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Abdelwahab Meddeb, Instants soufis, préface de Christian Jambet, Albin Michel, 2015, 190p

Adel Abdessemed et Adonis, La peau du chaos, Correspondance, Actes Sud, 2015, 69p

Et si nous remettions les pendules à l’heure ?

Et si, contre l’overdose de l’islam politique, son prêchi-prêcha, ses couteaux de cuisine et ses selfies de l’horreur, nous revenions, simplement, bras ouverts, l’esprit acéré, tigre prêt à bondir dans la joie du monde enfin révélé, à la beauté et la force de l’islam spirituel ?

Et si, contre les divisions, les dualismes faciles, nous tentions l’expérience de l’Un ?

Et si les femmes, en ces terres d’abandon et de liberté, étaient nos meilleurs guides ?

On pense parfois que la sagesse soufie est une affaire d’hommes, mais c’est méconnaître ce que l’islam le plus libre doit à ses saintes, révérées de Tunis à Basra, au nez et à la barbe des rigoristes.

Pour le philosophe et mystique du début du XIIIème siècle Ibn Arabi, ce cœur chevaleresque dont la rencontre de quelques saintes en Andalousie détermina l’éveil spirituel (trouver quelque part et méditer L’esprit du sacré), le corps féminin manifeste par l’incroyable de sa jouissance la puissance d’une transcendance d’ordre divin, à l’instar de l’ivresse bachique pour les adeptes de l’enivrement (soufisme de la démesure).

Frères humains qui avec nous vivez, ne le savez-vous que trop pour chercher à l’oublier, dans la persécution des plaisirs formant les basses eaux de vos petites extases méchantes ?

Au cœur de ce courant infiniment précieux du premier islam qu’est le soufisme, repose l’instant, sa nudité parfois effrayante, sa profondeur, cette attente creusée par le jeûne, les pratiques ascétiques, les débordements même, que viendra combler quelquefois de façon fulgurante l’arrivée de Dieu, cette grâce toujours inattendue, telle la présence d’un voleur dans la nuit.

Voilà pourquoi les dévots sont les pires ennemis de Dieu, parce qu’en eux le calcul a remplacé toute innocence, qu’ils sont les spécialistes du traquenard, et qu’ils ne vivront jamais aucune véritable expérience intérieure.

Lire aujourd’hui le regretté Abdelwahab Meddeb (mort à Paris en 2014), défenseur sans relâche d’un islam de la pluralité et de l’étude, c’est respirer un peu mieux, plus large, et quitter les étroits parapets de l’ignorance satisfaite de ses préjugés.

Exergue d’Instants soufis, ensemble de courts textes en prose retraçant la vie d’illustres maîtres : « Pour dire un islam libre, ouvert à l’altérité, allant vers l’aventure de la création, dans l’audace, la singularité, capable de s’adapter à toutes les évolutions, souverain, dans la certitude et l’orgueil de soi, humble, n’ayant peur ni de soi ni de l’autre, non hégémonique, actif dans le non-agir, allié de l’esprit, donnant réponse aux problèmes que nous vivons, de l’écologie à la conscience citoyenne, antidote contre le fanatisme, l’atteinte à la Nature, à la Beauté qui est en péril dans nos villes comme dans nos campagnes, faisant l’éloge de toutes les singularités. »

Pour le soufi, la rencontre de l’autre, moine ou vagabond, femme de rien ou de condition, est une chance de renouvellement de soi, la possibilité d’accueil d’un non-savoir fondamental valant purification, pensée que les éructants de toutes obédiences juchés sur leurs ergots théologiques ne pourront jamais pardonner/supporter, tant le ressentiment leur tient lieu de carapace et d’horizon.

Eh oui, Dieu ne choisit pas, il est partout, force d’amour animant les étoiles et le monde. Des oiseaux parlent, des gazelles donnent des conseils aux jeunes fiancés, la chambre d’amour se fait concert spirituel.

Vous trouvez ça zarbi ? Mais c’est ne pas entendre la sagesse et la volupté des ghazals, ces chants d’amour qui sont des offrandes à l’univers.

Leçon du jour : « Le don est central pour maintenir l’Être du monde dans son axe. Peut-être le désordre que connaît notre monde est-il dû à la rétention du don qui caractérise les humains aujourd’hui, dont la main trouve difficulté à s’ouvrir. »

On apprend chaque jour la chute de tel ou tel de nos intellectuels médiatiques dans le cloaque de la rancœur et de l’islamophobie, ayons la force de leur offrir, tout de même après quelques paires de gifles bien méritées, la douceur de nos baisers.

Avec la langue arabe, et sans discrimination.

 

NB1 : On pourra lire dans Le Peau du chaos, titre de la correspondance entre le plasticien algérien Adel Abdessemed et le poète syrien Adonis, une réflexion des plus passionnantes sur l’altérité, l’exil, la création, l’islam aujourd’hui. Extrait : « Adel ! Depuis longtemps, chacun de nous vit exilé, loin du sol natal. Je souhaite ardemment, douloureusement, mais sans le pouvoir, arroser un jasmin sur le point de mourir de soif à Qassâbine. Je souhaite, vainement, toucher une rose damascène, la contempler, la respirer et la lire. L’histoire syrienne, à l’exemple de l’histoire arabo-musulmane, est flot de sang des assassinés, désastre, poussière et débris. Parviendrons-nous à trouver, demain ou après-demain, dans ces cendres chaotiques la trace d’un phénix ? »

NB2 : Dans une correspondance avec Hélène Cixous (née en Algérie), Adel Abdessemed écrit : « Toutes mes œuvres sont des autoportraits présents… J’ai toujours fait des autoportraits… et tout ce que je fais est un autoportrait… Un autoportrait dans un EXIL perpétuel… Je suis toujours là… et je ne suis jamais là… » (Insurrection de la poussière, Galilée, 2014)

NB3 : Testament de Kateb Yacine, cité par Adel Abdessemed : « Si je devais délivrer un message […] avant de mourir, un testament, c’est la haine des religions… Je crois que ce qui a esquinté le monde, ce qui m’a esquinté moi, et ce qui vous esquinte, ce qui esquinte tout le monde, c’est les religions. […] Ceux qui jusque-là se faisaient passer pour […] des communistes… Pourquoi ils baissent les bras ? […] Pourquoi ils ne crient pas ? Pourquoi ils ne dénoncent pas ? Pourquoi est-ce que vous laissez de pâles criminels nous mener à la perte ?... Les intellectuels, les gens qui pensent… qu’est-ce que vous faites de vos pensées ? Des brioches ? Et alors, debout, debout ! Il n’y a pas de bon Dieu, il n’y aura jamais un seul bon Dieu, et s’il y en a un c’est vous… c’est vous… mais alors debout ! »

NB4 : Allez, à vous de jouer les amis.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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