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Vous avez animé à la Maison du Théâtre, les 5 et 6 mars derniers, un stage sur l’écriture au plateau. Comment abordez-vous ce type d’écriture?

Je propose un travail sur des textes, et je teste de situations auxquelles j’ai pensé ou que j’ai envie d’écrire. Mais je ne conçois pas les stages comme le ressassement de vieilles recettes, et je m’appuie aussi sur les participants, car on ne peut pas tout apporter. Les situations apportent beaucoup dans le déclenchement de l’écriture de plateau.

Vous définissez-vous d’abord comme un dramaturge ou un metteur en scène?

À l’origine, je suis comédien. J’ai beaucoup travaillé avec des gens qui écrivent. J’ai monté des textes classiques, et j’ai également beaucoup travaillé sur la base de l’improvisation: durant les répétitions se dégageait naturellement une matière textuelle. J’ai donc eu l’idée un peu folle de faire un monologue avec ça, puis je me suis mis à écrire, mais à l’origine, ce n’était pas mon intention.

Socialement, certaines personnes savent ce qu’elles font car elles sont encadrées par des réseaux. Je ne crois pas à l’ascenseur social: pour ceux qui n’ont rien à voir avec la culture, ça commence à tâtons, par petites touches. Il faut se risquer, mais on peut se faire assassiner.

Je n’ai fondé ma compagnie (Le Temps qu’il faut) et je ne me suis lancé dans la mise en scène que beaucoup plus tard.

Qu’est-ce qui vous a conduit à fonder votre propre compagnie en 2008?

J’avais besoin d’une structure juridique pour organiser les choses, et je ne souhaitais pas dépendre des autres compagnies. L’autonomie permet d’agir.

2015 Octobre Theatre de Sartrouville " Outrages "  [L’ORNIÈRE DU REFLUX] texte et mise en scène PIERRE-YVES CHAPALAIN Distribution	avec Jean-Louis Coulloc’h, Ludovic Le Lez, Julie Lesgages, Kahena Saïghi, Catherine Vinatier collaboration artistique Yann Richard

2015 Octobre Theatre de Sartrouville " Outrages "  [L’ORNIÈRE DU REFLUX] texte et mise en scène PIERRE-YVES CHAPALAIN Distribution	avec Jean-Louis Coulloc’h, Ludovic Le Lez, Julie Lesgages, Kahena Saïghi, Catherine Vinatier collaboration artistique Yann Richard

Qu’est-ce que l’écriture a d’essentiel pour vous?

L’écriture de plateau est très à la mode, elle est pratiquée par des groupes de personnes, à Paris. Or une véritable écriture, la recherche d’une vraie langue, d’une pâte d’écriture manquent parfois dans ces écritures de plateau.

Pour ma part, je pars de l’improvisation puis je repasse des couches. Je cherche sans cesse à voir comment le texte réagit au plateau et à maintenir le souci de travailler une écriture.

Pour Outrages, d’où êtes-vous parti?

De faits particuliers qui m’ont marqué dans ma jeunesse et que j’ai souhaité porter à un degré plus universel. J’ai voulu créer un univers spécifique qui puisse parler à tous. La création du spectacle a eu lieu à Sartrouville et la majorité des spectateurs a été prise dans l’histoire.

Je cherche à évoquer des thématiques archaïques mais qui parlent à tous. Dans la pièce, il est question d’un testament. On peut se demander si Edmond n’est pas versé dans le transhumanisme : le doute surgit à un moment de manière très furtive. Il est question de génétique, de cellules souches, ce qui donne à la pièce son aspect contemporain. Pour autant, l’action n’est pas située à une époque précise. Le sujet est intemporel par définition, puisqu’il est question d’immoralité.

Quelles sont les esthétiques qui inspirent vos pièces?

J’aime beaucoup le cinéma de Tarkovski, d’Hitchcock, de Lynch. Dans l’écriture, l’essentiel pour moi est la dramaturgie c’est-à-dire la fabrication de situations qui se succèdent et qui constituent le moteur qui façonne l’histoire de la manière dont elle est racontée. Pour cela, je travaille à la Hitchcock. Pour la façon dont ça se raconte, à la Lynch. Après, c’est du théâtre, et il y a donc une langue.

Dans Outrages, la famille vit au bord de la mer, d’un infini, et les personnages sont sensibles à cette dimension cosmique. Ils sont habités par des grandes choses qui les traversent, et toute ma question a été de savoir comment on y fait croire.

La pièce présente une parenté avec le théâtre antique.

On ne voit jamais Edmond. Il est pourtant tout ce qu’il y a de plus humain, et dans le théâtre antique, justement, les dieux évoluent dans le même monde que les hommes.

Le miracle grec, c’est lorsque la pensée s’est détachée des superstitions, même si celles-ci n’ont pas été abolies. Edmond agit comme ce dieu qui fait un legs à Mathilde pour la séduire, et en témoignant une grande perversité vis-à-vis de ses parents. Selon le public, son inconscient, cela peut être perçu comme comique, ou violent, même si les acteurs jours cela très doucement.

La pièce se passe dans le monde rural – pourquoi cet univers?

Il y est question de faits concrets, à partir desquels j’ai cherché à aller assez loin, dans une logique développée à la manière de celle de Lynch. Je voulais développer un territoire de création.

Le bord de mer donne une ouverture cosmique, l’univers infini est visible de la fenêtre, et d’ailleurs, un des personnages a un trou noir, qui correspond au moment où tout a basculé. On le repère par indices, par petites touches, comme les trous noirs cosmiques.

Ce n’est donc pas seulement un monde fermé, terre-à-terre, il évoquerait plutôt le roman de Faulkner Tandis que j’agonise. Ce milieu rural est proche de choses très grandes.

Pouvez-vous nous présenter les choix de scénographie?

La scénographie est marquée par la métamorphose: le lit devient une barque, des vêtements se transforment en univers marin. Il y est question d’explosion, d’éléments disloqués, comme si un événement passé avait tout fait exploser et que les éléments n’avaient pas eu le temps de se recoller. L’atmosphère a quelque chose de kafkaïen, mais on se retrouve toujours, grâce à une porte, grâce à la lumière.


 

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Représentations à la Maison du théâtre les 24 et 25 mars 2016 

 Photo : 2015 Octobre Theatre de Sartrouville

" Outrages " [L’ORNIÈRE DU REFLUX]
texte et mise en scène PIERRE-YVES CHAPALAIN
Distribution avec Jean-Louis Coulloc’h, Ludovic Le Lez, Julie Lesgages, Kahena Saïghi, Catherine Vinatier
collaboration artistique Yann Richard

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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