«Ressentir. Ecouter. Attendre. Regarder »

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Soeurs, Wajdi Mouawad, 2 et 3 décembre 2014 sur la scène nationale de Brest, Le Quartz.

J’ai moins aimé Sœurs que Seuls de Wajdi Mouawad malgré leurs proximités… mais je continue de penser à cette pièce plusieurs jours après, je continue de trouver important et profond ce que W. Mouawad a à dire.

Certes, sa quête est singulière : comment dire ce que l’exil peut faire perdre ? Une langue maternelle mais aussi la mémoire, une enfance, une personne qu’on aurait pu être si l’on ne s’était pas trouvé « arrêté d’être » en territoire étranger, si éloigné de son origine.

Dans Seuls, Mouawad incarnait au sens propre cette question et faisait résonner cette recherche si personnelle en tous. L’inventivité du dispositif théâtral permettant de tout dire, petit à petit, comme dans un puzzle réussi, et d’atteindre enfin une unité : le retour du fils prodigue, « recréé », et enfin construit.

Dans Sœurs, on retrouve tous ces thèmes et des parallèles scénographiques évidents mais d’un autre point de vue. Cela commence par une chanson interprétée par Geneviève Bergeron, la première « sœur ». Elle chante à tue-tête une chanson de Ginette Reno, un peu triste, un peu kitsch. Derrière ses essuie-glaces, elle chante ce quelque chose qui la remue et qu’elle ne connaît pas encore. La chanson emporte : « L’essentiel, c’est d’être aimé » !

TELEPHONE / MERE / FIN DU CHANT !

La douleur de l’une est directement transmise à l’autre, qui fait ce qu’elle peut en tant que fille, en tant que « pont » entre cette mère et ce monde, fille-branche entre la mère et son exil.

Non, elle n’ira pas à l’enterrement du frère de sa mère. Oui, elle comprend. Non, elle ne peut vraiment pas. Elle doit aller en Afrique pour son travail, elle est spécialiste des conflits à l’échelle internationale…

Il neige trop pour conduire : pause (catharsis) dans la chambre 2121 d’un hôtel « high-tech ». Dans cette chambre, il y a des moments très drôles : comme il n’y a pas d’interrupteur, on dit « light » pour allumer, le frigo parle et tient les comptes de ce que l’on consomme. Mais Geneviève Bergeron n’arrive pas à se poser, ça l’agace de dire « light » au lieu de « lumière » ; enfin elle aimerait être réveillée en français, sa langue maternelle et non en anglais, cette langue imposée à sa mère quand leur province est devenue anglophone.

Toujours ce problème avec le langage, la langue. La polyphonie scénographique est là pour le dire : les mots projetés, les vidéos, la musique, les sons, le corps sont aussi le texte.

Le ton monte, les murs parlent. La crise identitaire surgit : « Genevivi Burger On » (c’est ainsi que l’appelle le frigo) ravage sa chambre d’hôtel, renverse, crève, déchire le papier, le tableau au-dessus du lit, le célèbre Portrait de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur…

Se terrer sous le lit loin des conflits, rester un peu « icitte », se reposer, faire comme les bisons, remonter contre le vent, pour comprendre à la source d’où l’on vient. Geneviève disparaît.

Surgissement de la deuxième « sœur » : Layla est agent d’assurance venue constater les dégâts. C’est une femme active et c’est aussi une femme au téléphone avec son père cette fois ! Ce père qui se sent toujours étranger trente ans après avoir quitté le Liban !

Echo de la première partie.

Comme dans le tableau, tout est double, et plus encore : Layla est bien la sœur de l’autre par leurs similitudes, mais elle est aussi celle de Mouawad, tous deux héritiers de parents exilés, coincés entre deux langues. L’arabe et le français se croisent sur les murs.

Par son monologue un peu didactique, c’est elle le révélateur de Geneviève ; c’est elle qui explique les fragments de la première, ce qu’on devinait et qui est ici trop surligné sans doute. C’est aussi elle qu’on oublie davantage peut-être parce que le fragment était plus poétique. Mais la quête reste la même de Seuls à Sœurs.

Comment trouver le mot  « viande », le mot « chair » qui dira une sorte de paix retrouvée avec soi-même dont l’équivalence ne se retrouve que du côté de l’enfance ?

« L’essentiel, c’est d’être aimé ».

Au bout du compte et à deux (mais à une seule actrice !), elles ont tenu contre le vent, avec l’Histoire et leur histoire.

Alors tant pis si Wajdi Mouawad se répète, dit et redit sous toutes ses formes ; il y a des chanceux pour qui, c’est encore la première fois !

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Emmanuelle Dauné aime lire, regarder, écouter, rencontrer, picorer pour le Poulailler…et surtout « faire passer », partager une culture accessible, qui nous fait nous sentir plus vivants.

 

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