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Auteur, traducteur, conférencier, chroniqueur sur Europe 1 pour les Carnets du Monde, Josef Schovanec est un passionné de langues et de cultures. De ses voyages, de ses rencontres naissent des livres tels que "L’Éloge du voyage à l'usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez" ou "De l'Amour en Autistan".

Rencontre avec un homme sensible, à contre-courant, cultivant la différence et faisant danser les mots pour nous offrir un parfum d'ailleurs.

Entretien réalisé lors de sa venue à Brest:

le 27 avril 2016 à la librairie Dialogues

le 28 avril 2016 dans le cadre de la Journée de sensibilisation à l'Autisme pour l'association ASPERANSA

 

Pouvez-vous nous raconter d'où vient cette envie irrépressible de voyage ? Est-ce un mode de vie ?

Il y a plusieurs éléments : il y a des voyages dans le cadre des activités pour l'autisme. Ce sont des voyages, je dirais, par nécessité ou plutôt par devoir moral si on peut encore s'exprimer ainsi de nos jours. Puis il y a des voyages de découvertes : hors autisme essentiellement. Eux ont une vocation auto pédagogique. Donc c'est une longue lutte contre des limites un peu étroites de la zone de confort.

Les choses ne sont pas faciles, on procède par apprentissages progressifs. Si vous avez des vacances, est-ce que vous irez à Barcelone ou en Afghanistan ? Si vous allez à Barcelone, vous n'apprendrez rien, vous ne retirerez rien, ce sera confortable, peut-être même, si vous connaissez déjà. Aller au loin, dans un pays inconnu, sera plus inquiétant, plus angoissant mais vous en retiendrez ou obtiendrez beaucoup plus. Le tout est de savoir où on met le curseur de l'investissement ou pas.

Finalement, j'ai été avantagé par une chose : comme j'ai été marginal, comme je ne trouvais pas ou n'avais pas de place dans le lieu d'où j'étais issu, j'ai dû partir. Être marginal est une chance aussi à cet égard-là. Malheur à celui qui a une trop belle maison ou une trop grande maison ! La suite de sa vie risque d’être bien triste.

Parce qu'il risquerait de rester dans sa zone de confort ?

Oui. Malheur à celui qui réussit un très beau concours administratif parce que c'est très difficile de quitter un très bon boulot administratif. Ce sont des dilemmes qui peuvent paraitre bizarrement posés mais d'une certaine façon, peut-être que c'est cela aussi une motivation pour voyager. Je ne prétends pas répondre de façon absolue car l'âme humaine garde une part de mystère quoi qu'il arrive. Ce sont seulement quelques mécanismes.

Lors de vos conférences vous évoquez que vous avez parfois eu du mal à prendre les transports en commun en région parisienne, un secteur géographique qui vous était pourtant bien connu. Quel a été l'élément déclenchant de votre premier voyage, en Afghanistan par exemple ?

Il y a eu, avant les voyages en Orient, quelques voyages à échelle locale en Europe occidentale pour l'autisme. Mon premier voyage en Orient m’a conduit en Israël. Je commençais à apprendre l'hébreu, mais cela s'est mal passé parce que j'avais peu de compétences sociales. Mais quand même : premier voyage, première folie. Un premier voyage qui en a amené un autre où j’ai été un peu plus à l'aise. Puis un troisième où j’ai été encore plus à l'aise. L'objectif est de sentir partout comme chez soi. C'est ça le cosmopolitisme au sens exact. Le cosmopolite est celui qui est citoyen de l'univers et qui y trouve le même ordre, le cosmos, qu'à la maison.

Quelle est la place du hasard dans vos pérégrinations ? Comment vivez-vous ou abordez-vous les imprévus ?

Ils sont nombreux. Ils sont difficiles à gérer, mais ce sont ceux qui apportent le plus à long terme. Si vous programmez parfaitement votre visite au musée ou à la bibliothèque, vous n'en retirerez rien. Rien qui vaille. Ce sont les perturbations qui apportent le plus. Elles sont les plus difficiles à gérer certes, mais il ne faut pas oublier qu'à long terme, c'est ce qui restera du voyage. Ce n'est pas ce qui était prévu.

Avez vous une anecdote précise à nous raconter à ce sujet ?

La première fois que j'étais à Téhéran en tant qu’étudiant, un camarade de classe turc m'avait brutalement embarqué avec un autre camarade, turc lui aussi, un homme que je ne connaissais pas. Il m'a tout simplement dit de monter dans le train et on est parti vers l'est. Ce fut un fabuleux voyage. Je me suis retrouvé dans des lieux tout à fait étonnants près de l'Iran, l'Afghanistan. Peut-être qu'on était fou ? Peut-être, je ne sais pas. En tout cas je me souviens de beaucoup de choses, de découvertes.

Que rapportez-vous de vos voyages ? Vous êtes collectionneur de petites bouteilles d'eau et de dictionnaires. Y a-t-il d'autres objets que vous aimez rapporter ?

Peu. Très peu. Je rapporte un ou deux cadeaux. Pour moi-même, très peu. Parfois, j'achète un vêtement traditionnel. Mais je ne dois en avoir que trois ou quatre. Non, je ne rapporte pas beaucoup de choses, mis à part les bouteilles d'eau et les dictionnaires.

Concernant votre goût des mots et de la recherche lexicale, et le caractère poétique de votre écriture, comment décririez-vous le plaisir que vous avez à jouer avec les mots ?

Je pense que le plaisir des mots peut exister chez tout le monde. Chaque personne les manie d'une façon différente. Je pense qu'avoir accès à un certain vocabulaire permet véritablement de décupler la richesse de l'univers intérieur. Et si possible de pouvoir le décliner en plusieurs langues, c'est très important. Il ne faut pas croire que l'apprentissage des langues ce serait juste un apprentissage des équivalences. Cela n'a aucun intérêt de savoir comment on dit stylo en anglais. L’important, c'est de savoir des choses intraduisibles. Ce que chaque langue a, et qu'on ne peut pas traduire dans d'autres langues.

Par rapport à votre travail d'écriture, comment écrivez-vous ? Le choix des mots vous vient-il naturellement ? Est-ce de l'ordre du surgissement ? Ou est-ce un travail de réécriture ?

Il faut se mettre dans un état d'esprit. Lorsque je vous parle, je n'ai pas l'impression de connaitre l'allemand. Mais si je me mets dans un bon état d'esprit, moyennant quelques minutes d'arrêt, j'arriverai à sortir les phrases sans songer que c'est de l'allemand. De même pour différents styles d'écriture : pour faire un discours politique, si vous réussissez à faire abstraction de ce qui se passe par ailleurs, si vous savez vous mettre dans la situation ou dans l'état d'esprit d'un homme politique, peut-être que vous pourrez vous exprimez comme lui. C'est comme cela que j'ai gagné ma subsistance pendant sept années.

Ensuite, bien entendu, cela exige une certaine connaissance du lexique, qui je pense, est à la portée de tout le monde. Regardez : je suis fils de migrant – aujourd'hui on dit des « migrants ». À l'époque, on disait « exilés politiques », « réfugiés politiques ». Je n'étais pas destiné à avoir théoriquement des apprentissages ou une scolarité poussée. Pourtant avec un peu de goût je pense, avec une certaine appétence pour les choses, l'apprentissage est ouvert et peut se faire par à peu près tout le monde.

À propos d'appétence, vous avez un goût pour les mots et pour les voyages. Avez-vous d'autres talents cachés que peut-être vous aimeriez, plus tard, développer ?

J'ai des rêves, des envies comme tout le monde, des projets, qui resteront sans doute au stade de projet parce que la charge de travail et l'épuisement sont tels que on n'y parvient plus. Bien sûr, à certains moments perdus je me dis que dans une autre vie je pourrais être horticulteur, m'occuper d'un jardin de plantes tropicales. Ce serait fantastique. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Pourquoi pas, un peu dans l'idée des jardins persans ?

Pourquoi pas ! J'ai remarqué quelque chose d'amusant d'ailleurs, parfois dans le monde vous tombez sur un jardin donné entièrement réalisé par une personne unique, un excentrique qui a eu l'idée, un jour, de créer son jardin et qui y a consacré le reste de sa vie. Parfois, ce sont des endroits magnifiques. Quand j'arrive dans ce type de jardin, j'essaie de me documenter sur celui qui l’a fait et très souvent, c'est toujours la même histoire : une personne marginale qui est partie loin de chez elle et qui, ne trouvant pas véritablement de métier ou d'activité en phase avec sa personnalité, s'est adonnée au jardin et a créé sous une forme un peu subtile un univers de rêve qu'on ne trouvait pas ailleurs.

Et le rêve est un voyage… Quand vous êtes en voyage, sur place, tenez-vous un carnet de voyage ou toute l'écriture se fait-elle à votre retour ?

L'écriture, quand elle se fait, ne couvre pas le voyage en tant que tel. Je ne note pas les voyages dans leur intégralité. Ce ne sont que des bribes. Je préfère des briques de Lego pour utiliser un vocabulaire enfantin, que parfois je transcris sur demande ou par nécessité ponctuelle. Mais je ne tiens pas de rédaction sur le voyage en tant que tel.

J'ai cru observer d'ailleurs, que quand on prenait des photos d'un endroit, on l'oubliait à cause de cela. On passe trop de temps pour prendre la photo et moins de temps à regarder l'endroit en tant que tel. Peut-être aussi, pour cela, je préfère ne pas tout noter. Il y a une part de mystère qui doit rester quoi qu'il arrive. Je prends quelques photos de voyage, mais je ne les montre pas.

Je ne comprendrai jamais la manie des selfies des gens non-autistes. Si on apprécie un paysage donné, pourquoi vouloir être photographié avec ce paysage-là ?

 

Propos recueillis par Karen Dupont et Natalia Leclerc

Pour en savoir plus:

http://www.plon.fr/recherche?text=Josef+SCHOVANEC

http://www.asperansa.org/asperansa.html

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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