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A l’occasion de la première édition française chez Rivages poche de Poésie en forme de rose, nous avons souhaité interroger son auteur, Pier Paolo Pasolini. Publié pendant le tournage de L’Evangile selon Saint Mathieu (1964), ce recueil de poèmes est le cri lucidement désespéré d’un marxiste chrétien ayant habité le monde entre l’exil intérieur et l’amour fou, entre la persécution et l’engagement, ayant voulu placer sa poésie et son cœur d’intellectuel au centre de la cité, innocent pécheur s’offrant à un sacrifice sans rédemption.

Nous remercions René de Ceccaty pour sa traduction ainsi qu’Olivier Apert et Ivan Messac, traducteurs de Dal Diario - Je suis vivant – publié en 2001 aux éditions Nous.

 Vous consacrez un poème à la Guinée (La Guinea). Votre terre natale est-elle si différente de la terre africaine ?

Parfois il est en nous quelque chose (que tu connais bien, car c’est la poésie), quelque chose de sombre où la vie se fait lumineuse : des pleurs intérieurs, une nostalgie chargée de larmes sèches et pure. L’Europe semble si petite, elle ne repose que sur la raison de l’homme, et mène une vie recluse sur elle-même, sur l’habitude, sur ses classiques devenus si peu de chose. On ne s’échappe pas, je le sais. La Négritude est dans ces prés blancs, parmi ces meules de métayers, dans la solitude des petites places, dans le patrimoine des grands styles – de notre histoire. Je suis une force du Passé. Mon amour ne réside que dans la tradition. Je viens des ruines, des églises, des retables, des villages abandonnés dans les Apennins ou les Préalpes, où on vécut mes frères. Et moi, fœtus adulte, je rôde plus moderne que tout moderne, pour trouver des frères qui ne sont plus. Je pleurais, dans mon petit lit de Casarsa, dans la chambre qui sentait l’urine et la lessive, ces dimanches qui brillaient à mort… L’idée de l’homme qui apparaît aux grands matins de l’Italie ou de l’Inde est sur le point de mourir, homme absorbé dans son petit travail, avec un petit bœuf, ou un cheval amoureux de lui, dans un eptit enclos, dans un petit champ, perdu dans l’infini d’une grève ou d’une vallée.

L’errance - les chemins qui ne mènent nulle part, mais parfois à la découverte de soi - est-elle une façon de dérouter la petite bourgeoisie en son devenir planétaire d’asphyxiante culture et de cauchemar climatisé ?

Ah, bourgeoisie veut dire hypocrisie : mais aussi haine. La bourgeoisie est le diable. Je travaille toute la journée comme un moine et la nuit à errer comme un sale chat en quête d’amour… Je déposerai une requête devant la Curie pour être sanctifié. Je réponds en réalité à la mystification par la douceur. Je regarde avec l’œil d’une image les adeptes du lynchage. Je m’observe massacré avec le courage serein d’un savant. Je semble éprouver de la haine, mais j’écris des vers pleins d’un amour ponctuel.

Vous célébrez à plusieurs reprises votre mère. Vous lui déclarez votre amour dans le poème Supplique à ma mère. Que voudriez-vous lui dire une nouvelle fois aujourd’hui ?

Tu es irremplaçable. C’est pourquoi est condamnée à la solitude la vie que tu m’as donnée. Et je ne veux pas être seul. J’ai une faim démesurée d’amour, de l’amour de corps sans âme demeurés. La chose la plus importante de ma vie a été ma mère.

Vous filmez dans Mamma Roma l’installation d’un fils et sa mère dans un HLM aussi moderne que repoussant de fonctionnalité clinique, ce qui vous indigne.

Et qui êtes-vous ? Je voudrais vraiment vous voir, concepteurs de ces taudis pour l’Egoïsme, pour des gens privés de nerfs, qui y installent leurs bébés et leurs vieilles comme pour un consécration secrète : pas d’yeux, pas de bouches, pas d’oreilles, rien que cette aveuglante bénédiction : et voici les forteresses fascistes, faites avec le ciment des pissotières, voici les mille petits immeubles synonymes « de standing » pour les cadres transsubstantiés en frontons de marbre, leurs durs symboles, solidités équivalentes.

Vous répondez aux fascistes en mettant poétiquement, concrètement, votre cœur à nu.

Voici à quoi je me suis réduit : quand j’écris de la poésie, c’est pour me défendre et lutter en me compromettant, en renonçant entièrement à mon antique dignité : ainsi, mon cœur apparaît sans défense, élégiaque, et j’en ai honte. Et ma langue lasse et vitale reflète une imagination de fils qui ne sera jamais père… Je dois défendre cette énormité de tendresse désespérée que, semblable au monde, j’ai eu à la naissance. Peut-être que personne n’a vécu à une telle hauteur de désir – angoisse funèbre qui me remplit comme la mer se brise. Et je ne suis ici que comme un animal sans nom : consacré par rien, n’appartenant à personne, libre d’une liberté qui m’a massacré.

Votre violence n’est-elle que le lyrisme d’un martyr ?

Déchirez le monde des hommes bien nés ! Seule une mer de sang peut sauver le monde, de ses rêves bourgeois destinés à en faire un lieu de plus en plus irréel ! Seule une révolution qui massacre ces morts peut en profaner le mal ! Cela, un prophète peut le hurler, un prophète qui n’a pas la force de tuer une mouche – dont la force est dans sa différence dégradante. Ce n’est qu’après avoir dit ou hurlé cela, que mon destin pourra se libérer : et commencer mon discours sur la réalité. J’ai eu tout faux. Il se trompait, effrayé devant son micro, avec l’incertitude arrogante du mauvais, du mièvre poète, cet homonyme qui porte encore mon nom. Il s’appelait Egoïsme, Passion. Au commencement était la Douleur.

Etes-vous gnostique ?

Seul celui qui n’est pas né vit ! Il vit parce qu’il vivra, et tout lui appartiendra, lui appartient, lui a appartenu ! Ah honte et splendeur, honte et splendeur ! Mille nuées de paix encerclent le ciel, amour, jamais tu ne cesseras d’être amour. Parieur, faites vos jeux, misez sur la condamnation. Le Mal est l’unique réalité. Seul : moi, et la Bave que le monstre laisse en passant sur le monde. Si l’église de Dieu est une maison fermée de l’intérieur et qu’il ait seul les clés, moi aussi j’ai vécu dans une maison fermée de l’intérieur : la maison de la raison sœur de la piété.

 

Vous condamnez définitivement votre époque ?

Je crie, dans le ciel où se balança mon berceau : « Aucun des problèmes des années cinquante ne m’importe plus ! Je trahis les livides socialistes qui ont fait du socialisme un catholicisme pareillement ennuyeux ! Ah, ah, la province engagée ! Ah, ah, la compétition pour être un poète plus rationnel que le voisin ! La drogue, pour des professeurs pauvres de l’idéologie ! Je renie la décennie ridicule ! Quant à l’avenir, écoutez : vos enfants fascistes navigueront vers les mondes de la Nouvelle Préhistoire ».

Qu’est-ce que la mort pour vous ?

La mort ne consiste pas à ne pouvoir communiquer, mais à ne plus pouvoir être compris.

Etes-vous communiste ?

C’est par Instinct de Conservation que je suis communiste ! Vous, communistes, mes camarades non camarades.

Vous êtes allé à Jérusalem. Qu’avez-vous pensé de cette ville ?

Une vieille ville de province sous le soleil. Une capitale normande dans la touffeur du couvre-feu. Un fourmillement de germes de douleur. La mollesse des tee-shirts européens sur les ventres méditerranéens de garçons aux ombres louches sur les lèvres. Les cotons imprimés des pèlerins maîtres chanteurs, pauvres petits, pauvres petits, avec leur Jésus idiot dans le cœur. Sexe à Jérusalem, clergé à Jérusalem, en même temps, dans un soleil sous-prolétaire rustique corrompu, angoisse à Jérusalem, paix à Jérusalem, une vieille capitale louche gaie au-dessus du Calvaire.

Jean Genet a trouvé, comme vous en terre d’Israël, une fraternité spontanée avec les combattants palestiniens, de tous âges.

C’étaient eux les dieux, ou des fils de dieux, qui mystérieusement tiraient, par une haine qui les ferait descendre des montagnes d’argile, comme des mariés assoiffés de sang, sur les kibboutz envahisseurs sur l’autre moitié de Jérusalem… Ces va-nu-pieds qui vont dormir, tantôt à la belle étoile, tout au bout d’un terrain vague de banlieue. Avec leurs frères aînés, soldats armés d’un vieux fusil et de deux moustaches de mercenaires résignés à de vieilles morts. Ce sont les Jordaniens, terreur d’Israël, ceux qui, devant moi, pleurent l’antique douleur des fuyards.

Vous déplorez votre manque d’unité.

Il manque toujours quelque chose, il y a un vide dans chacune de mes intuitions. Et c’est vulgaire, cette manière de ne pas être complet, c’est vulgaire, jamais ça n’a été aussi vulgaire que dans cette angoisse, ce « fait de n’avoir pas de Christ » - un visage qui soit un instrument de travail qui ne soit pas entièrement perdu dans la pure intuition solitaire.

Qu’entendez-vous par l’expression si souvent reprise, « une vitalité désespérée » ?

J’ai lutté avec les armes de la poésie. J’ai restauré la Logique, et j’ai été un poète civil. La condition de poète cesse quand le mythe des hommes déchoit… et les instruments sont autres pour communiquer avec ses pareils… d’ailleurs mieux vaut se taire, en préfigurant, dans un désœuvrement narcissique, la paix dernière.

Vous rendez les armes ?

Je deviens fou ! Cela fait une vie que je tente d’exprimer cet effroi digne de la Recherche… que je ressentais déjà enfant. A l’époque où l’italien va mourir, perdu par l’anglo-saxon ou le russe, je reviens nu, justement, et fou, au vert avril de l’illustre idiome (qui jamais ne fut, jamais ne fut !), haut-italien… Où aller maintenant ? A quoi bon le vieux foin sous la première gelée, les mornes étoiles ; il n’y a plus qu’un désert, horrible, sans fin…

Il y a pourtant ce livre, Poésie en forme de rose

Où sont les armes ? Je ne connais que celles de ma raison : et dans la violence, il n’y a pas de place, même pas pour une ombre d’action non intellectuelle. Il est sûr que tout ce livre de poèmes, brefs ou longs - de Dissertations, Thrènes et Prophéties, de Journaux intimes, d’Interviews et de Reportages et Projets en vers – tend vers l’idée, née à la dernière page : à savoir a) la négation de tout discours officiel possible ou de classification idéologique, b) la vocation à une « opposition pure » comme chez quelqu’un qui, par excès d’amour, ne pourrait ensuite en pratique « aimer personne et n’être aimé de personne », c) la découverte que désormais « la Révolution n’est plus qu’un sentiment. »

Tout est muet ?

Un enfant crie, je rêve ?, crie ou chante, il crie dans la muette campagne, je suis vivant, un enfant crie. Tout se précipite sur moi comme le vol d’une hirondelle. Et là dans l’herbe, inanimé, une fois de plus il ne reste de moi qu’un cœur palpitant. Ah ce n’est pas pour moi cette beauté de cristal, ce printemps amer : un cri, même de joie, et je serais vaincu.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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