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FESTIVAL EUROPÉEN DU FILM COURT

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Deben Van Dam, en quoi l’euthanasie vous semble être un sujet cinématographique intéressant?

DVD: En premier lieu, c’est un sujet qui prête à d’intéressantes controverses. Et susciter la controverse est pour moi un des principaux intérêts du septième art.

J’étais aussi attiré par l’idée d’un personnage qui est en attente de la mort, sans réellement savoir que faire de son temps.

Pouvez-vous nous parler du traitement que vous avez choisi d’en faire?

DVD: Traiter un sujet aussi « chargé » représentait pour moi un réel défi car je trouvais important de ne pas avoir une approche moralisante ou trop sentimentale. Au cours de mes recherches, j’ai visité un centre de soins palliatifs, mais j’ai délibérément choisi de m’écarter de cette expérience pour ne pas lui laisser prendre trop de place dans ma vision du film.

Ben Vandendaele, en tant que producteur, pourquoi avez-vous choisi de produire ce court métrage ?

BV: J’aime travailler sur les thèmes difficiles, mais toujours avec une vue particulière. La petite histoire, c’est que j’étais en train de finir un autre court métrage et on m’a présenté Deben Van Dam. Il m’a envoyé son script, et après trois pages, j’étais conquis.

Moi, je ne veux faire que des films comme celui-ci : un thème difficile, pas de prise de position sur le sujet, ouvrir le dialogue.

Vous avez donc choisi ce film précisément parce qu’il portait sur l’euthanasie et pour son traitement.

BV: Et aussi parce qu’on s’est très bien entendus ! De formation, je suis monteur. J’ai longtemps travaillé dans la publicité, dans la production. Et le premier court métrage que j’ai fait est maintenant l’affiche de l’école du Rits [d’où est issu le réalisateur], qui nous connaissait donc déjà. Mais ce film est le premier projet que j’aie fait seul. Et on a fait une bonne carrière de festivals, en Espagne, à Riga! C’est bien que les gens en parlent. En Belgique, on a une organisation nommée « Mourir dans la dignité » qui veut projeter le film dans son symposium annuel. C’est la meilleure récompense qu’on puisse recevoir !

Parce que c’est un reflet fidèle de la réalité ?

BV: Oui, ça se passe comme ça. Par exemple, les employés de la clinique qui jouent, qui parient sur la vie des patients : je ne dis pas que cela se passe exactement comme ça. Mais pour avoir parlé avec des gens qui travaillent avec les SDF, il y a souvent cette remarque « C’est peut-être la dernière fois qu’on le revoit », qui est aussi celle du personnel soignant.

Comme une protection ?

BV: Tout à fait. Mais du point de vue du patient, lorsqu’on est hospitalisé, ne serait-ce que pour être opéré, on est comme dans une boucherie, on est un numéro. C’est horrible de le voir, mais cette absence d’humanité est une réalité.

Selon vous, qui est le héros de ce film – Tibo (l’infirmier, joué par Flor Decleir) ou Frans (le malade qui choisit l’euthanasie, joué par Sam Louwyck) ?

BV: Pour moi, c’est Tibo. Vous voyez vraiment la banalité : il en a marre. Il a son travail, mais il n’est pas à sa place, il est frustré, il se plaint, mais il ne change rien. Il a peur de perdre sa sécurité.

DVD: Pour moi aussi!

À la fin du film, lorsqu’il ne revient pas, l’idée était de montrer que la rencontre avec Frans ne l’a pas changé ?

BV: Il y a quand même des petits moments où on voit qu’il essaie de faire quelque chose. À la fin, pour moi, il s’est un peu ouvert, il a essayé d’aider Frans avec la fille. Il est double, et c’est ce que Deben fait très bien : mettre les comédiens entre deux situations pour créer de l’ambiguïté, empêcher qu’il y ait un jugement en bien ou en mal. Tibo ou Frans n’ont pas à être jugés car ce sont des personnes. C’est très difficile !

Est-ce que ces personnages sont des héros ou des anti-héros?

DVD: En théorie, je crois qu’ils sont des anti-héros pur sang, parce que ils sont imparfaits et sont tous les deux en manque d’idéalisme. Mais honnêtement, je n’aime pas ces deux catégories. Ils sont avant tout humains, j’espère!

Les personnages féminins (les infirmières, la prostituée) m’ont semblé avoir des positions attendues: est-ce pour faire un film focalisé sur deux hommes? 

DVD: J’ai choisi consciemment de montrer cette image stéréotypée des femmes. Et la raison est en partie que c’est un film focalisé sur deux hommes hétérosexuels et machistes. Mais en même temps c’est une femme qui décide du moment où l’histoire commence. Normalement, c’était Anouk, la jeune infirmière, qui devait passer le journée avec Frans. Mais elle refuse le double rôle que Frans voulait lui imposer comme infirmière et prostituée en même temps. Je pouvais aussi rester avec elle à ce moment et ça aurait été un autre film. Mais cette histoire est une histoire de solitude. Et pour moi c’était plus intéressant de suivre deux hommes qui luttent entre eux, mais aussi avec leur propre solitude.

Comment s’est déroulé le tournage ?

BV: On a tourné dans une vraie maison de soins palliatifs. Et d’ailleurs, une anecdote – ou plutôt la réalité ! La scène de l’euthanasie a été tournée en shoot de nuit, à cinq heures du matin, et à ce moment-là, il y a eu du bruit : l’assistante de production a demandé s’il était possible de faire silence, et a découvert que quelqu’un était décédé. J’en ai des frissons encore maintenant.

Les pensionnaires n’ont pas été gênés par la présence d’une équipe de tournage ?

BV: C’était bizarre, car Tibo était habillé en infirmier, et les patients croyaient qu’il l’était ! Moi aussi, ils me demandaient de l’aide pour retrouver leur chambre. J’espère mourir avant d’en être là !

Frans n’est pas un personnage sympathique, mais sa situation crée une vraie empathie.

BV: Le moment que je trouve le plus beau, est le « Salut » qu’il lance à la prostituée, lorsqu’elle sort. Dans ce « Salut », très bien joué, il y a « Merde, pourquoi j’ai fait ça ? » et « C’est la dernière personne que je vois ». Là, on voit qu’il se rend compte qu’il n’a pas bien vécu sa vie. Et il y a aussi le twist, dans le film. La pression monte, ça devient lourd.

Ben Vandendaele, quels sont vos projets après la production de ce film ?

BV: Comme il y a déjà quelques années que je suis dans l’industrie, je voudrais faire une collaboration. Je produis des courts, mais j’en représente aussi, dans des festivals. Plusieurs personnes font la même chose dans différents pays, et on est en train de s’associer, pour faire une agence de représentation des courts dans les festivals. Il y a une zone grise entre les producteurs et les festivals, et je voudrais établir les contacts. C’est le principe de travailler ensemble, de mutualiser les moyens, au lieu d’être concurrents.

Sinon, j’ai deux courts en préparation, et par ailleurs, avec Philip James Mc Goldrick, le premier réalisateur avec lequel j’ai travaillé, et qui est maintenant à l’École du Film de Londres, on prépare une combinaison de trois histoires, mais avec lesquelles on veut faire un long métrage – pour avoir soit trois projections, une histoire avec trois points de vue, soit un long métrage, puisque ce serait filmé en une seule fois.

Mais j’espère beaucoup représenter de nombreux films, mais pas seulement belges. En Belgique, il n’y a pas vraiment d’industrie pour le court, contrairement à la France. Chez nous, ce ne sont que des passionnés qui font des films courts. Mais c’est en train de changer. En 2010, il y avait neuf cents sélections pour tous les festivals, maintenant, il doit y en avoir deux mille cinq cent. Ceci dit, l’inconvénient, c’est qu’il y a plus de projets, mais toujours les mêmes moyens !

Deben Van Dam, avez-vous une esthétique de prédilection ?

DVD: Il y en a beaucoup. J’aime beaucoup le travail de Todd Solondz par exemple. Ce qu’il a fait dans ‘Happiness’ est quelque chose que je voudrais être capable de faire un jour.

Quels sont vos prochains courts métrages en préparation?

DVD: Je n’ose pas encore trop en parler, parce que l’histoire que j’écris actuellement peut encore complètement changer. Mais si j’ai beaucoup de chance, on peut en parler l’année prochaine!

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About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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