L’origine de la catastrophe

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Grazyna Jagielska, Amour de pierre, traduit du polonais par Anna Smolar, Editions des Equateurs, 2014, 234p

A Christophe de Ponfilly

Comment être l’épouse d’un reporter de guerre ? Comment supporter l’attente, les inquiétudes dues à l’absence, l’impuissance face au danger ? Comment ne pas désirer fuir quelquefois, souvent, et accepter la culpabilité de qui refuse d’être une éternelle Pénélope ?

Comment rester à Varsovie quand l’homme que l’on aime frôle la mort en Afghanistan, en Tchétchénie (« l’une des guerres les plus importantes de la fin du XXe siècle ») ou en Afrique ?

Qu’est-ce qu’une vie de couple réussie ? Comment ne pas préférer sa propre carrière aux rêves de jeunesse ? Comment ne pas se sentir piégé par le confort ? Comment ne pas donner à sa maîtresse, fût-elle la guerre, cette plénitude qu’une épouse légitime ne peut plus offrir ?

Peut-on fuir vraiment ces passions qui tout à la fois nous entravent et nous supportent ?

Wotjek fait partie de ces hommes, journaliste au long cours, pour qui la guerre, prodigue en adrénaline et aventures de toutes sortes, est devenue une nécessité – ses risques, ses instants de vérité, son tempo, sa folie, ses surprises, ses atrocités.

Wotjek est victime d’une addiction, mais c’est sa femme, Grazyna, qui se soigne, proche de la folie, souffrant d’un stress post-traumatique que son mari lui aura bien involontairement délégué.

Wotjek a vu en Inde la ville maudite de Varanasi où furent massacrés les musulmans qui la peuplaient. Témoignage de son épouse : « Tout ce qu’il a fait par la suite n’est qu’une tentative de se reconnecter à cet endroit hanté par le malheur – à celui-là ou à un autre, d’ailleurs. »

Dans une maison de repos, où un vieux professeur de médecine l’appelle « trésor », elle rencontre Lucjan. Ces deux-là s’écoutent : il aurait assassiné son gendre.

Un pacte se noue : chacun se racontera.

Attentive à ces riens, ces détails, ces infimes dépassements de mesure, qui font qu’une vie peut basculer dans l’insupportable, Grazyna Jagielska fait en douze chapitres à la langue aussi simple que précise et pudique, sans afféterie, le récit d’une séparation, d’une incompréhension radicale, d’un sacrifice.

Ecrit à la première personne, Amour de pierre est un aveu, une plongée au cœur de l’angoisse et de la déréliction, une tentative de traverser par la parole la dépression : « Je ne contrôle plus ma vie. Je ne crois plus en la permanence des choses. Je ne crois même plus au court terme. Celui qui me sépare du mois de septembre, quand il faudra accompagner le petit à l’école. »

« Wotjek a fait de ma vie un cauchemar, et moi je ne pouvais pas faire mes valises, embarquer mon fils en voiture et filer chez ma mère, j’ai bien une mère, n’est-ce pas… »

Thérapeutique : verbaliser, et passer en revue les images qui ne passent pas (la mort de Merab Kakubava, le guide géorgien explosé, tête coupée, la Tchétchène Taïa d’Argoun violée collectivement pendant des mois).

Ayant appris à vivre imaginairement avec les inconnus que lui présentait son mari – le grand Massoud l’Afghan : « Je pense qu’il influence l’histoire de l’Occident » – Grazyna décide, pour tenter de sauver son couple, d’accompagner son mari comme photographe dans ses étranges pérégrinations, et de quitter le monde parallèle pour la réalité dure à étreindre de la géopolitique dont rendra compte le journal Gazeta. Nous sommes soudain en Inde, à la recherche de leader de l’insurrection cachemirienne, Yasin Malik, le texte prenant alors l’allure d’un récit d’aventure à la tonalité quasi conradienne.

Voir, interroger, expliquer, déplier les conflits du monde, tels seront les devoirs du journaliste embedded dans la réalité même : « J’ai l’air de quelqu’un qui a un but consistant dans la vie ; je suis un maillon qui connecte les hommes avec le monde. »

A propos de Velupillai Prabhakaran, chef rebelle du parti les Tigres tamouls, circulent des légendes, très certainement en-deçà de la vérité : « Il dit être capable de tuer n’importe qui, et je le crois. Il a appris à tuer étant enfant. Petit, il se coupait au couteau et frottait du sel mélangé avec du chili sur sa blessure, pour s’endurcir. Il aime tuer. Il torture lui-même ses ennemis. »

Vision de Maria l’Abkhaze cherchant ses enfants dans les fosses communes, ou de Soukhoumi l’étudiant en lettres ayant « fusillé ses voisins arméniens » avant de les revêtir « joliment » et de les enterrer.

Passe parmi ces pages le fantôme de l’auteur d’Ebène (1988) et d’Autoportrait d’un reporter (2008), Richard Kapuscinski, journaliste talentueux, frère d’écriture et de regard de Wotjek, entraînant ce beau récit d’amour et de douleur aux frontières de la folie, entre trivialités de supermarché, réflexions sur le devoir conjugal, responsabilité parentale et expériences de survie en temps de guerre.

NB : Petit conseil pour la réédition de ce livre : changer de couverture, l’image choisie rappelant bien trop par son pouvoir de séduction celle du best-seller L’éloge des femmes mûres, du Hongrois Stephen Vizinczey, qui est, vous en conviendrez, un tout autre genre de littérature.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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