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Devenir le plus étranger possible / Entretien avec Mickaël Ferrier

Michaël Ferrier, Mémoires d’outre-mer, Gallimard, Collection L’Infini, 2015, 342p


 

Michaël Ferrier a écrit avec Mémoires d’outre-mer, enquête sur un grand-père insoumis, l’un des romans les plus importants de 2015. Aucun prix littéraire ne l’a récompensé, c’est une anomalie. Rencontre à Tokyo avec un esprit précis, amical et chatoyant, en attendant la sortie en mars prochain du livre collectif Penser avec Fukushima.

La mémoire est au centre de votre œuvre. Sympathie pour le fantôme (Gallimard, 2010) retraçait les destinées du marchand d’art Ambroise Vollard, de Jeanne Duval, muse de Charles Baudelaire, et d’Edmond Albius, « marieur de fleurs ». Fukushima (Gallimard, 2012) faisait au présent le récit d’un désastre que la mémoire officielle aurait tôt fait de recouvrir de mensonges. Mémoires d’outre-mer, votre dernier livre publié, est une enquête vous menant à Madagascar sur les traces de votre grand-père, acrobate du cirque Bartolini, homme d’affaires, et aventurier. Une des plus belles ambitions de la littérature n’est-elle pas de réveiller les morts?

Le thème de la mémoire est en effet important. Je choisis des figures peu ou prou oubliées de l'Histoire - ou pour le dire plus exactement, elles m'appellent - et je compose, par petites touches, un récit par les marges, une histoire latérale. Ces oubliés de la grande Histoire, de l'Histoire majuscule (l'Histoire avec sa grande hache, disait Perec), m'intéressent. Qu'ont-ils à nous dire? Pourquoi les a-t-on oubliés - ou retirés - des grands récits officiels? Qu'apprend-on en leur prêtant l'oreill ? C'est un travail d'écoute.

Certains reviennent parfois sur le devant de la scène (c'est le cas de Vollard, aujourd'hui largement reconnu et réhabilité), d'autres occupent une position souvent décriée (c'est le cas de Jeanne Duval), d'autres enfin sont presque complètement oubliés (comme Albius, très peu connu en dehors de la Réunion), mais tous ont quelque chose à nous dire, dans toutes les modalités variables de leur présence. Ils permettent, de manière concrète, individuelle, unique mais également partageable, de retrouver ce qui, dans l’expérience esthétique, questionne le statut de la réalité communément admise. C'est pourquoi je les nomme « fantômes ».

Mais il y a aussi autre chose, quelque chose de plus profond, dans ce voisinage, ou pour mieux dire ce compagnonnage avec la mort et la mémoire. L’œuvre d’art « est offerte à l’innombrable peuple des morts » écrivait Genet dans une formule mémorable. C'est en 1957, dans L’Atelier d’Alberto Giacometti, au moment où Giacometti, en proie à une crise terrible, peint notamment à partir du modèle japonais Yanaihara ses célèbres et terrifiantes Têtes noires... En écrivant cette phrase, Genet place la « spectralité » à la fois au fondement et à l'horizon de toute expérience esthétique. On n'écrit finalement que par et pour les morts. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs forcément une écriture morbide. Paradoxalement, et une longue fréquentation des cimetières et des hôpitaux, des prisons ou des asiles, vous le confirmerait aisément, il se trouve que c'est dans ces lieux de la mort que palpite le plus souvent une énergie indomptable. Prisonniers, souffreteux, aliénés, malades ou handicapés : tous ces gens qui semblent revenir de l'autre côté de la mort pour vibrer un petit peu encore m'ont toujours profondément ému. Les plus vivants d'entre eux arrivent encore à se réjouir aux confins de la mort.

Giacometti_Tete_noire_huile_sur_toile_1958

Certains écrivent pour se livrer à une analyse minutieuse de chaque moment de la vie, pour en tirer une leçon, sociologique, philosophique ou autre. Je me place quant à moi aux frontières de la mort pour en extraire un battement, une onde, un pétillement, une qualité de vibration renouvelée. On le voit, il y a là quelque chose qui n'est pas seulement relié au thème banal du souvenir, mais se trouve placé au centre d'une lutte contre l'anéantissement. C'est peut-être le ressort le plus tenace de ce qu'on appelle une œuvre d'art.

Contre les vents mauvais du repli identitaire, vous faites l’histoire de France depuis l’un de ses points aveugles, ses territoires coloniaux. Vous préférez, me semble-t-il, bien davantage les Français de branche et d’alluvion aux Français de souche. Mais, qu’est-ce qu’être français?

Je ne préfère aucun Français à un autre. L'expression « Français de souche » n'a à mes yeux aucune pertinence, elle est le contraire même de ce que nous pouvons nommer la France. On est français ou on ne l'est pas, un point c'est tout. Et si on l'est, on a des droits et des devoirs. Il y a plusieurs manières d'être français, et toutes se valent : le Français d'Auvergne ou de la Creuse est aussi français - pas plus, pas moins - que le Français de Paris ou que celui de la Réunion. La France moderne s'est construite précisément sur cette idée, il semble nécessaire de le rappeler, dans ces temps de confusion généralisée. Nous assistons aujourd'hui à une immense régression de l'idée de la France, et les gens qui utilisent cette expression ne semblent pas se rendre compte qu'ils participent de l'abaissement dont ils se désolent.

 

Vous soulignez à plusieurs reprises dans votre livre le peu d’intérêt des historiens pour Madagascar, mais aussi pour l’histoire de la Résistance d’outre-mer. A quoi attribuez-vous cette quasi absence de recherches?

Il y a tout de même quelques exceptions, dont une particulièrement brillante : Eric Jennings, auteur de Vichy sous les tropiques [Vichy sous les tropiques. La Révolution nationale à Madagascar, en Guadeloupe, en Indochine, 1940-1944, trad. de l’auteur, Paris, Éditions Grasset et Fasquelle, 2004. Un autre texte, disponible en ligne : « Vichy à Madagascar : conjoncture, mutations, et Révolution nationale dans la Grande Ile », http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/Sem/MadagaVichy.pdf], dont je me suis beaucoup servi pour Mémoires d'outre-mer et à qui je rends ici hommage. Il mène depuis longtemps ce travail, avec une constance et une qualité admirables.

Je ne suis pas un historien, et je ne prétends pas l'être, mais j'ai le plus grand respect pour le travail des historiens. La relative absence de travaux sur Madagascar dans l'Histoire de France ou de l'outre-mer dans la Résistance peut s'expliquer de plusieurs manières. Il y a notamment cette difficulté à penser la France comme un territoire qui ne se réduit pas à l'Hexagone. Mais nous assistons aussi aujourd'hui - et depuis une dizaine d'années - à une reconfiguration considérable du champ historiographique, avec des courants d’analyses d’une grande ampleur qui remettent en question ce rétrécissement hexagonal. On peut citer Emmanuelle Saada avec ses travaux sur les enfants de l'empire colonial, Suzanne Citron, Arlette Farge, Françoise Vergès... et de nombreux autres. C'est aussi l’« histoire inquiète » (selon la belle expression de Patrick Boucheron), la prise en compte d'une histoire sinon partagée, du moins « à parts égales » (comme la nomme le politologue Romain Bertrand, dans L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Seuil, 2011, étudiant la rencontre de 1596 entre Hollandais et Javanais). Cet ouvrage étudie la rencontre de 1596 entre Hollandais et Javanais.), ou d'une « histoire connectée », comme l’a désignée avec un grand sens de la formule l’historien indien Sanjay Subrahmanya [Explorations in Connected History : From the Tagus to the Ganges, New Delhi, Oxford University Press, 2004].

Mémoires d’outre-mer est-il le fruit de plusieurs séjours à Madagascar? Comment avez-vous procédé lors de votre enquête généalogique? Quelles aides avez-vous reçues?

J'ai avec Madagascar un rapport d'enfance et un lien fondateur. C'est ici que j'ai appris à lire, écrire, compter. J'y ai vécu plusieurs années enfant et y suis retourné à de multiples reprises lors de mon adolescence et à l'âge adulte. Cette enquête généalogique est donc le fruit non seulement de plusieurs séjours mais d'une véritable imprégnation. Des recherches dans les archives, les bibliothèques et les cimetières, mais aussi des discussions, des entretiens menés sur plusieurs années, avec des personnes très variées : ma famille bien sûr, mais aussi des pêcheurs, des tailleurs, des bijoutiers... Ce sont eux qui m'ont aidé, parfois sans le savoir. Parfois, un simple geste vous ouvre tout un univers disparu. Quand une vieille couturière malgache m'explique la technique de la « peinture à l’aiguille » ou la « broderie à fil d'or », ce ne sont pas seulement des bouquets d'iris ou des papillons bleus qui remontent sur la page, mais tout un art de vivre et des manières de penser.

Vous n’évoquez pas le bagne de Madagascar, fermé en 2000. Le matériau était-il trop riche?

J'aurais aimé en parler, mais dans un livre, on ne peut pas tout mettre : il y a des problèmes de cadence et de cohérence. Il y a une belle correspondance de Flaubert à Feydeau, en 1859, au moment où il est dans l'écriture de Salammbô. Au fil des lettres, on s'aperçoit que plus Flaubert avance, plus il se déleste, et parfois de passages qu'il considérait lui-même comme les plus réussis. Plus il écrit, plus il écrème. Il fait par exemple la confidence suivante : « J’ai enfin terminé mon interminable quatrième chapitre, d’où j’ai retranché ce que j’en aimais le mieux. » De même, pour le cinquième chapitre : « Je me suis débarrassé du Ve (chapitre) par la suppression de deux morceaux excellents, mais qui ralentissaient le mouvement. »
Il faut savoir trancher et retrancher : ce sont des questions d'économie romanesque, de rythme et de narration. Je n'ai pas évoqué le bagne de Madagascar car il s'intégrait mal dans mon esprit à ce livre sur une mémoire plutôt joyeuse et bondissante, mais aussi pour des raisons éditoriales : j'ai en effet un autre livre en préparation sur le bagne. Il sortira en 2017 et sera centré sur le bagne de Guyane, mais évoquera en passant celui de Nosy Lava.

Peut-on revenir sur ce qui s’est appelé le « projet Madagascar »?

Oui, il serait bon de revenir dessus! C'est tout de même un projet étonnant que celui de déporter tous les Juifs d'Europe à Madagascar. Pourquoi Madagascar? Pour quelles raisons politiques, économiques, stratégiques, symboliques? Quelles en auraient été les modalités concrètes? Y avait-il une part de ruse chez Hitler à évoquer ce projet devant Mussolini (afin de semer le trouble dans son esprit sur les intentions nazies)? Et, point très important : comment s'articule ce projet avec celui des camps d'extermination? Ballon d'essai? « Solution » (si j'ose dire) alternative? Quel rapport, mais aussi quelles différences, avec les autres projets de ce genre depuis la deuxième moitié du XIXe siècle (Ethiopie, Birobidjan...)? Curieusement, alors que les études sur l'extermination des Juifs sont nombreuses et très documentées, le « projet Madagascar » n'a pas encore reçu toute l'attention qu'il mérite [lire Eric Jenning, « Writing Madagascar Back into the Madagascar Plan » (en anglais), Holocaust and Genocide Studies, Volume 21, Number 2, Fall 2007, pp. 187-217. Disponible en ligne (payant) : http://hgs.oxfordjournals.org/content/21/2/187.full.pdf+html].

L'an dernier, l'Institut français de Tokyo m'a demandé de présenter Le Dernier des Injustes, le dernier film de Lanzmann, à l'occasion de sa sortie au Japon [http://www.ambafrance-jp.org/Journee-internationale-de]. J'ai été très impressionné par le film : je trouve qu'il nous invite à une réflexion non seulement sur le martyre du peuple juif, mais sur les conditions de possibilité historiques, sociales, économiques, symboliques, structurelles, qui ont permis ce massacre. Comme tel, et contrairement à ce qu'on dit souvent de Lanzmann (qui serait un obsédé de la cause juive, etc.), c'est un film qui offre un formidable matériau à qui veut réfléchir sur le génocide des Juifs évidemment, mais aussi, de manière paradigmatique, sur les mécanismes par lesquels l'horreur peut s'installer dans une société dite civilisée.

La composition même du film est à cet égard révélatrice : Le Dernier des injustes prend en charge trois époques : celle de l'extermination proprement dite bien entendu - mais il remonte aussi avant la guerre pour montrer les racines de la déportation et de l'extermination. Et il poursuit ensuite bien après - jusqu'à notre époque - pour mettre en perspective toute la période de l'après-guerre et de la constitution du corpus du génocide (avec le procès Eichmann et le texte d'Hannah Arendt sur « la banalité du mal » notamment). Ainsi, c'est une perspective à longue-vue que le film met en place, en amont et en aval de l'extermination proprement dite.

Mais il se trouve que Le Dernier des Injustes comporte aussi une assez longue séquence consacrée au Projet Madagascar. C'est la première fois à ma connaissance que Lanzmann évoque cet événement dans un film (Shoah n'en soufflait mot), et ce n'est bien évidemment pas un hasard. Ce faisant, Lanzmann ne se contente donc pas de replacer l'événement dans une perspective historique, il opère aussi un décalage géographique, incluant une dimension qui n'est pas qu'européenne, et lui donnant ainsi une ampleur supplémentaire - toute son ampleur.

Lorsque j'ai présenté la version japonaise de ce film en janvier 2015 à Tokyo, l'Institut français avait aussi sollicité un écrivain japonais, Masatsugu Ono. J'ai été frappé, et même ému, de constater qu'en tant qu'écrivain japonais (il venait de recevoir le prix Akutagawa, l'équivalent de notre Goncourt, la plus prestigieuse distinction littéraire du Japon), Ono se sentait complètement concerné par l'extermination des Juifs d'Europe. En débattant avec lui sur le film, et en discutant avec de nombreux spectateurs japonais, je me suis aperçu que beaucoup de gens au Japon s'intéressent à cet événement non seulement pour sa portée historique, mais aussi parce qu'ils peuvent le relier à d'autres formes de barbarie qui ont pu avoir lieu en Asie (massacre de Nankin, esclaves sexuelles coréennes, colonisation japonaise...), non pas pour le relativiser mais pour y trouver des points de repère et de comparaison.

Ainsi, de l'Europe au Japon, en passant par Madagascar, la mémoire passe, se transforme et circule. Et pour répondre à votre question, oui, il faut revenir sur ce Projet Madagascar - et d'autres événements - de cette manière, libre, inspirée, vivifiante.

Quand la mémoire est trop vive, ne risque-t-on pas l’insomnie?

Sans aucun doute. C'est le sujet de la nouvelle de Borges, Funes el memorioso. Le jeune homme nommé Funes est atteint d'hypermnésie, c'est-à-dire qu'il se souvient absolument de tout. Il vit dans le souvenir et seulement dans le souvenir : coupé de toute liaison avec ses contemporains, il finira par mourir... d'une congestion pulmonaire. La leçon est claire : il faut savoir oublier, pour ne pas laisser les morts prendre la place des vivants.

C'est aussi le sujet de ce très étrange film de Truffaut, La chambre verte, où un homme vit quasi uniquement dans le souvenir des défunts. L'oubli fait partie de la vie, sinon on se condamne à vivre parmi les morts et dans la déploration nécrologique. En même temps, dans cette nouvelle comme dans ce film, c'est l'excès de mémoire qui est néfaste, pas la mémoire elle-même.

Votre livre rentre-t-il finalement dans le champ des post-colonial studies?

Faites-le entrer où vous voudrez! Il s'arrangera toujours pour en sortir, j'espère.

On connaît le travail de Jean Paulhan sur les proverbes malgaches. Quels sont les écrivains français ayant écrit sur Madagascar?

Le travail de Paulhan sur les hain-teny est remarquable : Apollinaire, mais aussi Paul Eluard ou André Breton y seront très sensibles, et sauront s'en souvenir pour lancer la grande révolution poétique du XXe siècle. Concernant les écrivains français ayant écrit sur Madagascar, je renvoie aux sites de ce grand lecteur qu'est Pierre Maury, notamment la Bibliothèque malgache : http://www.bibliothequemalgache.com

Tout récemment, il y a eu le beau livre de Douna Loup, L'oragé, paru au Mercure de France en même temps que Mémoires d'outre-mer. Nous avons fait un débat en duo avec elle, en septembre 2015, à la librairie Gallimard du boulevard Raspail, et même un beau trio puisqu'il était orchestré par la subtile baguette de Norbert Czarny. L'oragé est écrit dans une belle langue, orale et lyrique : Douna Loup décrit joliment Madagascar comme une « cosse de sauvagerie qui contient faune et flore », mais on pourrait en dire autant de son écriture, poétique et variée, où l'on sent une énergie qui affleure et court sous toutes les phrases, qu'elles soient folles ou fluides, fragmentaires ou plus nonchalantes.

Traduit-on en français la littérature malgache Quels sont les auteurs contemporains qui comptent?

On peut citer Michèle Rakotoson et Jean-Luc Raharimanana, qui sont sans doute les auteurs malgaches vivants les plus connus au delà des frontières de Madagascar : tous deux montrent, chacun à sa manière, ce que cette île peut apporter de talents multiples dans sa diversité. Mais j'aimerais citer aussi Johary Ravaloson, ce surfeur géotropical dont j'ai bien aimé le recueil de nouvelles Antananarivo, ainsi les jours [éditions numériques coopératives Publie.net, 2010]. Sa vision d'Antananarivo est plus rude que la mienne, mais il la décrit avec beaucoup de talent : « Les mille ruelles et les mille escaliers reliant les différents quartiers de la ville basse et la haute ville se laissent cloisonner par milles barrages où guettent mille détrousseurs. »
Dans un genre tout différent, les deux livres qu'il a publiés avec la photographe Sophie Bazin : Zaho Zafimaniry/Zafimaniry intime et Zahay Zafimaniry/Nous, Zafimaniry, fruit d'un atelier d'écriture auprès d'enfants et de sculpteurs en pays Zafimaniry [Johary Ravaloson et Sophie Bazin, Zaho Zafimaniry/Zafimaniry intime, Dodo vole, La Réunion, 2008 et Zahay Zafimaniry/Nous, Zafimaniry, Dodo vole, La Réunion, 2010], sont également admirables, les photos aussi sont magnifiques (http://sophiebazin.canalblog.com).

Antananarivo, que vous décrivez admirablement, est-elle une ville pour demain?

C'est déjà une ville pour aujourd'hui. Le fait que L'oragé de Douna Lou et Mémoires d'outre-mer paraissent au même moment, en 2015, me semble augurer d'autres moissons futures : une ville comme celle-ci, un pays comme celui-ci, ne peuvent laisser indifférent.

Vous écrivez depuis Tokyo, où vous enseignez la littérature, sujet d’un livre drolatique (Tokyo, petits portraits de l’aube, Gallimard, 2003, rééd. poche Arléa, 2010), notamment sur le milieu universitaire. Avez-vous souhaité prendre le large afin de vous confronter à une altérité radicale et de nomadiser à partir de cet ensemble d’îles qu’est le Japon?

Je n'ai pas calculé les choses de cette manière, je n'ai pas calculé grand chose en fait. Je suis parti au Japon pour faire mon service militaire : je devais y rester 16 mois, j'y suis depuis quasiment un quart de siècle. Mais il est vrai que je suis sensible à cette belle expression de « prendre le large ». J'aime prendre les choses sous un autre angle, j'aime en architecture les décrochés et les décalages, comme dans certains projets de Fujimoto Sou [par exemple, « l’Arbre Blanc », sélectionné par la ville de Montpellier : http://urbanattitude.fr/wp-content/uploads/2014/04/sou-fujimoto-arbre-blanc-montpellier-06.jpg et http://urbanattitude.fr/wp-content/uploads/2014/04/Sou-Fujimoto-.-multipurpose-Tower-.-Montpellier-1.jpg], les passerelles, les surprises, les coursives, les escaliers. J'aime en musique les improvisations du jazz, la manière de revisiter un classique dans une tonalité ou un rythme radicalement différents, comme quand Thelonious Monk reprend une chanson japonaise du début du XXe siècle, Kojo no tsuki (La lune sur le château), pour en faire un air de jazz à la fois fidèle à la beauté mélancolique de l'original et tout à fait renouvelé.

 

(chanté par Ôtaka Yoshiko)

Beaucoup d’écrivains français sont passés par ce pays, que l’on songe à Paul Claudel, Alain Jouffroy ou Philippe Forest par exemple, mais peu y restent finalement au long terme. Quelle est la raison de ce phénomène?

J'ai une pensée particulière pour Alain Jouffroy, qui vient de nous quitter. J'ai eu la chance d'avoir avec lui quelques belles discussions, dans son appartement de l'avenue Gambetta à Paris et dans sa maison du Cotentin, où il avait eu la gentillesse de m'inviter. Je salue ici sa mémoire, avec affection. Il était doté d'une belle érudition, teintée d'un humour pétillant : l'alliage de ces deux qualités chez lui, si rare, m'a toujours beaucoup plu, et me laisse le souvenir d'une grande élégance, une élégance un peu étrange, un peu cocasse, un peu de guingois - et cela lui allait bien. Il était curieux, spirituel, très ouvert à l'étranger et à la nouveauté. Son rapport au Japon était intime et profond, même s'il n'y est resté que quelques années, c'est un pays qui l'a profondément et amoureusement marqué.

Claudel est tout de même resté au Japon de novembre 1921 à février 1927, soit plus de cinq ans. Le Japon a joué un rôle fondamental, aussi bien pour son théâtre (Le Soulier de Satin y est en grande partie composé) que pour sa poésie (voir de manière exemplaire les Cent Phrases pour éventails).

Il y a aussi des gens qui y passent seulement quelques jours ou quelques mois mais qui, à la lettre, n'en reviennent pas. Et qui continuent ensuite leur périple japonais, par des lectures, par des voyages, par des conversations. Le cas de Philippe Forest est à cet égard exemplaire : ses textes sur le Japon sont très variés (une monographie d'Araki, plusieurs essais critiques, un roman superbe, Sarinagara) et ils apportent tous un timbre unique, quelque chose d'irremplaçable.

Après, il y a aussi les hasards de la vie. Quant à moi, j'ai eu la chance de venir au Japon tôt, d'y trouver du travail, j'ai eu sans doute aussi une bonne dose d'abnégation - ou d'inconscience! Il n'est pas donné à tout le monde de rester au Japon, d'y passer de longues années, d'en apprendre - difficilement - la langue, d'en épouser - délicieusement - les êtres et les paysages, d'en découvrir - avec surprise, perplexité ou ravissement - l'histoire, les coutumes... Il faut savoir se déprendre, renoncer à certaines ambitions de carrière par exemple : il arrive que les opportunités professionnelles et les prix littéraires s'éloignent (tant mieux!), que certaines amitiés soient en souffrance (tant pis!). Claudel le dit très bien dans son Journal, deux ans déjà avant la fin de son séjour : « Le mot détachement ne serait pas exact, ce serait plutôt un écartement des choses de moi, la création d'un espace vide de plus en plus large » (en janvier 1925). Regardez le toit des temples japonais : « la géométrie éludée par l’aile! » disait Claudel, dans une de ces formules dont il a le secret. Sa fonction n’est pas tant de donner protection et couronnement que de suggérer l’envolée : « les deux lignes divergentes se recourbent et se relèvent légèrement créant au-dessous d’elles un vide qui attire à lui tout l’édifice... ». C'est peut-être une réponse à votre question : le Japon comme un vide, un vide dévorant qui dégage une ouverture inouïe et attire à lui tout l'édifice... Y rester longtemps, c'est saisir la chance de cet envol, mais aussi prendre le risque de ce vide. Ensuite, cela ne fait pas automatiquement de vous un héros pour autant : tout est dans l'audace et l'acuité des vues que ce vide suggère.

Vous avez fourni un important travail de collectage de textes de Maurice Pinguet (Le texte Japon, Seuil, 2009), grand connaisseur du Japon, directeur de l’Institut franco-japonais (1963-1968), esprit rare, mais finalement peu à peu tombé dans un relatif oubli. Qu’en est-il aujourd’hui de sa réception?

Le Texte Japon, introuvables et inédits a eu un excellent accueil critique et un honorable succès de vente, pour ce genre de livre en tout cas. La réception de ces textes, intelligents, exigeants, prend du temps, en dehors des circuits de consommation à la mode. Elle se fait par le bouche à oreille, certains clubs de lecture, la librairie intelligente, le blog... Tous les espaces non encore complètement sclérosés par l'industrie du divertissement.

Pinguet est aussi un de ceux que j'appelle « fantômes » : on les voit peu, c'est une présence en pointillés, clignotante. Mais il suffit qu'on les rencontre une fois et ils ne vous lâchent pas. J'ai parmi mes projets de publier une nouvelle série de textes de Pinguet, eux aussi inédits, dont quelques journaux de voyage à travers le Japon tout à fait passionnants. Avis aux éditeurs!

On devine à la lecture de votre dernier livre que l’Inde vous attire beaucoup, votre œuvre, par capillarité, pouvant peu à peu prendre les dimensions de la planète. N’êtes-vous pas fasciné par la façon dont les hommes habitent poétiquement le monde?

Vous avez tout à fait raison. J'étais d'ailleurs en Inde à l'été 2015, sur une invitation de l'Alliance française de Pondichéry, avec la participation de l'Institut français, pour une résidence d'écriture.

Je suis arrivé à Chennai, où m'attendait Olivier Litvine, l'excellent directeur de l'Alliance française, sous un ciel d'orage bleu pétrole zébré d'éclairs incandescents et dans une cohue invraisemblable : on aurait dit que les hommes et les dieux s'étaient donné rendez-vous pour m'accueillir dans une atmosphère électrique. Le jour même de mon arrivée, les experts de l'ONU rendaient leurs prévisions selon lesquelles, à l'horizon 2030, l'Inde serait le pays le plus peuplé du monde (1,5 milliard d'habitants), devant la Chine (1,38 milliard d'habitants). Il me semble qu'ils oublient dans leurs calculs quelques Chinois non déclarés à cause de la politique de l'enfant unique, qui vient de prendre fin mais a tout de même donné naissance à quelques millions de Chinois invisibles, mais enfin, à cette échelle, on comprend que « prévision » ne rime pas forcément avec « précision » : à ce niveau de réservoir démographique, on ne va pas pinailler pour quelques centaines de millions!

En me frayant un chemin dans cette houle, les jeunes, les vieillards, les nouveau-nés (emportés, pour on ne sait quel baptême, dans le hall de l'aérogare), les grands, les petits, les bedonnants, et flottant comme un bouchon au beau milieu de cette foule de bruits, rumeurs, clameurs, klaxons des camions... - entre les cris des hommes, les murmures des femmes et les rires des enfants, j'avais l'impression d'être entré dans un pays-continent. C'est une façon d'habiter poétiquement le monde, comme vous dites, et aussi légèrement bordélique. C'est épuisant, mais j'adore.

Il y aura un texte pour parachever cette résidence d'écriture. Il s'intitule Kolam pour quelques millions de klaxons - et pour ceux qui ne savent pas ce qu'est un kolam, c'est ici pour en avoir plein les yeux : https://www.google.fr/search?q=kolam&biw=1440&bih=838&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwiDtqKZ86DKAhWEH5QKHemKD6cQ_AUIBigB. Et ici pour commencer à comprendre : http://www.murielbresteau.com/index.php?id=coups-de-coeur

Photographiez-vous les lieux que vous traversez ? Selon quelles perspectives?

Oui, j'ai une passion immense pour la photographie. Certaines de mes photographies sont d'ailleurs en ligne, sur la page d'accueil du site Tokyo Time Table : http://www.tokyo-time-table.com

J'aime dans la photo ce sentiment de rencontre, radicale et évanescente, que le développement du numérique lui-même n'a pas réussi à faire disparaître. Ichi-go, ichi-e, dit-on en japonais : « Une rencontre, une seule fois ». Ce qui a lieu n'a lieu qu'ici et qu'une seule fois. C'est un peu comme quand on trace un kanji : « Pendant qu’on écrit un caractère chinois, il ne faut pas respirer. Le pinceau court sur le papier, la main pense toute seule, le fait même d’écrire donne naissance à son espace propre. La vie se trace dans un souffle, il n’y a rien d’autre à raconter. » [Tokyo, petits portraits de l'aube, Gallimard, 2004, rééd. poche Arléa, 2010].

Tokyo, le 12 janvier 2016

Propos recueillis par Fabien Ribery (envoyé spécial à Tokyo)

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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