Délirium – au début, il y a des saucisses

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FESTIVAL GRANDE MAREE

Le vendredi 5 décembre, au Quartz, Jean-Marc Massie a failli ne pas arriver, comme toujours, il manque de ne pas arriver à ses spectacles. D’ailleurs, il n’était pas venu faire les tests de sons. On ne savait même pas s’il était à Brest. Et finalement, il s’est présenté. Et il a raconté – sa vie, une vie, des rencontres, une mère, une femme, des anecdotes. Vous voulez savoir si ça s’est vraiment passé ? Cherchez ! Mais attention, en entretien, sa parole est la même que sur le plateau.

Que n’avez-vous pas encore fait que vous aimeriez faire ?

Je ne suis pas allé au bout de la caricature du chanteur rock, et j’ai tellement senti que ce bout-là était loin que j’ai arrêté de chanter dans un band de rock alternatif et que j’ai commencé à faire du conte.

Je ne suis pas allé au bout du conte, parce que j’ai plafonné : il y avait un espace qui me manquait.

Je ne suis pas allé au bout de l’humour, du stand-up, du one-man show, parce qu’il y avait un espace qui me manquait pour respirer.

Je ne suis allé au bout de rien, et tous ces bouts inachevés ont fait ce que je fais aujourd’hui. Pour moi, c’est une multi-disciplinarité par défaut. J’emprunte à tout ce qui peut me servir dans les arts de la parole.

Ce que j’aimerais faire, l’œuvre totale, serait d’arriver à mélanger le rock, le conte, le stand-up, le récit de vie affabulé, le monologue, bref tous les arts de la parole possibles avec la musique. Mais je ne ferais pas que « Woooo, I love you Brest ! » : la parole est un filtre, et j’aurais des interventions comme mon spectacle de ce soir, improvisées.

J’ai fait l’essai de cette forme le 1er février dernier : ça s’appelait Rock’n’conte. Et j’ose espérer qu’un jour, il faudra inventer un mot pour pointer ce que je fais.

Et donc arriver à une synthèse, et non aller au bout d’un des chemins ?

Et même cette synthèse-là, je ne veux pas l’achever, car aller vers l’achevé, pour moi, c’est la mort. J’ai besoin que les récits demeurent inachevés sur des parvis d’envie.

C’est la raison pour laquelle vous vous inspirez du récit de vie ?

J’ai horreur que l’institution soit plus forte que moi, que ma vie. Il y a quelque chose de narcissique, de mégalomaniaque en apparence. C’est tout simplement que je considère que si ma vie est plus intéressante sur scène qu’hors scène, j’ai un putain de problème !

Avoir ça en tête, ne pas laisser le dessus à l’institution, ne pas laisser le cadre m’étouffer, me permet d’arriver non comme un comédien, non comme un conteur, mais comme un narrateur atypique. Je parle au gens dans la salle comme je parle à quiconque. L’énergie que les gens dans la salle me renvoient fait en sorte qu’une scénographie spontanée se met en place, et je suis plus grand que nature, et non seulement le Jean-Marc accoudé au zinc. Je suis ça, mais démultiplié par la force des choses.

Je ne cherche pas à démultiplier ça moi-même, avec des techniques de scène. Je ne suis pas contre, mais ce n’est pas là que je veux aller. J’ai la prétention d’être par moments plus fort que la scène. Non pas pour la mépriser, ne pas la respecter, mais pour demander à la scène de faire un compromis avec la vie qui arrive sur la scène.

C’est ce qui explique la scénographie très simple de votre spectacle ?

J’ai beaucoup fait de scénographies comme conteur, très complexes. Et je m’y suis perdu. Ce n’est pas un choix idéologique, mais ce n’est pas là que je suis libre. Je suis libre quand je fais un bras d’honneur à la technique.

Je me suis déjà entendu dire « Tu n’as pas besoin de conduite lumière, tu es tout ! ». C’est magnifique, et dangereux ! On m’a aussi dit « Quand il y a une conduite lumière, une scénographie placée, cela vient parasiter ce que tu as à nous dire. C’est tellement dense qu’il ne faut pas en ajouter, l’effet est de trop ». S’il y a effet, ça doit être spontané sur le moment. On m’a toujours dit de faire confiance à l’expérience de la scène. On me dit que sur Délirium, il y a des effets scéniques naturels. Je sais comment me placer, travailler mes obliques, comment bouger, ne pas bouger. On me dit de faire confiance à mon corps.

Comment définissez-vous un « narrateur atypique » par rapport à « conteur » ?

D’une part, c’est un respect pour ceux qui font du conte. Je ne peux pas me dire conteur avec un grand C. J’emprunte au conte, dans le fond et dans la forme. Mais ce n’est pas ce qui me définit essentiellement.

Je me considère davantage comme un conteux qu’un conteur, avec un c minuscule. Je suis né comme ça, je n’ai pas décidé d’être conteur. Je n’ai jamais suivi de stage, d’école, je n’ai jamais participé à des concours de conte. Ce n’est pas là que je suis ni que je veux aller. Ce n’est pas une mauvaise place, mais ce n’est pas ma place. « Narrateur atypique » – qui n’est pas très beau ! – est un terme diplomatique et sincère. Je respecte tout ce que je ne suis pas par essence. Je suis au carrefour, j’emprunte, je suis autre chose.

Délirium est donc complètement improvisé ?

C’est comme une chaîne de montage. Au début, il y a des saucisses. Elles vont au bout, se retrouvent dans un hot dog européen, il est mangé, c’est terminé. Mais ces saucisses restent un certain temps sur la chaîne. Moi, mes anecdotes, mes repères narratifs entrent, restent pendant quelques représentations. Je commence tous mes spectacles par une anecdote différente, ce que j’ai vécu les jours précédents. C’est ce qui fait que je ne me présente pas aux tests de son, que je ne veux pas voir la scène. Je dis aux techniciens de faire au mieux, et s’il le faut, on fera les tests en direct. C’est ce qui s’est passé au Quartz.

Puis l’improvisation peut durer cinq, dix, vingt minutes. Et une anecdote vient se greffer au wagon, anecdote que j’ai pu faire la semaine précédente. Et elle va s’amplifier. Il va y avoir de la chair autour de l’os, et elle va aller un peu plus loin. Quand une anecdote s’est trouvée dans plusieurs représentations se clôt ou est à la veille de se clore, je l’éjecte. Et je fais confiance aux autres anecdotes qui ont pris de l’épaisseur. Et go west, young boy ! Quand j’arrive à l’ouest de l’ouest de l’ouest, avant de tomber dans l’océan, j’arrête, et je sors de la voiture, et je laisse la voiture avant qu’elle ne tombe dans l’océan, et moi je prends une autre voiture, en sens inverse s’il le faut.

La trajectoire d’un spectacle, le final – ici sur les racines – sont-ils toujours les mêmes ?

Ce sont des cycles. Là, je suis dans le cycle identitaire. Cela fait plusieurs représentations que j’aborde la question des origines amérindiennes niées par ma famille québécoise. La raison pour laquelle c’est là depuis un certain temps, c’est que je n’ai pas encore clos cette anecdote, je suis encore ému quand je la raconte, elle se modifie encore, elle continue à fleurir. Le soir où elle ressemblera en tous points à la version précédente, je la zapperai.

Ces origines sont-elles réelles ?

Je ne peux pas répondre à ça pour la simple raison que je me perds moi-même dans mes affabulations – je n’ai pas dit « mensonges » ! Il y a énormément de choses qui font partie de ma vie dans ce spectacle, mais comme ma vie se modifie de nanoseconde en nanoseconde, le spectacle se modifie en fonction de ma vie passée, présente et à venir. L’affabulation se fait même dans un futur désiré et désirable, et je me perds dans cette toile d’araignée-là. Le jour où je m’y retrouverai, ce sera la fin de ma carrière de narrateur atypique.

Votre identité est donc dans l’affabulation ?

Mon identité est dans le flou artistique, mon identité est dans le flou narratif, mon identité se situe entre l’info et l’intox. Mon identité, c’est de tenir en haleine mon auditoire, dans la vie ou sur scène, et de faire en sorte que les gens me suivent le plus loin possible dans mes affabulations, et le meilleur moyen, c’est le maximum de véracité pour un minimum d’affabulation, mais une affabulation énorme ! Ce que j’aime, c’est le déploiement avant l’explosion. Quand il y a explosion, il est trop tard et les gens se demandent « Mais comment nous a-t-il emmenés à ce truc énorme ? Nous faisons partie de ces affabulations. »

Comment concevez-vous le rythme de vos spectacles ?

J’ai une rythmique personnelle, elle n’est jamais aussi bonne que lorsque je suis dans la vie. Quand je me prépare trop, quand je suis dans le non-mouvement avant de monter sur scène, c’est terrible. Mon rythme, c’est celui d’un quotidien affabulé. J’ai une vie où il m’arrive plein de trucs, je ne l’ai pas choisi.

Avant de faire de la scène, je me plaçais dans des positions qui provoquaient des situations incroyables. C’est ma manière à moi de vaincre l’ennui. Mais cet instinct de me placer dans des positions inconfortables, de déséquilibre, me sert professionnellement aujourd’hui. Le vécu que j’ai à livrer peut plaire ou pas, mais n’est jamais inintéressant.

Attendez-vous de la part du spectateur une possible identification ?

Je ne narre jamais aussi bien que quand je parle au « je ». Cela dit, ce n’est pas parce que tu parles au « je » que tu te refermes sur toi-même. Si tu fais ton boulot de narrateur au niveau de la forme, ton « je » doit être universel. Tu le sens, dans la salle. Parfois, les gens ne sont pas avec toi et tu te dis, « je me masturbe le vécu », si tu me permets l’expression.

Du coup, j’aborde des sujets pas évidents à aborder de manière à ce que tout le public te suive. Par exemple, ma mère polytoxicomane légale, ce n’est pas évident. Mais là, je n’affabule pas, et je respecte cette vérité-là. Et les gens sentent que tu n’es pas là pour rire de ça ou les choquer. Il y a une confidence qui est faite. Il ne faut pas que Délirium soit une confidence d’une heure et quart, je ne suis pas là pour faire une psychothérapie. Mais il y a ces petits moments qui apparaissent dans l’ensemble de circonvolutions que je fais.

Ces circonvolutions, ces tiroirs que j’ouvre me donnent l’impression de ne pas savoir où je vais, mais j’ai fini par me dire qu’il y avait un fil conducteur partout. Il faut juste ne pas tenter de le chercher à tout prix, il faut faire confiance au Rubixcub.

Ce fil-là pour moi n’est pas original en lui-même, mais ce que j’en fais est original. C’est souvent le lien maternel, l’identité, le lieu d’origine, la confrontation. Ce n’est pas le père, mais la mère. Elle prend du temps à arriver dans mon univers. Et à un moment donné, elle prend le contrôle de la représentation, sans que les gens la voient venir. Et moi non plus d’ailleurs !

Le spectacle se construit beaucoup autour d’une opposition avec la mère, mais cette opposition-là aboutit toujours à une réconciliation. Mon but n’est pas de lui donner le mauvais rôle. J’ai une éthique admirative, une éthique d’amour, d’amitié, une éthique respectueuse envers les gens. Je ne veux pas que les gens gardent l’image d’un con ou d’une conne. Tous les gens doivent devenir beaux, pour la simple raison que je ne parle que de personnes que j’aime.

J’ai été frappée par la quantité de références cinématographiques.

J’ai habité cinq ans en France, et vous avez la culture du cinéma de répertoire, de la discussion après le film, et j’ai adoré ça à Paris. J’ai appris à vivre au cinéma. Dans un film, il y a du plaqué sur le réel, il y a de la pure fiction, il y a de l’éclaté. Mes références ne sont pas placées, elles viennent spontanément. C’est une de mes manières pour universaliser mon propos.

Il y a une scénarisation naturelle et instinctive qui se fait quand je suis sur scène. Les ellipses, les parenthèses dans la parenthèse, il y a plein de trucs hachurés, chaotiques, et tout à coup, tu comprends ce qui vient de se passer avec un plan-séquence. Pour moi, ça c’est le rythme de la narration scénographique, le rythme de la scénarisation – c’est l’image.

Votre spectacle contient à la fois de l’émotion et du comique, comment articulez-vous ces deux dimensions ?

Le comique est un cheval de Troie. Les gens ne s’attendent pas à ce que je parle de ma mère, d’une peine d’amour.

Et soudain, grand silence !

Mais je n’invoque pas le silence, on n’a pas le dessus sur le silence. La plupart des humoristes ne supportent pas le silence, mais j’ai été conteur, et ça m’a appris à laisser la place à l’émotion.

Le rire est-il le masque de la mélancolie ?

Dans mon cas, oui ! Mais les plus grands comiques sont aussi les plus grands dépressifs, Jacques Villeret en était l’exemple ultime. Le clown. Je me mets dans cette filiation-là sans problème.

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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