By

Jouer, un saut dans l'inconnu

Formée à l’école d’Antoine Vitez à Chaillot, puis à celle de Claude Régy au Conservatoire National, Valérie Dréville a travaillé avec les plus grands metteurs en scène européens, notamment Kristan Lupa, Luc Bondy, Romeo Castellucci.

Elle retrouvera en 2017 son maître russe, Anatoli Vassiliev, pour la reprise d'un spectacle ayant beaucoup compté, Médée matériau, de Heiner Müller.

Répétant actuellement La Mouette, d'Anton Tchekhov, sous la direction de l'Allemand Thomas Ostermeier - le spectacle sera créé au théâtre Vidy à Lausanne, avant une tournée qui passera par L'Odéon, à Paris, au mois de juin 2016 - sa présence au cinéma est rare.

Révélée comme infirmière personnelle de Jean-Luc Godard dans Prénom Carmen (1983), le personnage de Françoise Diraison dans Suite armoricaine est son premier rôle principal au cinéma.

Rencontre avec une actrice d’exception.

Quelle a été votre réaction en découvrant le scénario de Suite armoricaine?

J’essaie toujours, lorsque je lis un texte que je serai peut-être amenée à jouer, d’avoir une lecture légère qui me permette de percevoir ma relation avec l’histoire de façon émotionnelle. Cette émotion est précieuse, elle est la base du travail. Lorsque j’ai lu le scénario de Pascale Breton, j’ai été extrêmement touchée par cette recherche du temps perdu, non seulement à travers une biographie, mais à travers la nature, le paysage, l’enfance, la peinture.

Lorsque l’on est d’abord une actrice de théâtre comme vous, que faut-il désapprendre ou modifier du jeu quand on travaille pour le cinéma?

Je crois que le travail de l’acteur est, au théâtre comme au cinéma, fait de savoir et de non-savoir, de maitrise et d’improvisation, d’une construction très rationnelle et d’un lâcher prise. Finalement, le fait de jouer est toujours un saut dans l’inconnu. Pour moi, travailler pour le cinéma est comme de faire table rase. La distance avec la vie est peut-être, mais seulement en apparence, plus mince qu’au théâtre. Ce que j’aime sur un plateau de tournage, c’est que chacun a sa place, le focus, si on y réfléchit, n’est pas uniquement sur l’acteur. Chacun fait son travail, chacun a une responsabilité vis-à-vis du plan qu’on est en train de tourner. Penser à cela enlève le trac. J’aime la troupe, le travail d’équipe.

Votre personnage m’a maintes fois fait penser, par son visage notamment, entre allégresse et gravité, à Danièle Lebrun, sublime actrice de La Maman et la Putain, de Jean Eustache. Cette comparaison vous paraît-elle dénuée de fondement?

Je suis très honorée par la ressemblance avec Danièle Lebrun.

Savoir qu’un film entier reposait en quelque sorte sur vos épaules n’était-il pas trop intimidant? Vous êtes pour la première fois l’actrice principale d’un long métrage.

Bien sûr, c’est intimidant. Au théâtre, c’est la même chose. On arrive le premier jour terrifié. La question de la légitimité se pose toujours, et tous les jours. Il n’y a que le travail qui peut nous guérir de cette maladie!

Comment avez-vous été dirigée?

J’ai vécu ce film un peu comme un rêve. Apres notre première rencontre avec Pascale, nous avons réalisé que mon emploi du temps ne me permettrait sans doute pas de faire le film. Et puis, après quelques semaines, Pascale est revenue vers moi. Le fait de tourner de façon discontinue, de l’automne au printemps, rendait les choses possibles, en jonglant avec mes dates de tournées. J’ai toujours gardé avec moi cette surprise d’être là, ce presque impossible, improbable, et je crois que cela était bienvenu pour le travail. Avec Pascale, nous avons répété en amont, nous nous rencontrions pour les costumes. C’étaient des moments très importants. Sans nous parler beaucoup, nous nous accordions. Ce n’était pas des répétitions comme au théâtre, mais je dirais qu’elle me transmettait une forme d’énergie, une sensibilité. Pascale était très sûre de ce qu’elle voulait raconter, ce qui lui permettait d’être extrêmement libre, de réécrire une scène, de remettre en question certaines choses, je me sentais parfaitement en confiance avec elle. Cette confiance m’a donc permis de travailler avec Pascale, et seule, de mon côté. C’était une très belle collaboration.

La discontinuité du plan de travail a été très précieuse pour moi. Cela me donnait le temps de penser à Françoise, aux situations qu’elle rencontre, à la complexité de ce moment de sa vie. Je dirais que c’est un personnage qui se travaille en «creux». Il fallait du temps pour cela, pour intérioriser cette histoire, la mélanger avec ma propre vie, vivre avec Françoise, avec le film. Je me suis documentée sur les cours d’histoire de l’art, et aussi j’ai fait pas mal de recherches sur cette dimension chamanique, sur ce monde presque disparu des guérisseurs, des plantes, de leurs pouvoirs, de leurs noms. J’ai parlé avec quelqu’un, sur le tournage, dont le grand père était guérisseur. Je peux dire que cela a été pour moi comme un choc, la découverte de quelque chose à la fois étranger et intime. Cette part magique a été, au fur et à mesure du tournage, le cœur du personnage, sa source profonde. Je ne m’y attendais pas, mais cela m’a envahie, moi aussi.

Qu’avez-vous apporté de votre personnalité au personnage?

Ce qui est intéressant dans le rapport entre l’acteur et le personnage, c’est l’échange. L’acteur s’approche de son personnage, lui apporte sa mémoire, sa biographie, ses pensées. Dans ce processus, il arrive un moment où un renversement se produit. Ce n’est plus seulement l’acteur qui interroge le personnage et lui demande qui il est, mais aussi ce que demande le personnage à l’acteur. On peut véritablement parler d’une rencontre. A travers le personnage, l’acteur trouve la possibilité de dire ce qu’il n’oserait pas, ou ne pourrait pas dire en son nom propre.

Comment avez-vous compris le projet filmique de Pascale Breton?

La compréhension du projet de Pascale a été pour moi un processus à combustion lente, car la beauté de son film n’est pas explicable. Je peux dire simplement que l’émotion que j’ai eue à y travailler, à le voir, me fait penser que tout y est vrai.

Quel est votre lien personnel à la Bretagne?

J’avais peu de rapport personnel à la Bretagne avant d’y tourner le film de Pascale. Maintenant c’est différent. J’ai l’impression d’y avoir de la famille…

Qu’est-ce que l’Arcadie pour vous?

C’est le lieu de la fascination.

Propos recueillis par Fabien Ribery

 

 

 

Suite Armoricaine

 

 

 

vs_suite-armoricaine-05

 

 

 

 

 

 

Pour moi, travailler pour le cinéma est comme de faire table rase. La distance avec la vie est peut-être, mais seulement en apparence, plus mince qu’au théâtre.

 

 

 

 

La question de la légitimité se pose toujours, et tous les jours. Il n’y a que le travail qui peut nous guérir de cette maladie!

 

 

 

 

 

J’ai toujours gardé avec moi cette surprise d’être là, ce presque impossible, improbable

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Suite armoricaine, film de Pascale Breton, avec Valérie Dréville, Kaou Langoët, Elina Löwensohn, 2016, 2h28 – sortie nationale le 9 mars 2016

Pascale Breton viendra présenter son film Suite Armoricaine aux studios à Brest, le 6 mars à 18h. Présence de l'acteur Kaou Langoët.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply