Pavane pour un écrivain défunt

 •  0

By

Alain Nadaud, Journal du non-écrire, Editions Tarabuste, 2014, 77p
Alain Nadaud, Dieu est une fiction, Essai sur les origines littéraires de la croyance, Serge Safran éditeur, 2014, 281p

Connaissez-vous Alain Nadaud, auteur d’une œuvre déjà considérable, publiée aussi bien chez Denoël, Le Seuil, Grasset, Albin Michel, Léo Scheer, Dumerchez, que chez Champ Vallon, Balland, Actes Sud et quelques autres ? Non ? Comment, vous n’avez pas lu Archéologie du zéro, L’envers du temps, Voyage au pays des bords du gouffre ou Malaise dans la littérature ?

Rassurez-vous, qui pourrait vous poser la question ?

Et avouons-le, nous ne l’avions jamais lu avant hier, au mitan de notre vie. Rien n’est perdu, tout se transforme, si l’on est résolu à rattraper le temps perdu.

Lorsque l’on a commencé à écrire, quotidiennement, il y a longtemps, et que les livres s’accumulent sur les étagères de la bibliothèque, peut-on cesser d’écrire ?

Qui est-on lorsque l’écriture s’éclipse ?

Comment écrire qu’on ne peut plus écrire ?

La littérature est-elle une illusion ? Une religion ? Une sujétion ?

Aveu de mentir-vrai d’une scène inaugurale écrite en italique, à la première personne, avant qu’un narrateur ne se décide à mener l’enquête à la troisième : « Un matin, je me suis réveillé : j’avais cessé d’y croire. Un grand silence régnait dans la maison. Comme si la nature entière retenait son souffle. J’ouvris la fenêtre qui donnait sur la mer : le flux s’était retiré au loin pendant la nuit. »

Ecrit en 47 fragments, courts chapitres frappés du sceau du désarroi – les questions oratoires sont permanentes – Journal du non-écrire est un acte paradoxal, de qui aimerait enfin se débarrasser du poids de l’écriture, mais ne pourrait le dire qu’en l’écrivant : « Gardons-nous, de sous-estimer la capacité qu’a la littérature de tout recycler, et jusqu’à sa propre négation. »

Un jour ça s’arrête, ça s’arrêtera, c’est arrêté, ça continue de s’arrêter, ça n’arrête pas de s’arrêter.

On songe au Cap au pire de Beckett : Comment essayer dire ? (…) Savoir le minimum. Ne rien savoir non. Serait trop beau. Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum. (…) Yeux clos. Yeux écarquillés. Yeux clos écarquillés. »

Fin d’un amour, mourir interminable, dégoût d’avoir à supporter encore l’infatuation des zozos du cirque littéraire : « Même les autres écrivains à présent, il les considérait avec circonspection, trouvait leurs prétentions à la limite du ridicule. Ce qui avait fait l’essentiel de sa vie, été le point focal de son attention s’était évaporé. »

Alain Nadaud nous avait déjà prévenu en 2010, dans cet autre livre au titre durassien publié également aux éditions Tarbuste – quel catalogue – D’écrire j’arrête.

On dirait bien pourtant que les mauvaises habitudes persistent, et que le ressort cassé peut encore être bandé.

Dans une langue délectable faisant songer à la prose d’un Louis-René des Forêts tel que déployée dans son Ostinato (Mercure de France, 1997), Alain Nadaud avoue avoir désiré se laisser abuser sa vie durant par la puissance de la création pourvoyeuse de fantasmes : se multiplier en multipliant les histoires, échapper à l’ennui de vivre, être reconnu, se relier.

L’arrivée de l’ordinateur aura précipité le vertige, les dossiers s’accumulant, la somme des textes à parfaire construisant peu à peu un labyrinthe transformé en tombeau.

De la misanthropie ? De la haine de soi ? Du désespoir ?

L’aristocrate du clavier est un vaniteux ne cherchant à disparaître en silence que pour être retrouvé en fanfare, et augmenter sa valeur par un suicide symbolique.

Ecrire pour séduire ? « A présent qu’il prenait de l’âge et que le désir se faisait moins pressant, peut-être le désir de littérature s’estompait-il à proportion. »

Oui, publier encore, toujours, ressemble quelquefois à de l’acharnement thérapeutique.

Devenu manifeste en ce point de clairvoyance critique, le Journal du non-écrire en arrive alors à défendre une écriture si innocente, si inconsciente de ses effets et présupposés, qu’elle en serait nécessairement insoupçonnable, ce que semblent avoir oublié les tristes sires de la gent littéraire patentée ou les professionnels de la profession.

Quand il y a eu événement, savoir ne pas se répéter est un acte de grande moralité, si peu humain. Supercherie et narcissisme ne sont-ils pas en effet de ces étais dont nous peinons tant à nous passer ?

Refuser d’écrire, encore, pourra donc être vécu comme un premier pas, décisif, vers l’athéisme, en feignant d’oublier que des phrases naissent parfois le renouvellement du monde, et la réinvention de soi.

Que le néant déploie un double régime, de dévastation et de rédemption.

Dans un essai publié parallèlement chez Serge Safran, Dieu est une fiction, Alain Nadaud mène l’enquête sur les « origines littéraires de la croyance », passant de l’animisme au polythéisme via Pausanias et Strabon (les différents points d’entrée des Enfers), puis du monothéisme juif au christianisme et à l’islam. L’invention de Dieu y apparaît comme pure création littéraire, et les croyants comme des idolâtres du texte. Paul Veyne l’avait déjà contasté : il n’y a aucune raison que nous ne croyions pas par exemple en Mahomet si les Grecs ont cru à leurs mythes, l’homme cherchant toujours à s’orienter dans la nuit, et trouver une Cause à laquelle s’aliéner volontairement.

Comprenons que tout texte sacré peut répondre d’une stratégie littéraire, et que nous avons besoin de fables parce que nous craignons la mort.

Avoir perdu la foi aura permis une très salutaire remise en question de la vocation de l’écrivain comme capacité suprême à se duper soi-même, le dernier chapitre de Dieu est une fiction aboutissant à un roboratif plaidoyer pour une mystique de l’athéisme rejoignant de façon inattendue la définition du Bouddha comme « alliance de la vacuité et de la lucidité ».

Cependant, s’il est bon quelquefois en toute « lucidité » de démythifier l’absolu littéraire comme fondement de la foi – on relira Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, ou Jean-Christophe Bailly dans leurs réflexions sur le premier romantisme allemand – il convient de se garder du nihilisme facile de qui, à force d’abandon, rejette les moyens de sa résurrection.

La théologie de la littérature n’est pas le tout d’un phénomène dont le langage est la cage aussi bien que l’envol.

On se moque bien que l’écriture soit refus ou non de la réalité, quand elle affronte dans sa vulnérabilité même et sa puissance le mur du réel et de l’irreprésentable.

Vous n’êtes pas mort, Monsieur Nadaud, les paons n’ont pas fini de nous éblouir, et les derniers mots de votre journal – « Est-ce que de soi-même on s’efface de la surface des choses après qu’on a pris le parti de ne plus laisser de traces ? » – appellent une réponse.

« Nous n’avons pas à juger les autres existants, mais à sentir s’ils nous conviennent ou disconviennent, c’est-à-dire s’ils nous apportent des forces ou bien nous renvoient aux misères de la guerre, aux pauvretés du rêve, aux rigueurs de l’organisation. » (Gilles Deleuze, Critique et clinique, « Pour en finir avec le jugement », Les Editions de Minuit, 1993)

Jacob lutte, l’Ange rigole, le spectateur sautille.

Persistons alors à nous peindre comme les derniers anges d’une littérature désormais impossible, ce qui est probablement notre dernière chance de ne pas mourir vivant.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply