un leitmotiv. Pourquoi un tel traitement narratif?

RT: Quand je suis allé à Turin pour enquêter et tenter de comprendre ce qui s’était passé ce jour-là, j’ai remarqué que les gens ne comprenaient pas ce que je cherchais. La vie avait repris son cours comme s’il ne s’était rien passé. D’une certaine façon, on retrouve également ce type de situation dans les contes où les personnages vivent des situations dramatiques puis passent à autre chose. C’est très cruel mais c’est souvent ainsi que ça se passe dans la réalité. D’où ces références aux contes qui sont faites dans la narration.

EB: Cette dimension onirique est renforcée par l’utilisation d’images de synthèse qui entraîne le spectateur dans un univers cérébral. Est-ce une manière pour vous de tourner le dos au documentaire traditionnel ?

RT: Je ne sais pas si je veux tourner le dos au documentaire. Disons que c’est une façon plus libre de le penser, plus expérimentale. Et j’aime cette liberté.

EB: Pourquoi avoir opté pour un plan séquence?

RT: J’adore les plans séquences. Comme je vous le disais, c’est la première fois que je tourne un film en faisant appel aux images 3D et j’ai vite constaté que cela me permettait de me détacher des contraintes techniques inhérentes à un tournage classique. J’ai vite compris que l’on pouvait programmer la caméra pour l’amener là où je voulais. Et puis, le plan séquence possède une temporalité différente, une temporalité qui lui est propre et qui permet d’observer les choses autrement. Le plan séquence permet de matérialiser l’idée du voyage dans la mémoire, une mémoire qui a été modifiée par le temps et par la sensibilité de chaque témoin.

EB: Et l’utilisation de voix off?

RT: La voix off apporte du concret. Je ne voulais pas que cette histoire soit abstraite, qu’elle soit purement sensorielle. Les faits relatés sont graves et les voix off permettent en quelque sorte de tirer les ficelles, de jouer sur les deux points de vue, de diriger la narration.

EB: Votre film montre que l’Homme est bel et bien un loup pour l’Homme et confirme d’une certaine façon l’adage de Plaute et de Hobbes. Gli Immacolati est-il un film engagé?

RT: Je ne sais pas. Je crois que oui. Je veux, à travers ce film, dénoncer ce qui s’est passé ce jour-là. Ce fait divers m’a interpellé car il m’a ramené à des thèmes qui me parlent. Dans ce sens, on peut en effet dire que c’est un film militant.

EB: Quelles ont été vos sources d’inspirations cinématographiques pour ce métrage?

RT: Je n’ai pas eu d’influences particulières pour ce film. En tout cas pas de manière consciente, même si le travail de Chris Marker qui a exploré à sa façon, les possibilités de la photo, m’a probablement marqué. Mais j’ai réussi, il me semble, à m’en détacher.

EB: Sur quel projet travaillez-vous désormais?

RT: Je travaille actuellement sur un nouveau court-métrage qui joue encore sur la 3D et les images de synthèse. Ce film part d’une photo de presse prise aux îles Canaries et montrant trois femmes prenant un bain de soleil sur la plage alors qu’un migrant sort de l’eau. J’aime ce questionnement sur notre rapport à l’image. La démocratisation des téléphones portables et des nouvelles technologies produit une masse d’images et je m’interroge sur la façon que nous avons de vivre dans ce flot continu d’images. C’est un sujet que me passionne à plus d’un titre. En parallèle, je travaille également sur des fictions plus classiques.

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About the Author

Né en 1975 à Saint-Nazaire, Erwan Bargain est auteur et journaliste indépendant, spécialiste du cinéma Fantastique. Il collabore ainsi à L’Ecran Fantastique ainsi qu’au Guide des Films, dirigé par Jean Tulard (éditions Robert Laffont). Parallèlement, il est l’auteur de recueils de poésie (Poèmes Carnivores, Humâlité, Schizométrie, La Folie des Glandeurs et L’Asymétrique), de livres pour enfants (aux éditions Le pré du plain), de pièces de théâtre (Dis le Moi! et Reprise des Négociations, chez Lansman), de romans (Des Cendres, Altérations ou la théorie de Corto et Old School, aux éditions Terriciaë) et d’un recueil de nouvelles (En marche Arrière, aux éditions Les Alchimistes du Verbe) . Depuis 2007, il a rejoint le groupe de trip-hop jazz, e-Sens qui, après un premier album, Le Verbe du Début, distribué en 2009 par Mosaïc Music, a sorti en 2013, son second opus intitulé L’Asymétrique (L’Oz Production/Coop Breizh).

 

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