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Mon Petit Robert m’indique qu’une guimbarde est un petit instrument de musique rudimentaire, de la famille des idiophones selon la classification organologique de Sachs/Hornbostel (qui fait encore référence aujourd’hui), fait de deux branches de fer que l’on maintient dans la bouche et d’une languette de métal que l’index fait vibrer. Il ne parle même pas d’Ennio Morricone ni du jeu subtil et délicat de Clint Eastwood dans Et pour quelques dollars de plus. Pas de quoi donner une irrépressible envie de se précipiter à un concert de guimbarde en solo, il faut en dire un peu plus.

Comme par exemple que la guimbarde est l’un des instruments les plus anciens du monde (attesté dès le IIIème siècle av. J.C. en Chine), qu’il en existe non seulement en métal mais aussi en bois ou en bambou, à une, deux, trois voire quatre lamelles, et que d’une région à l’autre, ses noms sont aussi charmants qu’évocateurs : « harpe de bouche » en Turquie ou en Espagne, « vièle de bouche » en Mongolie, « fer qui résonne » ou « tambour de gueule » en Allemagne, « violon de bouche » en Suède, morsing en Inde, ou encore le très joli Scacciapensieri (« chasse-pensées ») italien.

Dire ensuite que la guimbarde est un instrument intime. Peut-être même le seul, en dehors de la voix et avec quelques arcs musicaux africains, à se servir de la bouche comme cavité résonante. La lamelle, en soi, n’a pas de vie. Elle vibre faiblement et inutilement à une fréquence imposée par sa longueur lorsqu’on la pince, avec des partiels non harmoniques. Il ne suffit donc pas de la faire vibrer, encore faut-il lui offrir une résonance, celle de son propre corps, qui va agir sur la vibration de la lamelle en produisant des sons plus ou moins harmoniques. Cela, c’est la théorie. En pratique, le joueur de guimbarde susurre la mélodie plus qu’il ne la joue. C’est un art de la suggestion, où ce que l’on entend dépasse ce que l’on écoute.

Et dire enfin que la personnalité de Wang Li, son approche et sa maîtrise de l’instrument, son entièreté lorsqu’il est en scène, le message universaliste qu’il transmet laisse les auditeurs sans voix. De la fureur haletante d’un rythme tribal à la délicatesse d’un clavecin, Wang Li nous emmène loin dans le temps et dans l’espace – ailleurs. Peu importe où et quand. Il se fait l’écho de guimbardes très différentes, puisant dans la force ou la douceur de chacune un éventail d’ambiances uniques, de l’incantation chamanique à la techno. Ce voyage interdimensionnel s’agrémente d’airs envoûtants de flûte à calebasse (ou orgue de bouche) qui ont la douceur de la soie, l’odeur du wŭxiāng fěn et la beauté d’un vol au-dessus de la muraille de Chine. Avant de revenir en résonance.

De nombreux mythes placent le son à l’origine de la matière ; une vibration fait jaillir la vie du néant - In principio erat vibratio. Le jeu organique de Wang Li résonne comme un écho lointain du son primitif. On entend la respiration, l’air, le chant qui sortent de sa bouche comme une allégorie sonore de la naissance de la vie. C’est peu dire que ce concert d’ouverture du festival No Border #5 a donné le la !

Crédit photographique : Eric Legret

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Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

 

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