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Un "Chatbot" (prononcez "tchatte"-"botte") est un logiciel capable d'imiter un interlocuteur réel quand on entre en conversation avec lui. Plus un chatbot est performant et mieux il parvient à se faire passer pour un humain. Il existe même une compétition, le prix Loebner, pour désigner le meilleur chatbot de l'année. Par hypercorrection, certains refusent d'employer le mot chatbot et lui préfère l'expression technocratique d'agent communicationnel.

Pascal Chabot (prononcez "cha"-bô") a imaginé un chatbot philosophe. Pour être crédible, il a situé l'action en 2025, c'est-à-dire à une époque où les progrès en Intelligence Artificielle seront suffisants pour que l'existence d'un tel robot soit plausible. Actuellement, les logiciels les plus en pointe sont capables de battre les meilleurs joueurs d'échecs ou de jeu de go, mais pas encore les meilleurs philosophes. Cela dit, à la réflexion, je ne suis pas sûr non plus qu'il existe beaucoup de joutes philosophiques, mais sait-on jamais !

Représentons-nous les choses ainsi : notre robot philosophe a intégré "le corpus de tous les textes de la tradition [philosophique], leurs commentaires raisonnés, les exégèses de ces interprétations, les résumés, les synthèses et les quelques millions d'articles publiés dans les revues savantes", il connaît les concepts, les thèses, les schémas argumentatifs, les styles philosophiques, il a comparé "les réponses types des candidats à l'agrégation" et passé en revue "les défenses de thèses de doctorat". Bref, il possède toute la connaissance philosophique possible et a été entraîné à s'auto-corriger en se reconfigurant quand il participe à des groupes de discussion.

Nous sommes maintenant prêts pour saisir le très astucieux dispositif constituant ce "drame philosophique en quatre questions et cinq actes" échafaudé par Pascal Chabot : notre robot doit passer un dernier test avant d'être intronisé chatbot-philosophe ; il lui faut affronter un jury composé de cinq philosophes éminents chargés de lui poser quatre questions existentielles majeures sur la condition de robot.

Voici les questions :

  1. Un robot peut-il être philosophe ? N'y a-t-il pas là contradiction ?
  2. Existez-vous ? Comment vous définiriez-vous ?
  3. Qu'est-ce que la conscience de soi pour un robot-philosophe ?
  4. Les robots peuvent-ils être meilleurs que les hommes ?

Chaque acte de ce drame philosophique est constitué de la réponse du robot et de la réaction du jury. Un cinquième acte plus informel présente une conversation entre le chatbot et le plus affûté des éminents philosophes membres du jury. Il est à noter que le robot n'était pas préparé à ce test final faute d'avoir été entraîné à réfléchir à sa propre condition.

Je ne divulguerai ni les réponses de la machine ni les réactions des philosophes professionnels. Je ne dirai même pas si le test a été ou non couronné de succès. Je me contenterai de faire la remarque suivante : si j'avais eu moi-même l'heureuse idée d'inventer ce dispositif, j'aurais prêté au robot un tout autre discours. Eh bien, c'est ce qui fait tout l'intérêt de cette petite pièce ! Chacun peut se mettre à imaginer ce qui aurait pu être le discours du chatbot, et la réaction du jury. Avouez que c'est là une excellente activité philosophique estivale ! Mieux encore : en cas d'après-midis pluvieuses, vous pouvez faire du dispositif un jeu de rôles - chaque participant jouant tour à tour le robot, un membre du jury, et, pourquoi pas, un des concepteurs de la machine.

J'oubliais. L'auteur est un philosophe spécialiste de Simondon qui enseigne à l'Ihecs à Bruxelles. Sa pièce a été jouée au Festival Musiques et philosophies de Tournai Les Inattendues en août 2015. Mais la question, évidemment, se pose, de savoir si Pascal Chabot, lui-même, est ou n'est pas un Chatbot.

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