Lectures d’hiver – épisode 2

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LIRE, UNE AUTRE « FÊTE ». CONSEILS DE LECTURES POUR LES VACANCES. CHRONIQUES DE FABIEN RIBERY, PHOTOGRAPHIES DE JULIE LEFÈVRE (AVEC ANNE-LAURE RICHÉ).

DITS ET REDITS D’ABBAS KIAROSTAMI

Abbas Kiarostami, des milliers d’arbres solitaires, éditions Erès, 2014, 846p

On reconnaît généralement en Abbas Kiarostami, auteur, parmi tant de chefs d’œuvres, du Goût de la cerise (Palme d’or à Cannes en 1997) et de Close-up, l’un des plus grands artistes de la modernité cinématographique. On sait moins peut-être ses ambitions de poète, de photographe, ou de peintre, unité sensible d’une œuvre multiple.

Abbas Kiarostami est un humaniste de notre temps, sensible à la fragile beauté du monde, filmant des êtres aux actes obstinés, menacés en permanence d’un effondrement intime que seule la répétition des gestes permet de repousser.

Ses personnages apparaissent ainsi comme des Sisyphe à la fois dérisoires et grandioses de savoir affronter l’imminence de la catastrophe et la solitude.

David lutte contre Goliath, la vie continue, l’homme est un point dans le paysage, que le vent emporte.

Lire aujourd’hui les œuvres poétiques complètes d’Abbas Kiarostami éditées avec grand soin par les éditions Erès, accompagnées des travaux graphiques du franco-irakien Mehdi Moutashar (géométrie et métaphysique du carré), est une chance qui ne vous sera donnée qu’en mille exemplaires.

Faisant dialoguer de gauche à droite de la page textes en français et en persan, des milliers d’arbres solitaires est un bloc de plus de huit-cents pages, un voyage dans le blanc et le noir des écritures, un espace de méditation n’ayant pas peur du vide, ici bien plus créateur que destructeur.

On se souvient de ces somptueuses photos de cristaux de neige sur les pare-brise de voitures, utilisés tels des révélateurs, qu’exposait il y a quelques années la Galerie de France, rue de la Verrerie à Paris, et de ces cheveux isolés dans des prés recouverts de blanc qu’avait montrés le Centre Pompidou dans une confrontation féconde avec l’œuvre du cinéaste espagnol Victor Erice. Autant de gestes graphiques se confondant avec les signes d’un monde écrivant sa présence à la façon d’un calligraphe invisible.

La simplicité apparente des poèmes du maître iranien composés de courtes strophes uniques n’est pas sans rappeler l’éclat des quatrains d’Omar Khayyâm, poète de la fin de XIe siècle et du début du XIIe, ou la forme du haïku japonais que le recueil Avec le vent (P.O.L, 2002) nous avait fait rencontrer : « elle a accepté avec difficulté / elle a répondu avec amertume / elle est partie avec douceur » ; « au coassement des crapauds / je mesure / la profondeur de l’étang »

Abbas Kiarostami dit ainsi le monde dans l’évidence de son mystère transparent : « dans une maison / inhabitée / quelques allumettes humides »

On songe à ce vers de Rûmî (XIIIe siècle) : « Celui qui reste éloigné de son essence, cherche à rejoindre sa propre origine. »

Ces poèmes de trois fois rien font des mots le prolongement de l’œil photographique, des instantanés saisissant de façon définitive la soudaineté de ce qui apparaît : « à un croisement du bazar / quatre aveugles / un à chaque angle / avec des gains / plus ou moins semblables »

Marchant inlassablement, ne cherchant pas à opposer ville et nature, mais à sentir le mouvement de la vie en chaque circonstance, le classicisme d’Abbas Kiarostami, souvent élégiaque, est une façon d’être attentif au plus proche comme au meilleur de la tradition poétique orientale, horizon luxueux sous lequel abriter le tremblement des vers : « je laisse derrière moi toute une vie / en l’espace d’une seconde / je pleure sur moi-même »

Parmi les trèfles à quatre feuilles se cachent l’irrévérence, et l’humour : « un ivrogne / paisible / un imam / qui geint »

Ou : « dans mon dictionnaire / saucisson / et socialisme / se suivent »

La lune, l’abeille, les bourgeons, les mendiants, le vent, la pluie, la nuit, l’automne, les fleurs de toutes sortes, les jeunes filles cachées dans la rhubarbe, les putains rouillées, le vin à flot, les chevaux, les cailloux sont chaque fois un paysage renouvelé pour le voyageur solitaire fuyant la guerre et ses atrocités : « une balle / une cervelle / un jour »

Vision : dans le petit matin frais un pendu se balance.

Vision : un arbre isolé sur la pente.

Se suicider comme l’écrivain Sadegh Hedayat, cet astre au firmament du XXe siècle littéraire iranien ? Non, plutôt choisir l’exil, la contemplation, le goût du néant, une douce quête mystique.

Pour une mise en scène de Cosi Fan Tutte présentée au Festival d’Aix en 2008, Abbas Kiarostami avait filmé pendant des heures la mer dans les calanques de Cassis, parce que la nature est une chance. Dans une conversation avec Youssef Ishaghpour (Kiarostami, Le réel, face et pile, Circé, 2007) le cinéaste déclarait : « Pour moi, le seul amour qui chaque jour augmente d’intensité, tandis que les autres amours perdent de leur force, c’est l’amour de la nature. »

Il n’est pas si facile de disparaître, quand l’Histoire ne cesse de cogner à la vitre, et d’habiter poétiquement le monde en toute simplicité.

Mais, écoutez ça : « je ne sais si / je dois remercier / ou accuser / qui ne m’a pas / appris la nonchalance »


Festina lente, mon amour

PIerre Marlière, Variations sur le libertinage, Ovide et Sollers, Gallimard, L’infini, 2014

ll n’est jamais mauvais de rappeler quelques principes sains:

  1. Chacun est libre de disposer de son corps comme il l’entend.

  2. Chacun est libre d’assembler son corps avec qui lui convient, et de la façon qui lui sied le mieux.

  3. La jalousie est un infantilisme qu’il est parfois nécessaire de combattre par les armes de la philosophie la plus haute.

  4. Le vrai plaisir est ennemi de la société, il convient donc d’organiser sa vie de façon clandestine.

  5. La révolution est affaire de voluptueux.

  6. La littérature peut être une excellente boussole.

  7. Ovide et Sollers sont des timoniers hors pair.

Les jeunes gens d’aujourd’hui, le temps de cerveau disponible saturé de pornographie publicitaire, se sentent souvent bien seuls face à leur désir de beauté et de jouissance sans entrave. Le libertinage se présentant généralement sous son aspect le plus vulgaire – les réseaux et clubs spécialisés où le silence de l’âme est assourdissant – il importe, pour chaque génération, de retrouver les chemins d’une liberté si vite obstruée par la fausse monnaie d’une morale au service de la répression des gestes amoureux les plus nobles.

Pierre Marlière est un jeune homme ayant tout du gendre idéal, port altier, belles manières, bonne éducation – thèse à la Sorbonne, patronage de l’exquise Hélène Casanova-Robin – un livre en préparation dont on dit que Gallimard pourrait le publier. Pourtant, quelque chose cloche, ce garçon n’est pas tout à fait comme les autres et belle-maman pressent le pire.

Vous étiez prête à lui céder votre fille, mais voilà, vous découvrez que l’étudiant brillant est un vrai libertin, un irrécupérable, un sataniste, un coucheur de la pire espèce. Vous laissez tomber le livre. Mal vous en prend, madame, quelqu’un le ramasse déjà, le lit, et le range en bonne place dans sa bibliothèque, entre R.C. Vaudey (Manifeste sensualiste) et Patrick Wald Lasowski (Le grand dérèglement et Dictionnaire libertin). Point commun entre ces trois noms? Philippe Sollers, directeur d’une collection (L’Infini) rassemblant quelques-uns des esprits les plus libres de notre temps: Michaël Ferrier, Cécile Guilbert, Yannick Haenel, François Meyronnis, Benard Lamarche-Vadel, Gabriel Matzneff, Catherine Millot, Gilles Cornec, Sandrick le Maguer, Marcelin Pleynet, Valentin Retz, Dominique Rolin, Jean-Jacques Schuhl, Stéphane Zagdanski… Une écurie? non, une constellation.

Si l’association des noms Ovide et Sollers ne vous paraît évidente, c’est qu’elle ne l’est pas, et qu’ici la subjectivité de l’écrivant s’impose, faisant de ces deux figures des parangons de l’écart et de l’audace à travers le temps, qu’il s’agisse de dénoncer Auguste en restaurateur de mœurs purifiées, ou la société du spectacle en sa logique de falsification permanente.

Mais, dis-moi, papa, qu’est-ce qu’être libertin?

C’est être «cet oiseau de proie qui s’écarte et ne revient pas» (Littré, 1872), un dissident, un affranchi ayant su libérer et son corps et son esprit des serres d’une société faisant de ses familles le tombeau de la singularité. Si Philippe Sollers et Ovide sont des libertins, c’est que L’Art d’aimer ou Les Amours (traduction aisément disponible aux Belles Lettres), Femmes (l’idéalisation de la femme est un aveuglement volontaire, quand il s’agit de ne surtout rien savoir des arcanes du féminin), Portrait du Joueur ou Le Cœur absolu participent d’une guerre du goût contre l’imposture au nom d’un athéisme sexuel (Sollers) garant de notre capacité à rejeter les séductions de l’aliénation sentimentale.

«Le libertinage est, de toutes les manières, défi à l’autorité.» (Patrick Wald Lasowski)

Parole du petit-fils d’Hercule: «La nature m’a donné l’haleine fraîche, les couillons retapés, un vit infatigable, une humeur toujours enjouée, un estomac dévorant.»

Auteur d’un livre salutaire mais à la forme cependant bien sage, manquant de puissance dans le corps propre – une introduction, un plan en trois parties comprenant des explications de textes, une conclusion, des notes de bas de page et une bibliographie attestant s’il le fallait du plus grand sérieux scolaire de l’enquête – on attend désormais de monsieur Marlière qu’il quitte les strapontins de l’université pour la grande école de la vie, ses explosions inattendues, et la révolution permanente dans la traversée de la bibliothèque, afin qu’il devienne cet écrivain à la fois philosophe et poète que les libertins de demain pourront lire comme on écoute un frère avisé nous faisant part de la somme incroyable de ses expériences.

Les amants jouissant dans le rire et le langage inventent une Polynésie qui est la plus belle des terres.

Bonne nouvelle: l’anthropologie nous apprend aujourd’hui, bien longtemps après Sade, que nous sommes bisexuels par nature, temps de reproduction et de plaisir étant loin d’être toujours superposables, comme le prouvent joyeusement tant de singes pragmatiques. Français, amis des frissons et de la liberté, encore un effort pour être émancipés!

Ah, nous avons tant à apprendre de nos maîtres les bonobos, et de Georges Bataille: «La vraie façon d’étendre et de multiplier ses désirs est de vouloir lui imposer des bornes.»

Quod licet, ingratum est; quod non licet, acrius urit.

Et si nous ouvrions de nouveau Le regard froid de Roger Vailland?


 

Mémoire et papiers brûlés

Yves Pagès, Souviens-moi, éditions de l’Olivier, 2014, 108p

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Des ravages formant le chaos de nos temps si démocratiquement numériques, la disparition subite de la mémoire est peut-être le moins aperçu. En effet, depuis l’externalisation de notre cerveau, légué à la science informatique, profondeur de temps et sens historique semblent disparaître.

La guerre menée contre la sensibilité par l’invasion des petits hommes gris peuplant les bureaux de direction de notre planète unie dans le massacre et la bonne conscience atteint aussi notre capacité à surgir par la mémoire hors d’un présent perpétuel vécue comme incarcération.

Ça numérise, ça oublie, et ça écrase.

S’il est trop tard pour avoir une vie privée, il n’est pas certain que la dissidence, et la renaissance tant attendue, ne se bâtisse pas dans le secret de souvenirs travaillés comme des matériaux de sculpteur, irréductibles blocs de marbre à la fois malléables, inentamables et tranchants comme des couperets.

Pour que tout change, sachons réinventer la substance même de notre psyché.

Pour être fidèle à notre passé, sachons le travestir avec toute la lucidité antisentimentale que Dieu nous prête encore.

En 1978, Georgec Perec publie Je me souviens, livre formé de 48O fragments impersonnels surgis d’un passé collectivement partagé.

En 1978, Georges Perec aurait pu être mort depuis plus de trente ans, les Nazis ayant fait de l’extermination des petits enfants juifs l’une de leurs jouissances.

Ses souvenirs peuvent être « objectivement faux », cela ne change rien sur le fond, ce sont des rescapés, il faut les célébrer comme tels.

En 2014, Yves Pagès, codirecteur des éditions Verticales avec Jeanne Guyon, nous offre cinquante ans d’apnée mémorielle dans un petit livre de rien, facétieux, léger, et pourtant aussi important qu’une prière shintoïste.

Commençant la totalité de ses souvenirs par la formule « De ne pas oublier », il y a chez Yves Pagès, créateur malicieux du site « archyves » et du blog « pense-bête », une volonté de conjurer la perte, d’appeler le lecteur, le livre, ou Mnémosyne, à la rescousse.

Le droit à l’oubli s’adosse au devoir de se souvenir.

Quand la réminiscence se présente, point de lendemain pour le clavier de l’ordinateur.

Les archéologues de la mémoire se doivent d’aller vite, les peintures rupestres du cerveau s’effaçant aussi vite que les fresques de Fellini-Roma attaquées par l’oxygène pollué de la grande ville.

Cependant, se souvenir est avant tout un travail : « De ne pas oublier qu’avant d’entamer ce pense-bête remémoratif j’ai épuisé plusieurs dizaines d’années et autant de carnets à tenter de transcrire les choses sur le vif, à chaud, presque en direct, toutes tentatives demeurées sans suite. »

Grand amateur de Victor Serge, ami de Trotski, l’auteur du Théoriste (prix Wepler 2001) note ici un grand nombre de souvenirs ayant une dimension politique, rappelant que Polemos façonne notre réalité : « De ne pas oublier que, sous le régime vichyste, les Juifs de tous âges étant cantonnés au dernier wagon du métropolitain, ma grand-mère institutrice avait pris l’habitude, en accompagnant sa classe au ciné-club, au zoo ou au musée, de faire monter l’ensemble de ses élèves en queue de rame, sans trier parmi eux les blouses pourvues d’étoile jaune. »

« De ne pas oublier qu’en arabe dialectal harraga signifie littéralement « ce qui brûle » et que, de proche en proche, par quelque déplacement populaire du sens, le même mot s’est mis à désigner ces migrants clandestins qui ont dû « brûler » leurs papiers d’identité avant de traverser la Méditerranée sur quelque embarcation d’infortune. »

« De ne pas oublier que, lors d’un hommage aux fusillés de l’Affiche rouge sur le parvis de l’Hôtel de Ville, après avoir crié « Oui, Manouchian était un sans-papiers ! », j’ai été conduit de force jusqu’à un car de police déjà bondé, puis bousculé au point de perdre mes lunettes par terre, aussitôt écrasées sous les rangers d’un CRS qui, faute de pouvoir trahir sa jubilation à voix haute, se contenta de marmonner en aparté : « Sale p’tit pédé d’intello de merde ! » »

Néanmoins, on aurait tort de ne lire Souviens-moi que sous l’angle de l’indignation politique, tant l’humour est ici omniprésent : « De ne pas oublier que depuis une dizaine d’années, passant quotidiennement devant le local de la Fédération française des artistes prestidigitateurs, au 257 de la rue Saint-Martin, je n’ai jamais vu personne y entrer ni en sortir, les grilles de sa vitrine demeurant cadenassées à double tour, phénomène pour le moins paranormal si l’on en croit le portail numérique de cette association prétendant que le siège social est ouvert cinq jour sur sept et en pleine activité. »

Sur le gramophone tourne en boucle depuis quarante ans une chanson que l’on retrouvera en leitmotiv du film de Carlos Saura, Cria Cuervos, et qui pourrait constituer la bande-son de notre lecture, « Porque te vas ? »

Lecteur, réjouis-toi, il te reste 265 fragments à découvrir.


LE DROIT DE CITÉ DES MÉTÈQUES

LINDA LÊ, PAR AILLEURS (EXILS), CHRISTIAN BOURGOIS, 2014, 163P
MAYA BENTON, ROMAN VISHNIAC, PHOTOPOCHE, ACTES SUD, 2014, NON PAGINÉ

On redécouvre actuellement – exposition à Paris au Musée d’art et d’histoire du judaïsme ; sortie nationale d’un petit livre précieux dans la collection Photopoche – le travail photographique de Roman Vishniac, né russe en 1897, exilé à Berlin durant les années terribles, et mort à New York à l’âge de 92 ans.

En 1984, Elie Wiesel préfaçait Un monde disparu, travail photo-documentaire consacré aux communautés juives d’Europe de l’Est avant la Shoah commandé par la direction européenne du Joint (American Jewish Joint Distribution committee), la plus grande organisation juive d’entraide dans le monde.

Aux Etats-Unis, alors que Roman Visniac parcourait l’ancien monde, la Farm Security Admnistration proposait à Walker Evans, Dorothea Lange et quelques autres de témoigner de la Grande dépression dans le sud et l’ouest du pays, afin d’alerter les hommes politiques et de les engager à venir en aide aux plus démunis.

L’œil de Roman Vishniac participant du courant de la photographie humaniste des années 30 saisit quant à lui dans les ghettos et villages/shtetls de Pologne, de Lettonie, de Lituanie, de Tchécoslovaquie et de Roumanie d’avant la catastrophe les us et coutumes du peuple juif, vivant le plus souvent dans une très grande précarité, victime d’un antisémitisme atavique, rescapé déjà.

Prendre des images, malgré tout, pourrait encore dire Georges Didi-Huberman.

L’attention que porte le photographe aux enfants est ici d’autant plus poignante, lorsque l’on sait que la plupart de ceux que nous voyons, à Varsovie ou Bratislava, périrent dans les camps d’extermination du Reich.

Photographie de Mara, sa fille, posant en 1933 à Berlin, devant un magasin spécialisé dans la vente d’instruments mesurant les crânes, afin de distinguer les « Aryens » des « non-Aryens ».

En contrepoint de la mort à l’œuvre, une véritable héroïsation des pionniers du sionisme est mise en place, les cadrages en contreplongée et les lignes graphiques anguleuses n’étant pas sans rappeler le travail du constructiviste russe, Alexandre Rodtchenko.

Arrivé au début de la guerre à New York – tel Jan Karski, Visniac tenta d’alerter Roosevelt sur la situation désespérée des juifs en Europe – il ne cessera, Rolleiflex et Leica au cou, de documenter la vie des émigrants, mais aussi les night-clubs de la cité frénétique, rapidement connu comme portraitiste de talent (Albert Einstein, Marc Chagall), retournant en 1947 en Europe – effroi devant les ruines de Berlin années zéro – pour photographier les rescapés et les déplacés de la communauté juive.

On commence à peine à se rendre compte de l’impressionnante dimension d’un homme, aussi soucieux d’apporter au monde un regard d’une qualité testimoniale remarquable, que de révéler la merveille de l’infiniment petit dans ses recherches de photomicrographie en couleurs dont il sera pendant longtemps l’un des maîtres incontestés.

Il n’est, à l’instar de Roman Visniac, de véritable artiste que dans la capacité à s’extraire en un bond du rang des meurtriers – fameuse phrase de Kafka – thèse que s’emploie à illustrer de multiples exemples la romancière et essayiste Linda Lê. Née au Vietnam en 1963, arrivée en France en 1977, l’auteur de A l’enfant que je n’aurai pas (éditions Nil) parvient à fonder en son geste d’écriture et sa quête intellectuelle, par la juxtaposition des noms d’exilés célèbres – exilés de l’intérieur ou/et de l’extérieur – et l’analyse de leur situation, une sorte de communauté provisoire d’écrivains dissidents, sécessionnistes venus de tous horizons, qu’il s’agisse de Witold Gombrowicz en Argentine, de Klaus Mann fuyant l’Allemagne nazie ou d’Imre Kertész, si lucide quant à la guerre menée en Hongrie contre l’intelligence sensible qu’il en devint paria.

Placé sous la conscience souveraine du Maurice Blanchot de L’Ecriture du désastre – « Qui écrit est en exil de l’écriture : là est sa patrie où il n’est pas prophète. » – par ailleurs (exils) est un livre composé d’une mosaïque d’expériences fondamentales, réfléchissant avec Edward Saïd aux multiples aspects de la sensation de déracinement ou de non-appartenance : « Agrippé à sa différence comme à une arme qu’il manie avec une détermination inébranlable, l’exilé insiste scrupuleusement sur le droit qu’il a de refuser de se sentir à sa place. »

Pour les enfants du XXe siècle ayant subi la guerre – le juif Albert Cohen (Le livre de ma mèreSolal), l’outcast Gregor von Rezzori (Sur mes traces), le suicidé Walter Benjamin, le déporté Robert Antelme (L’espèce humaine), l’errant Georges Perec (Ellis Island), Benjamin Fondane – la connaissance intime du mal est une manière d’exil.

En outre, le surgissement au cœur du siècle de « la raison nègre » (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Frantz Fanon, le peintre Wilfredo Lam), la défense des peuples annihilés (Noa Noa, Gauguin) permet de mesurer la somme des turpitudes qu’aura masquée la bonne conscience des assis, des installés, des demeurés.

Le rappel de quelques faits et actes majeurs de l’histoire littéraire questionne l’exil et la mutabilité des points de vue comme forces dynamiques, ou déclin de puissance : Ovide en Scythie souffrant de la perte de sa langue natale, Montaigne chez les cannibales – « Nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfait police, parfait et accompli usage de toutes choses. » – Montesquieu au pays des Persans.

Leçon de Jean Amrouche, dans son introduction aux Chants berbères de Kabylie : « Quoi qu’il fasse, l’homme est exilé. L’un des privilèges du poète est de sentir la douleur de l’exil plus intensément que tout autre. Parfois il se révolte, et dans un sursaut, il entreprend la construction d’un autre monde que celui où il vit. »

Contre l’ordre moral/carcéral porté par les mensonges des établis, penser l’altérité (Emmanuel Levinas), la supranationalité (discours de prix Nobel d’Hermann Hesse), la valeur du dépaysement (André Gide contre Maurice Barrès), l’origine comme advenir (Jean-Luc Nancy), la Relation comme poétique des ralliements incompossibles (Edouard Glissant), la saveur du Divers (Victor Segalen), l’errance comme art de vivre (Bruce Chatwin), l’esprit nomade (Lorand Gaspar), la solitude contre tous (Marina Tsvetaeva), s’avèrera alors d’une nécessité vitale pour les âmes préférant l’infini détail et la hauteur de vérité, malgré les risques d’excommunication, au chloroforme de la bienséance de classe et du consensus cachant son sourire de loup.

Aussi, pour qui aura choisi d’écrire dans une langue d’abord étrangère et de changer de mère (Kateb Yacine, Hector Bianciotti, Cioran, Panaït Istrati), l’exil pourra être considéré comme « l’extrémité de l’état poétique », une tentative de réinvention se soi considérable, la langue d’écriture constituant alors une autre et plus désirable patrie.

En 1827, Goethe déclarait à Eckermann : « Aujourd’hui, la littérature nationale ne veut plus dire grand-chose, l’époque de la littérature mondiale est arrivée, et chacun se doit à présent d’agir pour en accélérer le processus. »

Le théoricien marxiste Lukacs appelait « exil transcendantal » le refus de se laisser happer par les passions identitaires et nationales.

Le récent succès du livre de l’Algérien Kamel Daoud, Meursault contre-enquête (Actes Sud), est une façon de renverser les perspectives en interrogeant Camus, et de rappeler que la lecture conduit qui se laisse véritablement porter par son courant à faire l’expérience d’un déplacement, d’une émancipation, d’une coupure salvatrice.

Les grands lecteurs sont souvent des bannis rêvant d’unanimisme.

Par leur suicide, Paul Celan – « Les poètes sont des Juifs » – Cesare Pavese, Alejandra Pizarnik, Jean Améry, Klaus Mann, Hermann Hesse tracèrent la figure d’un dernier exil.


L’odeur du désastre et le braiement de l’âne

Frédérik Pajak, Manifeste incertain, « La mort de Walter Benjamin, Ezra Pound mis en cage », volume 3, Les éditions Noir sur Blanc, 2014, 223p – Prix Médicis Essais

Ce qui frappe, lorsque l’on déploie les livres dessinés à l’encre de Chine de Frédérik Pajak, est un ensemble de qualités qui en font immédiatement de précieux compagnons de voyages : précision du trait, gravité des ombres et des visages, élégance de la mise en page, intelligence permanente du propos.

Editeur du « Cahier dessiné », revue et collection chez Buchet Chastel, Frédérik Pajak est aussi un lecteur considérable, cherchant dans les œuvres et biographies des auteurs qu’il admire ces grandes lignes et détails permettant de construire la profondeur d’un sens historique pouvant constituer boussoles pour une époque désorientée. Faisant sienne la parole de Walter Benjamin – « Rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’Histoire. » – ce solitaire fraternel est un homme que le présent égare et que la bibliothèque gorgée d’expériences existentielles fondamentales soutient.

Qu’on ne s’y trompe pas, en faisant vivre sur la page Nietzsche, Pavese – L’immense solitude, 1999 – ou Apollinaire – Chagrin d’amour, 2000 – l’auteur de Schopenhauer dans tous ses états (2007) se veut l’extrême contemporain de tous les sans-nom et abandonnés peuplant de désespoir les rues de nos grandes villes.

La nature est merveilleuse – contemplez la couverture – mais, dieu, que le métier de vivre est difficile quand Polémos gouverne le monde.

Présent dans les deux premiers volumes du Manifeste incertain – au moins six autres sont annoncés – Walter Benjamin, que nous suivons pas à pas, dans ce troisième tome auréolé du prix Médicis Essais, jusqu’à sa mort par suicide à Port-Bou, est pour Pajak l’une des figures majeures de son panthéon dessiné, la pensée du Berlinois apatride nourrissant sans discontinuer de sa lucidité critique le texte que nous lisons, le souffle court, les yeux pleins de larmes et de rage contenues. Imaginer l’ami de Bertolt Brecht et de Gershom Scholem, l’auteur de Paris capitale du XIXe siècle et des Dix-huit thèses sur le concept d’histoire (manuscrit confié in extremis à Hannah Arendt à Marseille en 1940), passer en France de camp d’internement en camp d’internement (Nevers, Colombes), de plus en plus démuni, isolé, désespéré, est une honte qu’en tant que Français nous ressentons encore.

Heureusement, quelques-uns, dont Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud, auront sauvé l’honneur. Lettre du 23 octobre 1939 : « Vous êtes de ceux qui ont le plus fait pour montrer que l’esprit de la France peut et doit engendrer l’esprit européen dont il est à cette heure la clarté la plus consolante. »

L’ange de Paul Klee, les ailes ouvertes, poussé dans l’avenir par les désastres de l’Histoire – fameux tableau qu’avait emporté Benjamin dans son errance sans fin – peut ici être considéré comme un double des héros de vérité que ne cesse de réinventer, par un travail de documentation exceptionnel, un auteur affirmant, à l’instar du poète Alain Jouffroy : « Je vois le monde en peinture. »

Mêlant notations autobiographiques d’un homme sans qualité – « Je ressemblais à mes amis, à mes camarades, à mes amours, contemporains d’une société qui allait être bientôt totalement et mondialement matérialiste. (…) On nous appelait ‘la jeunesse’, et nous ignorions combien cette appellation exprimait de dérision. Nous devenions des clients, des ‘cibles’ » – relations biographiques (Walter Benjamin donc, le poète Ezra Pound), et citations multiples d’auteurs de premier plan (Paul Léautaud, Paul Nizon, Andrzej Bobkowski, Ian Kershaw), ce troisième Manifeste incertain, est d’autant plus poignant et intellectuellement passionnant que tout malheur est considéré, de façon anti-lyrique, comme une insuffisance personnelle.

Se désolidarisant dès la première page du rire des assassins, Frédérik Pajak se veut, sans pathos mais avec noblesse, du côté des persécutés de l’Histoire, reprenant à son compte cette pensée de Pound (13 ans d’internement à Pise puis aux Etats-Unis pour ses sympathies fascistes) à la tonalité très flaubertienne : « Une nation qui ne nourrit pas ses meilleurs écrivains n’est qu’un ramassis de barbares merdeux. La fonction sociale des écrivains est de garder la langue vivante, pour qu’elle reste un instrument précis. »

On saluera ici la présence en ces pages de l’auteur des Cantos – vaste système poétique pensé à la fois comme arme de guerre contre l’usure, les banques, les calculs misérables, et encyclopédie bâtie tel un work in progress englobant en son texte fleuve une infinité de savoirs et de citations, en grec, latin et chinois – ce barde aux mains chenues qu’observa souvent à Venise Marcelin Pleynet, le lisant, l’étudiant et le défendant sans relâche. Ouvrons le Dictionnaire amoureux de Venise, de Philippe Sollers (2004) : « Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous les fenêtres de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contre une rangée de géraniums, il ne bouge pas, il contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va. Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie. »

Pound voulait être le Confucius de Mussolini, il fut l’un des maîtres de Joyce, et d’Hemingway, faut-il chercher l’erreur ou comprendre l’importance d’un délire ?

Comme Benjamin – son corps, introuvable, fut sûrement jeté dans une fosse commune – Pound fut un homme de radio, porteur de voix et de fantômes, un oracle.

Gloire à Pajak d’explorer aussi bien la noire musique des âmes, et de dessiner la liberté dans le fracas ininterrompu de l’Histoire la plus moche.

Marseille, 26 février 2014 : « Le monde est assez vaste pour que chacun puisse s’y sentir malheureux. »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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