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Julien Gorgeart construit des images réussies comme on rate parfois ses photos, fixant l’objectif sur un détail incongru, le flash pointé sur les yeux du sujet (Saynète), dans un art du décadrage assez éblouissant. Une femme nue sous la douche, laissant apparaître la naissance de seins lourds, défiant le regardeur qui voudrait en voir davantage, semble ainsi écrasée par le carrelage d’une salle de bain qui l’emprisonne (Motel, huile sur toile, 134 x 106 cm), quand un fêtard ivre, allongé sur le sol, une coupe à la main, est la victime consentante d’une prise de vue en plongée radicale (l’aquarelle Jour de fête, 39 x 52 cm). Dans son Manuel de la photo ratée, Thomas Lélu faisait en 2004 la liste des plantages possibles, dont on devine qu’un artiste tel que Julien Gorgeart peut faire ses délices: «la photo avec objet interposé», «la photo de fête», «l’air bête», «la photo sans recul», «yeux rouges»…

S’il y a du carnavalesque dans cette œuvre où le peintre sait prendre à la photographie sa vitesse d’intervention, cette capacité à surgir sans crier gare dans la réalité (Serpentins et cotillons), le sentiment d’un exil est cependant bien présent, tant guettent ici la tristesse, la ruine et le feu (la série Habitation). Pas de strict mimétisme, mais une construction des apparences, où règnent inquiétante étrangeté et mentir-vrai. L’aquarelle donnant le titre à cette exposition (Une histoire vraie) reproduit ainsi le polaroïd d’une jeune femme dénudée mais en culotte, dont on ne voit pas le visage, image dans l’image, tenue par la pince d’une main peinte en gros plan, tandis que serpente sur le sol ce qui ressemble à un câble électrique. Que s’agit-il de comprendre? Faut-il mener l’enquête comme dans Meurtres sur Canapé, cette autre aquarelle où sont juxtaposés deux couvertures de livres (Alabama Song, une série (Super) Noire) et le dessin d’une biche regardant le spectateur? Est-ce un calembour visuel et pourquoi cet effacement des noms, que l’esthète paranoïaque rétablira (Giles Leroy, Burt Hirschfeld)? Le montage intrigue, séduit, le cinéma est permanent.

En effet, Julien Gorgeart est un peintre cinéphile. Les références au septième art sont omniprésentes, de Jacques Tati (Playtime), à David Lynch ou Cronenberg (Faux semblants), non sans ironie (Saturday night fever façon Lucian Freud). Le goût du pavillonnaire, de la banalité dévorante et d’une certaine désespérance contemporaine (nos piètres jouissances) n’est en outre pas sans évoquer à la fois les premiers films de Wim Wenders, mais aussi le travail photographique de Ronan Guillou sur Los Angeles ou les nouvelles de l’écrivain américain John Cheever, le «Tchekhov des faubourgs». L’installation Le Clos normand, mettant en scène une palissade devant une toile représentant le faîte de palmiers, dit bien dans un sourire amer la distance d’avec les rêves américains de luxe, calme et volupté – le Nouveau Réalisme est désormais une chanson triste. L’histoire de la peinture est donc elle-même convoquée, de Henri-Léopold Lévy et son Hérodiate – toile de 1872 que possède le Musée des Beaux-Arts de Brest, réinterprétée ici – à Edward Hopper (Oasis, Paradise). Le cadre est large, le vide emporte le sens, la vie est une nature morte.

Dans La Photographie sans appareil, l’écrivain Gérard Macé affirme: «ce que j’appelle la photographie sans appareil est bien plutôt cette curieuse façon, maniaque mais esthétique, de découper le réel sans laisser de traces; de scruter un visage, de regarder une coiffure ou le bas d’une robe comme on regarde une œuvre d’art; d’encadrer un paysage en disposant partout des fenêtres et des miroirs, ou leur équivalent mental; de cerner le réel comme le ferait un vitrail, mais en effaçant les couleurs pour mieux mettre en relief l’éphémère construction des lumières et des ombres. Bref, les mille et une façons d’échapper au chaos des impressions visuelles, ce qui revient à faire du temps une succession d’images impossibles fixer.»

Les pinceaux de Julien Gorgeart ne sont pas colorés que de peinture, mais d’une certaine façon de vivre le temps, de permettre au spectateur d’inventer des narrations improbables et obsédantes, comme si le présent était une plante en plastique couchée sur un piédestal blanc.

Motel, Julien Gorgeart

Motel, Julien Gorgeart


Entretien avec Julien Gorgeart, Musée des beaux-arts de Brest, 27 juin 2014

Vous avez fait ou faites quelquefois de l’assistanat artistique pour Virginie Barré et Bruno Peinado, considéré comme l’une des stars du milieu de l’art contemporain français. Quel est alors votre rôle?

Bruno était mon professeur à Quimper. Il est arrivé quand j’étais en troisième année, et m’a conduit au diplôme deux ans plus tard. Je l’ai alors un peu accompagné. Je travaille occasionnellement avec Virginie depuis deux ans. Auparavant, je faisais de la vidéo, du montage, de la photographie à temps plein, pendant sept ans dans la banlieue parisienne. Je travaille actuellement sur le montage de son deuxième film. Pour Bruno, j’ai participé au cheval de Troie en résine, qui était dans la grosse exposition du FRAC Pays-de-la-Loire. Deux cents personnes étaient invitées, dont moi.

La ville de Rennes vous a octroyé un logement d’artiste récemment. Comment comprenez-vous ce geste?

À Rennes, il y a une quarantaine d’ateliers destinés aux artistes, et six logements-ateliers. J’ai un espace très grand, très lumineux, 40 mètres carré avec une lumière du nord parfaite. Nous sommes plusieurs artistes côte à côte, les nombreux échanges sont stimulants. Il y a un autre peintre, qui a une pratique très différente de la mienne, ce qui est parfait, un sculpteur, un critique d’art, une photographe.

À Brest, vous avez connaissance de lieux tels que celui-ci?

Non, il n’y en a pas. À Quimper, si, mais les artistes ne tournent pas. À Rennes, la durée est de deux ans renouvelables une seule fois, ce qui crée une vraie dynamique dans la ville. La municipalité de Rennes acquiert en outre régulièrement des œuvres des artistes hébergés, pour leur donner un coup de pouce supplémentaire, ce qui accroît d’autant les collections de la ville, qui accorde parfois une aide à la production. En ce moment, je monte un dossier pour une grosse sculpture, le motif de la voiture couverte d’un drap blanc dans une peinture [Jardin fantôme], que j’aimerais réaliser à l’échelle une, avec un drapé blanc résiné comme une coque de bateau. Je voudrais travailler en plus avec un écran de cinéma, un fond bleu.

Beaucoup de paysages font penser à l’ouest américain. Quels types d’images voyez-vous au quotidien?

Le cinéma est vraiment ce qui m’a nourri en premier lieu. Mon frère est d’ailleurs cinéaste [Fabien Gorgeart a notamment réalisé en 2002 le court-métrage, Un chien de ma chienne, avec Elodie et Clotilde Hesme]. Je ne peux pas passer une journée sans voir un film. J’aime aussi le format série télé. J’ai beaucoup regardé la photographie. La peinture quant à elle est véritablement arrivée plus tard, quand j’étais aux Beaux-arts en troisième année.

Playtime, Julien Gorgeart

Playtime, Julien Gorgeart

Vous avez effectivement l’art de monter différents types d’images provenant de sources visuelles très hétérogènes. Certains films ont-ils été fondateurs pour vous?

Buffalo 66, de Vincent Gallo m’a énormément marqué, ou Land of Freedom de Ken Loach. En photographie, j’ai beaucoup regardé Philippe Lorca di Corcia, pour son talent de mise en scène. J’aime ce rapport à la composition. Pour mes peintures, mes aquarelles, il n’y a jamais une seule origine. Je pense à ce que j’ai envie de peintre, puis je vais aller faire les photos dont j’ai besoin. Pour une seule peinture, il y a la plupart du temps un ensemble de plusieurs photos.

Vous donnez l’impression de parsemer vos toiles de signes ironiques, de petits décalages ou hiatus, qui vont troubler la sensation première d’hyperréalisme. Comment pensez-vous vos assemblages?

En composant, je me demande quel va être l’élément mis en avant, puis ce que je vais effacer de l’image. Il n’y aura jamais de marque, de noms trop identifiables. Je garde seulement quelques mots qui induisent l’idée d’une narration. Je vais créer une tension entre les éléments que j’ai besoin de faire ressortir, et ceux qui seront plus fades, entre le très net et le plutôt flou. Je vais aussi surjouer l’artifice de la photographie, en rajoutant des flashes par exemple. Le jeu entre image, fiction et faux témoignage m’intéresse beaucoup. L’artifice me plaît.

Vous possédez une grande maîtrise technique. Comment la travaillez-vous?

Je travaille par couches, que ce soit à l’aquarelle ou à l’huile, ce qui fait contraster petit à petit. Tout ce qui va être noir constitue l’ultime couche. Au début, mon image est vraiment très pâle, puis peu à peu les couleurs apparaissent. À l’aquarelle, sur un seul aplat, je peux avoir dix couches, pour être sûr de bien pouvoir monter les tonalités, et être certain de pouvoir réajuster. À l’huile, je travaille à l’ancienne. Je peins une première couche très liquide, puis attends trois jours que ça sèche. Je fais ensuite une autre couche, et finis par des glacis. Je mets du temps pour chaque image, le temps de séchage étant incompressible. J’essaie de créer une vibration.

Auprès de qui avez-vous appris? Les écoles d’art françaises ne sont pas réputées pour leur enseignement académique de la peinture.

Personne. J’ai appris sur le métier, à force de faire. J’ai acheté la bible de Xavier de Langlais, La Technique de la peinture à l’huile. Les mots sont simples et précis. J’en ai discuté aussi avec d’autres peintres. J’ai aussi appris en faisant des erreurs. Je ne suis pas encore à l’aise avec l’huile, il y a encore beaucoup à apprendre concernant les effets de lumière, de volume, notamment pour la peau, puisque je fais beaucoup de portraits.

L’aquarelle n’est peut-être pas si fréquente chez les jeunes peintres d’aujourd’hui. Pourquoi cette technique?

J’aime être léger, travailler avec peu de matériaux. Je transporte toujours de l’aquarelle avec moi. J’aime son côté banal, son aspect bord de mer, et jouer de ce cliché pour construire d’autres types d’images qui ne sont pas attendues avec cette technique. Pour cette exposition, j’ai fini une peinture sur le sol de l’hôtel. Cette facilité me séduit beaucoup.

J’ai pensé en voyant votre travail à celui de Briac Leprêtre, pour le goût du banal, d’une quotidienneté sans le moindre luxe, du cadrage faussement aléatoire, de la fête, des yeux, de la blessure, du feu, de la voiture ou des corps féminins peints sans volonté de les magnifier. Y a-t-il un effet générationnel d’après vous?

Il est un peu plus âgé que moi, a vu mon travail. Il y a des parallèles entre nos deux œuvres. J’aurais même aimé signer certaines de ses peintures. La facture est différente, mais nous nous retrouvons complètement dans nos univers. Il y a aussi l’américain Tim Gardner, ou l’aquarelliste Thomas Levy Lasne, qui travaille à Paris, dont la seule thématique est celle des photos de fêtes. Dans ce qui se fait en ce moment en peinture, il y a Damien Cadio, et Bruno Perramant. J’aime quand il y a différentes zones de traitement au sein de la toile, des empâtements à certains endroits, un aspect plus liquide ailleurs.

Vous êtes suivi ou soutenu par une galerie?

L’exposition de l’Artothèque m’a conduit à participer à une exposition collective des artistes de la galerie ALB, rue Chapon à Paris. Cette galerie a réagi à mon carton d’invitation, et m’a proposé de la rejoindre.

Faut-il un jour quitter la Bretagne?

Il s’agit plus d’une opportunité de payer son loyer (rires)… ce qui n’est pas négligeable, et j’aime beaucoup la ligne artistique de cette galerie, de cette petite famille. En Bretagne, il se passe énormément de choses intéressantes. Il y a une grande force artistique dans cette région. À Brest, Christine Finizio fait un travail important pour DD’AB [Documents d’artistes en Bretagne]. On peut travailler assez vite en réseau, ce qui est très rassurant pour commencer. Je n’aurais pas eu cette ouverture à Paris si je n’avais pas été soutenu par tout ce travail en amont dans notre région. Cette exposition commencée il y a un mois m’a déjà apporté énormément.

Votre travail reste dans un certain sens très classique, très cadré. Vous n’avez pas envie d’éclater le support par exemple?
Pour le moment, j’ai envie que mon travail parle à tout le monde, sans qu’il y ait besoin de décodeur. C’est pour cela que je prends comme base la peinture figurative, une présentation très classique au mur, en pariant sur l’idée de la rémanence de l’image.

Les amateurs, ou les simples curieux, pourront retrouver, du 3 au 23 juillet, le travail de Julien Gorgeart à la galerie ALB (Anouk Le Bourdiec), 47 rue Chapon (Paris, 3e arrondissement), dans une exposition collective intitulée Sea, Art and Sun.

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

4 Comments

  1. GORGEART Michel / 3 juillet 2014 at 8 h 47 /Répondre

    Merci pour cette article qui fait connaitre un artiste qui a beaucoup de talent

  2. GORGEART Lucienne / 3 juillet 2014 at 19 h 33 /Répondre

    C’est un artiste hors du commun et original avec des techniques bien différentes.

  3. delemer caroline / 24 janvier 2015 at 13 h 02 /Répondre

    J’adore !

  4. Gu / 27 juin 2016 at 22 h 11 /Répondre

    Beaucoup de talent.un artiste que je vais suivre .

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