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Tristan Garcia, La vie intense, Editions Autrement, collection Les Grands Mots, 2016

Le Sage incarnait l'idéal moral de l'Antiquité. Certes, plusieurs modèles de sagesse étaient en concurrence, mais, par delà leurs différences, ce qui importait était bien l'incarnation de cet idéal en une figure humaine que l'on se devait d'imiter. Le christianisme du Moyen Âge a substitué au Sage l'idéal moral du Saint. Figure très différente dans son rapport au savoir, mais qui lui ressemble en ceci qu'elle témoigne avant tout d'une manière d'être, d'une conduite de vie que chacun peut s'efforcer d'adopter.

La question s'est très tôt posée d'un idéal moral de la modernité. Des modèles émergent bien dès la Renaissance : l'honnête homme, l'érudit au XVIème, voire le philosophe au siècle des Lumières... Mais aucune figure ne paraît vraiment s'imposer. Rien de comparable, en tout cas, à celle du Sage et à celle du Saint. S'il est possible de décrire des "types" propres à la modernité comme le Révolté ou le Révolutionnaire, par exemple, il ne s'agit pas là de modèles normatifs auxquels tous aspireraient.

Sauf si... Sauf si nous acceptons l'hypothèse de Tristan Garcia dans son très suggestif et très incisif petit livre La vie intense (éditions Autrement, 2016). Alors, cet idéal moral existerait bel et bien, et ce serait "l'homme intense".

Mais reprenons.

Nous savions, à la lecture de Pierre Hadot, que la philosophie antique ne pouvait se réduire à un ensemble hétéroclite de théories complexes exprimant des conceptions du monde, mais qu'elle était avant tout un mode de vie. Le philosophe se jugeait sur la manière dont il conduisait son existence, et son "discours n'était philosophique que s'il se transformait en mode de vie". Le but était de devenir meilleur, et il ne pouvait être atteint que par des exercices spirituels. Puis cet idéal s'est lentement perdu. Ou plutôt, il a été repris, intégré, détourné par le christianisme. Un divorce s'est alors produit entre mode de vie et discours philosophique. La dimension spirituelle est devenue religieuse. Les exercices spirituels ont caractérisé la vie monastique. Et la philosophie s'est alors spécialisée dans le seul discours théorique. Voilà pourquoi le philosophe des Lumières ou l'intellectuel moderne - aussi impliqué soit-il dans la vie de son siècle - est avant tout un homme du concept, un théoricien. L'amour de la sagesse est devenu un vain mot puisque l'on ne sait plus trop ce que sagesse veut dire. Quant au mot de spiritualité, on ne lui prête guère d'autre sens que religieux.

Foucault s'est efforcé, lui aussi, de définir la spiritualité en dehors de toute référence religieuse : elle suppose un travail sur soi du sujet, une transformation, une conversion, pour avoir accès à la vérité. Mais, lui aussi se référait à la philosophie antique. Quelque chose se serait perdu avec le moment cartésien. Le "souci de soi" de la spiritualité aurait disparu au profit de la seule connaissance de soi sur le mode nouveau de la démarche scientifique. Et même si la métaphysique de Descartes est encore méditative, ce qui importe est bien la méthode qui rend possible un bon usage de la raison pour accéder à la connaissance et à la maîtrise technique de la nature.

On peut alors penser que la modernité a substitué à la transformation de soi une volonté de transformation du monde par la technique et de transformation de la société par un projet révolutionnaire. C'est bien le sens de la thèse de Marx selon laquelle "les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde", et "qu'il s'agit maintenant de le transformer". Aurait ainsi disparu avec la modernité ce souci de soi que Foucault repère comme étant l'injonction morale socratique par excellence. Et nous serions alors bien en peine de définir un éthos du sujet moderne.

Mais peut-être n'en est-il rien ? Peut-être cette vision désenchantée rate-t-elle l'essence de la modernité ? Et c'est là que l'essai de Tristan Garcia bouleverse ces représentations trop familières. Il y aurait bien un éthos de la modernité, et celui-ci se caractériserait par la valeur d'intensité.

Qu'est-ce qui fait pour nous aujourd'hui la valeur de l'existence ? C'est, écrit-il, "le sentiment d'être plus ou moins soi-même", et ce sentiment advient grâce à "l'intensification de toutes nos fonctions vitales". Cette recherche de l'intensité existentielle rassemble tout le monde en une même humanité moderne. "Libéraux, hédonistes, révolutionnaires, fondamentalistes" s'opposent, certes, sur le sens de cette intensité, mais ils cultivent tous ce même amour pour la vraie vie intense, et un même mot d'ordre les anime : "être intensément ce que l'on est".

Trois figures de cet idéal moral qu'est l'homme intense incarnent successivement les XVIIIème, XIXème et XXème siècles : le libertin, le romantique et le rocker. La seule norme morale que connaît le libertin, c'est l'intensification de son sentiment physique d'exister. Contemporain de la découverte de l'électricité et des expériences de salon qu'elle suscitait, il mesure son existence à l'aune de ce courant de désir électrique qui parcourt ses nerfs. Le romantique, lui, découvre cette intensité électrique à la fois en lui et dans la nature qui l'entoure. La violence de l'orage, la foudre du ciel correspondent à l'intensité des passions qui le traversent. C'est dans le sublime des éléments déchaînés que se traduit la certitude d'exister. Tristan Garcia repère le renversement opéré : à l'idéal antique et classique du bonheur identifié à "l'absence de trouble, à la paix ou à l'ataraxie" se substitue l'agitation des sentiments, le trouble de la passion, l'effervescence du cœur. La troisième figure est adolescente, c'est cet "être hormonal, mû par le désir, la rage et la frustration" qui exprime son orage intérieur dans la musique électrifiée. Faisant suite à l'aristocrate libertin et au romantique en rupture de bourgeoisie, la figure du rocker est l'idéal démocratisé de l'homme intense. C'est le dérèglement des sens à la portée du plus grand nombre, le désir de "se laisser traverser par les intensités de tout ce qui vient".

Seulement, en se démocratisant, l'idéal moral de l'homme intense est devenu idéal éthique, c'est-à-dire mode vie, manière d'être, façon commune de régler sa vie. Le mot d'ordre éthique est : il faut vivre intensément. C'est alors que se généralise le véritable éthos de la modernité. L'intensité est assez polymorphe pour englober les modalités les plus diverses et les plus improbables. Ainsi, Tristan Garcia affirme que, à leur manière, même un Bartleby ou un Oblomov sont intenses de par la force de leur inertie. L'ennemi est plutôt la vie plate, la neutralité, la médiocrité bourgeoise. Et il s'agit de tout faire pour éviter cette chute.

C'est alors que se dessine le problème majeur de l'éthos de la modernité : comment faire pour conserver une intensité toujours renouvelée ? Car l'intensification rencontre rapidement sa limite. Et dès que l'intensité accède à un palier, elle disparaît comme intensité. Comment faire pour maintenir cette tension qui donne sens à l'existence ? Trois ruses sont mises en œuvre qui justifient le sous-titre donné à l'ouvrage : "une obsession moderne". Car une hantise habite l'homme intense devenu homme intensif : la peur de tomber dans la routine. Les trois stratégies sont : la variation, l'accélération et le "primavérisme". Il s'agit d'abord de varier perpétuellement les expériences pour multiplier les sensations - d'autant que les sensations ne s'éprouvent que les unes par rapport aux autres ; mais également d'accélérer, d'augmenter, d'intensifier les sensations ; et enfin de multiplier les premières fois, car c'est la nouveauté qui déclenche au plus haut le sentiment d'intensité.

Le problème est que ces ruses conduisent à une forme d'hystérisation du désir jusqu'à l'épuisement. Ce qui menace alors l'homme intensif, c'est son exténuation puis son effondrement. Car la logique de l'intensité tend à sa propre négation. Comment ne pas tomber dans l'effet de routine quelle que soit la ruse envisagée ? La variation n'est jamais assez variée pour ne pas devenir routine de variation, l'accélération perd de son effet de sidération par l'anticipation qu'elle finit par susciter, et le nombre de premières fois ne peut guère que diminuer.

Alors quelle parade pour éviter le burn-out ? De façon très attendue, la solution la plus simple consisterait en un retour aux idéaux anciens et aux promesses qui étaient les leurs : la sagesse et le salut. Deux solutions contraires puisque la première travaille à la désintensification systématique de soi alors que la seconde vise à accéder à un état supérieur où le soi serait sauvé grâce un état d'intensité maximal et permanent. Certes, la demande contemporaine de modèles de sagesse se tourne davantage vers le bouddhisme que vers les philosophies antiques, mais la poursuite du salut correspond bien à ce retour du religieux qui n'aura échappé à personne.

Tristan Garcia interprète ces solutions comme des impasses. En fait, dit-il, c'est notre vie éthique tout entière qui s'est enfermée dans ces voies sans issue.

Notre existence se déroule, dit-il, sur deux plans : la vie et la pensée. Par vie, il faut entendre le sentiment interne de vivre, l'énergie qui nous anime, les sensations que nous éprouvons, les vibrations qui nous portent. C'est la vie que promeut Nietzsche quand il décrit l'énergie créatrice de l'ivresse dionysiaque puis quand il forge le concept de volonté de puissance. C'est également la vie que Bergson célèbre et qu'il oppose à la froide et abstraite mécanique de l'intelligence. Mais nous existons également sur le plan de la pensée. Arendt affirme clairement la distinction des deux plans quand elle reprend le mot de Valéry "Tantôt je pense, tantôt je suis". C'est l'activité de pensée, écrit-elle dans La vie de l'esprit, "qui fait perdre de vue qu'on a un corps" - et cette activité pure est "par conséquent, sans âge, dépourvue de sexe, sans qualité et sans histoire personnelle".

Nous existons sur ces deux plans, mais ces deux plans sont comme en conflit : privilégier l'un reviendrait à disqualifier l'autre. On aurait imaginé que, depuis les Lumières, voire depuis le rationalisme cartésien, la pensée, dans un processus d'objectivation, se serait affirmée contre la vie afin de la discipliner. Mais, d'après Tristan Garcia, c'est paradoxalement le contraire qui s'est produit : l'idéal de la modernité vise l'intensification sans fin des forces vitales. Malheureusement, en privilégiant la vie à la pensée, l'homme moderne s'épuise et se perd dans cette recherche.

Les idéaux de sagesse et de salut inversent la relation en assujettissant le vivant à la pensée. Il s'agit de se soustraire aux perturbations liées aux affects du corps en rendant le sujet calme, égal, débarrassé de ses oscillations perpétuelles. Mais cette volonté de maîtrise par affaiblissement des forces vitales  a pour résultat de sortir de la vie par négation de sa valeur intrinsèque.

C'est alors que l'ouvrage de Tristan Garcia prend un tour inattendu. C'est à tort que l'on imaginait qu'il resterait sur ce ton léger qu'il affectait au début et qui est celui de la collection. Certes, celle-ci s'intitule Les grands mots, mais elle avait été inaugurée par le petit opuscule divertissant de John Perry La procrastination. Et d'ailleurs, La vie intense s'ouvre par la description du "baiser électrique de Leipzig". Nous pouvions croire être dans le ton de cette mode bien contemporaine où il s'agit de penser sans se prendre trop au sérieux. La philosophie doit se déprendre de son esprit de sérieux si elle veut être populaire.

Mais il ne s'agit certainement pas de dire que La vie intense est un livre ennuyeux qui sacrifierait à l'esprit de sérieux, bien au contraire ! Ce qui est inattendu, c'est cette interrogation aux accents tragiques qui achève l'ouvrage. Les dernières pages nous placent devant ce dilemme à la fois éthique et existentiel qui est le nôtre. Comment penser et vivre sans imposer la pensée à la vie ni la vie à la pensée ? Comment ne pas se trahir soi, "en pensant pour défendre sa vie" (qu'il qualifie de "maxime de l'être fort") ou "en vivant pour suivre sa pensée" ("principe de l'être sage") ? Peut-être, ose Tristan Garcia, notre condition est-elle sans issue. Car il n'y a pas de solution, mais une étroite ligne de crête où il s'agirait de "vivre à l'épreuve d'une pensée qui résiste à la vie" et de "penser à l'épreuve d'une vie qui résiste à la pensée". Avec le risque constant de l'incohérence. Toutefois, écrit-il sentencieusement, "il faut résister à la tentation de se rendre cohérent"!

Si nous reprenons la définition donnée par Foucault de la spiritualité comme travail du sujet sur lui-même pour avoir accès à la vérité (L'herméneutique du sujet, Cours au collège de France du 6 janvier 1982), on voit que la méditation éthique proposée par Tristan Garcia renoue avec une tradition séculaire. Et à la question "Comment sortir de la modernité ?", la réponse serait que nous en serions peut-être déjà "à demi sortis" puisque nous pouvons nous représenter ses idéaux du dehors...

 

 

Pour aller plus loin

Arendt H., La vie de l'esprit, 1. La pensée, PUF, 1981.

Foucault M., L'herméneutique du sujet, EHESS-Gallimard-Seuil, 2001.

Hadot P., Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, "Folio Essais", 1995.

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