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Bertolt Brecht, La Fleur et le fusil, Poèmes de 1913 à 1919, traduction de Bernard Bortholary, Claude Duchet et Gilbert Badia, Guillevic et Louis-Charles Sirjacq, L’Arche, éditeur indépendant, 2014, 90p
Bertolt Brecht, Journal de Berlin, traduction de Philippe Ivernel, L’Arche, 2014, 174p

Fort heureusement, l’actualité du révolutionnaire Bertolt Brecht ne faiblit jamais.

Il y a peu le Théâtre de la Ville de Paris rendait hommage, dans une mise en scène de Claus Peymann, à Mère courage, « tremblement de terre » (Bernard Dort) ayant pour principe sismique l’épouse du fondateur du Berliner Ensemble, Helene Weigel. Au Quartz, et partout en France, le metteur en scène Guy Pierre Couleau offre aujourd’hui à Nolwenn Korbell un tour de chant puisé dans le répertoire de l’ami de Walter Benjamin. Sur quelques écrans français ressuscite actuellement le film que Volker Schlöndorff tira de la pièce Baal, Rainer Werner Fassbinder jouant de façon magistrale le rôle du personnage principal, poète rimbaldien, anti-sentimental, provocateur, grossier, sublime, ne faisant aucune concession à la bourgeoisie de son temps. Les éditions Al Dante – j’en parlerai – rééditent ces jours-ci le livre depuis longtemps épuisé du poète et critique Jacques-Henri Michot, ABC de la barbarie, inspiré du fameux ABC de la guerre de son devancier. Le grand manitou Jean-François Sivadier lance sur les routes de l’Hexagone une Vie de Galilée que l’on a hâte de voir.

Enfin, passeur historique de Brecht en France, L’Arche éditeur continue son travail de fond concernant l’œuvre du promoteur du Verfremdungseffekt, ayant inscrit à son répertoire en 2014 deux nouveaux titres, un recueil de poèmes écrits dans une période troublée – y en a-t-il d’apaisées lorsque l’on se bat jour et nuit contre l’injustice ? – ainsi qu’un journal rédigé de 1947 à 1955.

Si l’on considère généralement que la poésie fut à l’origine de la vocation littéraire du grand dramaturge allemand, il nous est possible de découvrir aujourd’hui avec La Fleur et le fusil, recueil d’un empan chronologique allant de 1913 à 1919, une méditation sur la question du mal, de la guerre et de la fraternité au nom d’un idéal. A l’origine des humanoïdes, trouant de sang la nature en son ample déploiement – vision de l’arbre du pendu de Cézanne – était le crime, et le sacrifice de soi.

Nostalgie de la puissance chevaleresque : « L’armure est devenue trop large / Elle flotte autour des membres secs. »

Dès 1913, le sacrifice lyrique du « Peuple » est envisagé, les chaînes des oubliés de l’Histoire pesant très lourdement. Le patriote Brecht, défenseur du « lion allemand », est un fanatique innocent – « Et quand le soir nous sombrons / Et mourons en héros / Alors nous salue et nous console / Le drapeau noir-blanc-rouge » – que Goebbels cherchant le moindre prétexte condamna à l’expatriation après avoir jugé défaitiste, démoralisante, la ballade du « Soldat mort ».

Pourtant, les étendards chantent comme des geais, les hussards sous le soleil jouent aux dés, Tannhäuser errant chevauche, « lance baissée / Dans son habit de deuil, noir », à la recherche d’une impossible paix.

Entrant dans la modernité, l’homme occidental, cherchant la liberté, aura gagné l’inquiétude, en perdant la plénitude que des siècles de paysanneries lui avaient conférée : « Mais il est passé le temps infini… / Maintenant ils ne se connaissent plus… / Chacun supporte ses propres soucis ».

Néanmoins, si le père revenait : « Je pense que s’il arrivait par le chemin / Le visage douloureux et le pas lourd … / Je le tuerais. »

Traces de vin sur la neige, où repose un violon.

Aveuglé par la passion de la mort héroïque, le jeune Brecht fait de la guerre, à l’instar de l’aristocrate Jünger, une expérience de rédemption par la gloire du sang versé, jusqu’au délire : « C’est si beau, beau par-delà tout jugement / Que des mères sans une plainte voient les fils mourir / Qu’elles oublient tous leurs soucis / Et pour la Grande Victoire maintenant viennent prier. »

Cette atmosphère de piété frémissante fait alors songer, au grand étonnement du lecteur insuffisamment dégourdi, aux plus beaux élans de notre bon Péguy national : « Mille lèvres fouillaient dans de vieilles prières / Mille mains se joignaient pieusement. »

Les agonisants invoquent leurs mères, « déjà mortes depuis dix ans… », dans un recueil où l’éloge du Kaiser pourrait être l’une des parties d’un psautier de l’horreur.

Plus conforme à l’idée que la postérité aura gardée de Brecht, le Journal de Berlin est un précieux document permettant de suivre au plus près de ses réflexions esthétiques et morales le colosse au cigare retourné en Europe, « dans l’aire linguistique allemande », après un exil de quelques années en Californie.

Autoportrait autour de 1952 : « Par nature je suis un être difficilement maîtrisable. Je rejette avec colère l’autorité qui ne découle pas du respect que j’éprouve à son égard, et je ne pense considérer les lois qu’à l’égal de propositions provisoires, destinées à changer constamment. »

Autre confidence : « Mon amie actuelle, comme mon ancienne, est particulièrement adorable lorsqu’elle jouit. Et je ne sais ni de l’une ni de l’autre si elles m’aiment. »

Au théâtre, imposer une forme nouvelle face à la force des habitudes et des aveuglements nécessite parfois aussi de déclencher une guerre de cent ans : « Il semble en effet que le principal résultat d’une production comme la mienne, aujourd’hui, soit d’abattre et de ruiner autant de théâtres que possible. »

On comprendra ici que l’art théâtral de Brecht continue celui de Schiller, l’épique venant, de façon dialectique, se figer tel un coin dans le système dramatique illusionniste convenu quant au « style de représentation bourgeois » admissible (précisons en outre que le pourcentage d’ouvriers dans le public de la Volksbühne est infime) : « Lis actuellement, amusé, Le Plaisir aux sujets tragiques, de Schiller. Il commence, comme moi dans l’Organon [bref résumé de L’Achat du cuivre] par faire du plaisir l’objet du théâtre, se défend comme moi des théories qui veulent atteler le théâtre à la morale (et ainsi l’ennoblir), mais remet tout en ordre l’instant d’après du fait qu’il ne peut concevoir le plaisir sans morale. »

Notation du 26 novembre 1952 : « Nous sommes à la poursuite de l’art populaire, et, naturellement, dans un pays hautement industrialisé comme l’Allemagne, il faut remonter dans les temps. Nous commettons la faute de ne chercher l’art populaire que dans la direction des arts établis, comme la peinture, la musique, la danse, etc. C’est justement là que tout est saccagé, précisément par ces arts. Au lieu de cela, nous devrions plutôt reprendre pour modèles des arts tels que ceux du meuble, du fer forgé, du costume de théâtre, etc. Arts qui déclinent sous nos yeux par manque d’estime. »

A propos du national-socialisme, on pourra méditer cette analyse faite par un insurgé permanent que fascine immédiatement la victoire des communistes en Chine : il « doit être vu comme le socialisme des petits-bourgeois, un mouvement populaire atrophié, neurasthénique et perverti qui a fourni ou promis de fournir un substitut, non détestable pour la classe dominante, à des exigences venues de plus bas. »

Ou « ‘Dénazifier’ la bourgeoisie allemande, c’est la désembourgeoiser. »

Ou : « La bourgeoisie se laisse imposer sa littérature comme son code civil. »

Ou, lisez cela plusieurs fois : « Les chambres à gaz du trust IG-Farben sont des monuments de la culture bourgeoise de ces décennies. Le chef SS Heydrich (ou alors Kaltenbrunner) était un ‘éminent connaisseur de Bach’ ».

Faisant songer au livre important de Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle (Actes Sud, 2004), Bertolt Brecht découvrant les ruines de la Friedrichstrasse déclare : « Les décombres m’impressionnent moins que la pensée de tout ce que les gens ont dû faire pour contribuer à la destruction de la ville. »

Il écrit ceci le 25 octobre 1948 : « Aujourd’hui encore, trois ans plus tard, frémit parmi les travailleurs, à ce que j’entends dire partout, la panique occasionnée par les pillages et les viols après la conquête de Berlin. »

En cet effondrement d’un peuple et d’une ville gagnée par la famine, il sera demandé au théâtre – en faisant le détour par le Hamlet de Shakespeare – de relever, par-delà la catastrophe, une idée de la dignité de l’homme ne devant rien à la classe dominante coupable d’avoir pactisé avec le mal radical.

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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