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Michel Houellebecq est un acteur fascinant, sans tricherie. Sorte de Jean-Pierre Léaud de nos temps catastrophiques, son visage ravagé, entre Artaud et Céline, symbolise le destin d’une humanité parvenue à l’étape ultime de sa déchéance programmée par le Spectacle et la Technique.

Son interprétation d’un employé de hotline – France Telecom Assistance – parti se suicider après avoir entendu Jean-Pierre Pernaut évoquer les malheurs du vendredi 13 est déchirante, faisant bien souvent venir les larmes aux yeux.

Revêtu d’un maillot de cycliste Bic, Paul gravit la Sainte-Victoire comme on monte au Calvaire, survivant quelques temps dans la montagne tel un pithécanthrope. Son ombre, ses bras pauvrement écartés, sa façon de dessiner au charbon sur la pierre, ne sont d’ailleurs pas sans rappeler nos premiers ancêtres. Retour à l’âge de feu? Même pas, puisque nous ne sommes plus capables de frotter le bois, et de faire jaillir la moindre étincelle.

La cigarette tombe du bec, inutile.

Apparaissent des divinités de pierre, cairns dérisoires et superbes à qui Paul se met à parler comme on s’adresse aux plus proches. Saint dépenaillé n’ayant pas trouvé Damas, le personnage pose alors entre les pierres un lièvre mort. Les gestes sont lents, c’est une offrande.

Le visage serré de près, filmé en son humanité la plus nue, Michel Houellebecq est une figure pasolinienne. L’Évangile selon saint Matthieu ou Porcherie pour le sol lunaire inspirent un film de grande morale, offrant aux plus abandonnés un espace de refuge.

Si l’image paraît pauvre parfois – on songe à la texture et aux lumières du Catalan Albert Serra dans Honor de Cavalleria – c’est que le film lui-même est un rescapé, quand la Technique aujourd’hui sert bien souvent à masquer le manque d’âme. Michel Foucault avait pointé la tyrannie contemporaine du biopouvoir. Avec Kervern et Delepine, nous restons obstinément du côté des irréductibles, la tache de nicotine sur le doigt et les yeux avinés. Prendre soin de soi? Laissons cela aux managers.

Film tourné en neuf jours comme on compose un poème, environné de deuils – pour les réalisateurs comme pour l’acteur principal – Near Death Experience invente le cinéma imminent, nourri de Luc Moullet, de Gus van Sant (Gerry) et de Kropotkine, où les fourmis dansent en gros plan et où l’on se jette sur la tente isolée des campeurs comme on plonge dans une piscine privée (eau non potable).

La propriété, c’est le vol.

Messieurs les Responsables, ou vous, dame petite qui nous prenez en pitié, sachez que vous nous avez volé nos vies.

Surgissement d’une voix spectrale – monologue intérieur terrifiant de lucidité: «Un père mort, ça vaut mieux qu’un père sans vie», «Paul, tu parles trop, et tu ne te suicides pas assez.»

Au soleil se couchant: «Tu te crois beau?»

Nous sommes chez Cézanne, vision fugitive de l’arbre du pendu.

Film commençant par son générique de fin – illisibilité godardienne – sur fond d’orage et de zébrures (prouesses de l’iPhone), le dernier film du duo de Groland est une expérience: nous sommes morts (corps sur la route filmé en plongée quatre-vingt-dix minutes plus tard), et nous nous souvenons.

Near Death Experience est la plus belle œuvre – sixième long-métrage – des réalisateurs Kervern et Delepine, parce que la plus sobre, la moins farcesque, la plus fragile. Empreint d’un romantisme noir qu’accompagnent les musiques de Schubert (Die Winterreise, La jeune Fille et la Mort), de Mozart (Requiem), ou même de Black Sabbath – image inoubliable de Paul dansant comme un démon – ce film extraterrestre est aussi le plus intensément humain de réalisateurs n’ayant pas craint d’exposer leurs blessures.

Gunther Anders a décrit l’obsolescence de l’homme. Oui, mais, chers frères de tendresse, si nous entamions quand même une partie de petits coureurs?

Éclate un fou rire de rédemption, qui fait trembler la barbichette, et s’ouvrir le cœur.

Le film se clôt/commence par la lecture du poème de Baudelaire, «Élévation». Vous vous rapetissez dans votre fauteuil de cinéma, vous remerciez.

 

Conversation à la volée avec Gustave Kervern, le 12 septembre 2014 au bar de l’hôtel Oceania, rue de Siam.

Fabien Ribery: Votre film a été tourné avec une véritable économie de moyens.

Gustave Kervern: Oui, avec nos fonds propres, et notre société No Money Production. On voulait une structure légère, un peu rock, une dizaine de personnes dans une camionnette, et retourner aux fondamentaux d’Aaltra.

FR: Votre personnage arbore un magnifique maillot de cycliste. La baronne Bic a-t-elle soutenu votre projet ?

GK: Oui, elle aime beaucoup les livres de Michel Houellebecq, qui lui a écrit. Elle a alors appelé le service marketing, et nous a offert trois maillots. Nous sommes de véritables loosers en matière de business, Bic ne nous a pas donné un rond, alors que la marque apparaît en permanence à l’écran.

FR: Avec Near Death Experience, Michel Houellebecq rejoint le peloton de tête de vos acteurs préférés, avec Gérard Depardieu et Benoît Poelevoorde. Seulement, à la différence de ce dernier, les deux premiers sont de véritables réacs de droite.

GK: Oui, on n’y peut rien, mais les gens intéressants aujourd’hui sont des anars de droite. Nous tournons avec les derniers pirates. Les jeunes acteurs sont bien trop clean. Quand on est allé voir Kaurismaki en Finlande [pour Aaltra], je ne connaissais même pas son cinéma, c’était pour la personne, hors norme.

FR: A-t-il été difficile d’obtenir le droit à l’image du présentateur Jean-Pierre Pernaut ?

GK: Non, pas du tout. C’est l’idole de Michel, qui le cite dans La carte et le territoire. Il était donc très flatté.

FR: Comment avez-vous choisi les musiques ?

GK: Michel Houellebecq a été notre conseiller musical. Nous lui avons demandé de nous trouver la musique la plus triste du monde. Il a apporté Die Winterreise de Schubert. À Venise où le film était récemment présenté, il s’est mis à pleurer, ayant peur de ne pas être à la hauteur de cette musique sublime. Nous étions bouleversés. Black Sabbath est un groupe qu’il écoute avant de se mettre à écrire.

FR: Le tournage a-t-il été difficile ?

GK: Zéro difficulté. On a même un jour oublié Michel Houellebecq dans une voiture, il attendait sagement. Il arrive, dit-il, à ne penser à rien, ce qui n’est absolument pas mon cas. Pour le scénario, il a juste préféré qu’on lui fasse manger des apéricubes, plutôt que des cacahuètes, car lui est un vrai sans-dents.

FR: Et la direction d’acteurs ?

GK: Chez nous, les acteurs se dirigent eux-mêmes. Qu’est-ce qu’on peut dire à un type comme Depardieu ou à Yolande Moreau ? Quand vous avez tourné avec Brigitte Fontaine, vous pouvez tourner avec n’importe qui, et tous les animaux possibles. Elle, c’est l’absolu.

FR: Quelle est la part de travail entre Benoît Delepine et vous ?

GK: À part égale. Nous faisons des plans fixes, chacun à tour de rôle, ou presque.

FR: Vous évoquez avec force la souffrance au travail. Le tertiaire est pour vous un domaine nouveau, non ?

GK: Oui, nous voulions parler de l’horreur que subissent les employés de plateformes téléphoniques, surveillés en permanence, soumis à des pressions infernales. Avec Aaltra, nous étions du côté paysan, et Louise Michel avec les ouvriers de l’industrie.

FR: Saviez-vous que Guillaume Nicloux allait réaliser pour la télévision La disparition de Michel Houellebecq, film très drôle ?

GK: Michel nous en avait parlé, puis nous sommes passés à autre chose.

FR: J’imagine bien le cinéaste de l’absurde Jean-Jacques Rousseau rentrer dans votre univers, de la même manière que Noël Godin ou Bouli Lanners vous accompagnent parfois.

GK: Oui, il y a une filière belge. J’aime bien son travail.

FR: Des projets de films ?

GK: Hier soir, on pensait à un film avec Depardieu, Poelevoorde et Houellebecq qui s’appellerait La route des vins. Sinon, il y a une adaptation de Fleur de tonnerre, le livre de Jean Teulé, qui a accepté de nous céder les droits. Le tournage aura lieu dans les Côtes d’Armor. C’est l’histoire d’Hélène Jégado, la serial killeuse bretonne. Ce sera un road movie tourné par ma femme, Stéphanie Pillonca. Je serai co-scénariste. Il y aura Miossec, Miou Miou, Yolande Moreau, le casting fait envie. Soko, l’Augustine d’Alice Winocour, sera notre actrice principale, elle est superbe.

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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