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Erri de Luca, La parole contraire, Gallimard, 2015, 43p
Erri de Luca, Le tort du soldat, Gallimard, 2014, 89p

Chaque matin, Erri de Luca traduit quelques pages d’hébreu biblique.

Chaque été, le voici, alpiniste, « physionomiste des montagnes », déchiffrant patiemment, obstinément, le chemin des pierres verticales.

L’écrivain napolitain Erri de Luca est un herméneute de fond, mais encore un combattant politique, attentif aux signes que laissent les hommes sur les parois blessées de l’Histoire.

Dans le val de Suse aujourd’hui, on viole une montagne, on met en danger des travailleurs, on détruit des siècles de bonheur précaire mais vrai.

Une lutte populaire s’organise, un conflit se durcit.

Ayant rejoint le mouvement NO TAV opposé à la  construction de la ligne ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin, l’écrivain est aujourd’hui inculpé pour incitation au sabotage, ayant notamment déclaré en septembre 2013 au site Web Huffington Post Italie : « […] la TAV doit être sabotée. Voilà pourquoi les cisailles étaient utiles : elles servent à couper les grillages. Pas question du terrorisme […] elles sont nécessaires pour faire comprendre que la TAV est une entreprise nuisible et inutile. »

Un livre répond aujourd’hui de cet acte d’accusation, La parole contraire, témoignant en premier lieu d’une fidélité indéfectible aux anarchistes d’Orwell (Hommage à la Catalogne), « premier piquet de ma tente », et au cheminot Giuseppe Pinelli, anarchiste « tombé le 15 décembre 1969 par la fenêtre ouverte du quatrième étage de la préfecture de police de Milan ».

La fraternité pour l’ancien militant de Lotta Continua se nomme Pasolini, « doté de surcroît du courage physique qui consiste à être seul en terre de personne. »

« Je le revois assistant aux manifestations de la gauche révolutionnaire : entre nos rangs serrés et ceux des troupes se créait le vide. Les boutiques baissaient leurs rideaux, les passants disparaissaient. Dans ce vide comprimé, on pouvait voir un homme qui était là pour témoigner. Il portait un imperméable clair, une veste, une cravate et une chemise blanche. Il se tenait là où aucun de ses semblables n’osait être. Il savait être là. »

Devoir de l’écrivain : soutenir par sa parole, dût-elle être contraire, les sans-voix (Namenlosen) victimes des vociférations feutrées des puissants.

Au val de Suse, on se bat « depuis une génération » contre les conséquences d’un projet hautement toxique (sous haute protection policière et militaire) : spéculations financières, agissements mafieux, nuisances écologiques dues à la dispersion de fibres d’amiante contenues jusqu’alors dans la roche.

Leçon : « Notre pays a besoin de se renouveler en se débarrassant des parasites des corruptions, des intérêts privés au détriment des dépenses publiques, des privilèges. (…) La rime Nord et Sud, val de Suse et Lampedusa, rachète aujourd’hui le titre de citoyens à des tyrans qui les veulent sujets. »

Evoquant la polysémie du verbe saboter, Erri de Luca refuse d’être condamné par des juges qui n’envisageraient le vocabulaire que de façon réductrice : « J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. (…) Si mon opinion est un délit, je continuerai à le commettre. »

Méditons cette bravade, qui fait du bien, comme un feu dans la nuit : « L’importance attribuée à mes phrases est pour moi une reconnaissance littéraire. (…) Cette inculpation est mon premier prix littéraire en Italie. »

Aucun doute, pour l’écrivain, l’intimidation judiciaire qu’il affronte le verbe haut est bien davantage qu’un souci personnel, mais une censure pour quiconque ose publiquement ne pas être d’accord.

Le tort du soldat – titre d’un autre livre où chaque phrase, chaque paragraphe est une grenade d’intelligence et de sensibilité – est un décret de vainqueurs. Faux truisme.

Récit menant ses deux parties sur la crête d’une soirée dans un refuge de montagne, Le tort du soldat relève d’une composition à la fois simple et virevoltante – présence  d’un double narrateur à la première personne – où le lecteur croisera (entre autres) les notations autobiographiques d’un traducteur de yiddish – Erri de Luca lui-même ayant quitté à 43 ans le chantier où il était ouvrier pour apprendre cette langue – les noms d’Isaac Babel (« le meilleur écrivain russe du XXe siècle »), abattu d’une balle dans la tête, de Marek Edelman (un des commandants de l’insurrection du ghetto de Varsovie),  des réflexions sur la kabbale (« le noyau ignoré du nazisme »), mais aussi une fille et son père, criminel de guerre nazi vivant à Vienne, persuadé d’être traqué et capturé un jour.

Des noms de pères sur les murs du centre Wiesenthal.

On regarde dans le rétroviseur, et l’on découvre une grimace, un visage amer, rongé par la peur.

Ici, comme le note von Hofmannsthal dans son Livre des amis – citation qu’inscrit aussi Erri de Luca dans un autre très beau texte, Les saintes du scandale (Mercure de France, 2013), « la profondeur doit être cachée. Où ? En surface. »

Un beignet fourré à la ricotta et aux épinards mangé dans une auberge d’altitude.

Réponse à l’irréparable, l’apprentissage du yiddish est une façon de vocaliser la disparition d’un peuple revenu – l’écrivain français Camille de Toledo, vivant à Berlin, en fait même imaginairement la future langue de l’Europe.

Du Chant du peuple juif assassiné de Yitskhok Katzenelson, mis en bouteille et enterré dans le camp de concentration de Vittel, Erri de Luca dit : « J’ai traduit ces vers car ils sont le sommet littéraire sur la destruction des juifs d’Europe. »

Des vers qui aujourd’hui encore font se tordre le diable sous la table.

Confidence du narrateur : « J’ai appris la langue yiddish, parlée par onze millions de juifs d’Europe de l’Est et rendue muette par leur destruction. (…) Le yiddish ressemble à mon napolitain, deux langues de grandes foules dans des espaces étroits. Elles sont donc rapides, composées de mots apocopés, capables de se faire de la place au milieu des cris. Elles ont la même quantité de mendiants et de superstitions. Elles sont expertes en misères, émigrations et théâtres. »

Le tort du soldat, la raison de l’histoire, et les cris muets des abandonnés de toujours.

Pascal Dusapin, ce matin (26 janvier 2015) : « En composant, il arrive que nous soyons si accablés par notre propre obscurité que le combat avec la matière musicale se confond avec la quête de la moindre lueur, du moindre scintillement. »

La parole poétique est performative.

« Il revient aux écrivains de rétablir le nom des choses. »

Mais pourquoi planter des arbres ? « Celui qui fait l’écrivain doit rendre au monde un peu du bois abattu pour imprimer ses livres. »

Camarades du devoir de la parole contraire, Lotta continua.

« Les insurgés du ghetto tentaient de sauver les poètes, les écrivains. C’est ce que font les arbres encerclés par les flammes : ils projettent très loin leurs graines. Les poètes, les écrivains étaient les graines de leur plante et ils élèveraient leur témoignage en chant. »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Nayla / 13 février 2015 at 17 h 38 /Répondre

    Comme c’est beau et inspirant! Je vais citer ce texte dans une conférence sur la justice environnementale et l’activisme.

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