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Les spectateurs de Molière se divisent généralement en deux écoles : les tenants de la Comédie-Française, bourgeois qui ne tolèrent que les Molière en costumes ; et les modernistes, gentilshommes précieux, qui ne condescendent à voir du Molière que s’il est habilement mis au goût du jour et uniquement si, dans les pièces versifiées, on n’entend surtout pas les alexandrins. L’étonnant, c’est que les premiers voient régulièrement des pièces de Molière modernisées, mais ne semblent y aller que pour le plaisir de s’en plaindre et de déplorer la trahison, tandis que les seconds ne daignent même plus assister à un bon vieux Molière en perruques.

Steeve Brudey, qui dirige le Théâtre de la Coche, a pris le taureau par les cornes et a préparé un spectacle, en atelier à la Maison du Théâtre, avec seize comédiens amateurs assistés de nombreux professionnels, pour l’édition 2014 du festival brestois Les Humanités. Ce travail peut vivement affronter tous types de taureaux, qu’ils soient bourgeois ou gentilshommes, car le résultat est étonnant : il est le fruit d’une belle dynamique autour de la frontière temporelle.

Sur le plateau, la frontière semble nette : à l’intérieur d’un grand carré, on est au 17ème siècle. Autour, c’est notre époque, où la compagnie était censée, à l’origine, préparer un Molière « post-contemporain ». On est donc dans une mise en abyme comme Molière lui-même savait en faire, face à des comédiens jouant le rôle de comédiens.

Et lorsque Bourdin, spectateur mécontent de cette prestation – car il a été à la Comédie-Française, lui ! – descend dans l’arène, la frontière se brouille. Il veut du Molière en costumes et en aura pour son argent. La pièce dans laquelle il demande alors à jouer est bien celle de Molière, les costumes sont revêtus et le texte est là – en prose, car tout ce qui n’est point vers est prose. Au sujet du texte, Pamela Oléa, qui interprète Nicole, fait remarquer que « la langue du 17ème, celle de Molière ne nous est pas familière. Comme tout texte de théâtre, il faut lire et relire le texte, le travailler, le mâcher, l’incorporer en nous pour que la langue ne soit plus étrangère ». Et l’assimilation fonctionne, car ce Molière du 17ème siècle est aussi sans cesse traversé de références au 21ème siècle qui donnent à la pièce une fraîcheur et un humour toujours à propos. On perçoit des clins d’œil au western, à des films d’horreur, à des émissions télévisées, à des problématiques contemporaines, au travail de répétition de la troupe – que le spectateur aura plaisir à saisir. Et même s’il ne les devine pas, le spectacle est drôle, et on se réjouit de voir la troupe post-contemporaine jouer un Molière version Roi-Soleil.

Cette pièce est aussi un régal visuel et le travail de chœur produit des tableaux remarquables, ainsi que les scènes dansées et chantées. Le décor et les accessoires sont réduits à leur strict minimum, car c’est par l’utilisation de l’espace que le sens se construit. Le chœur reste à vue pendant que l’intrigue se joue dans le carré du 17ème siècle et sa présence crée toute l’atmosphère.

Ce dispositif permet de mettre en valeur le travail des élèves de couture de plusieurs écoles, qui ont œuvré toute l’année à la réalisation des costumes et dont le résultat est magistral : on y perçoit Molière sans être assommés par des kilos de rubans. On savoure également le travail de quatre musiciens – qui sont bien obligés de se mettre à Lully, mais dont la partition circule elle aussi d’une époque à une autre.

DSC_4118Cette fantasmagorie fonctionne donc à merveille car le spectateur est doublement complice de ceux qui cherchent à berner le bourgeois, puisque tout le monde s’associe pour mystifier à la fois Bourdin et Jourdain. « Personne n’est tout blanc, tout le monde participe à la farce » rappelle Camille Porhel, qui joue le rôle de la Marquise aux beaux yeux.

Ainsi, que le spectateur se sente plutôt d’extraction bourgeoise ou se considère descendant d’une lignée de gentilshommes, il sera à l’aise dans cet univers dynamique et, les yeux grand ouverts, ira de surprise en surprise. Le seul risque est que le spectateur se trouve être un bourgeois gentilhomme: alors il verra la pièce en grand Mamamouchi, aveugle au plaisir immense que prennent les comédiens à lui offrir cette féerie drolatique.

Le bourgeois gentilhomme de Steeve Brudey – La maison du théâtre, du 13 au 17 mai

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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