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Le festival est une institution ancienne à Brest, maintenant. Que souhaiteriez-vous dire pour le présenter?

Le fonctionnement du festival – sa nature même, le projet – n’a pas changé depuis le début. À l’origine, «Grande Marée» a été créé pour être un festival délocalisé, aller dans les quartiers, pour changer des festivals de centre-ville, qui étaient nombreux à l’époque. C’est un des premiers à s’être délocalisé dans les structures, grâce aux partenariats. D’ailleurs, au départ, l’association a été fondée par des directeurs des centres culturels des maisons de quartiers.

L’idée était donc d’apporter une forme exigeante mais simple en technique dans des lieux qui n’étaient ni équipés ni prédisposés à accueillir des spectacles et une programmation culturelle à l’année. Ce n’est pas pour rien que le festival est né dans ce réseau d’éducation populaire – maisons de la culture, bibliothèques etc. – parce que c’est lui qui a permis au conte d’émerger et de devenir une discipline du spectacle vivant à part entière.

D’où la forme très partenariale du projet: chaque séance est un partenariat avec la structure qui accueille le spectacle. Les structures qui participent sont engagées dans le projet, participent à la programmation. Ici à l’ADAO, on propose un certain nombre de spectacles, et elles font des souhaits selon leur problématique propre. Cela permet de garder l’identité du festival, tout en proposant une programmation éclectique en termes d’accessibilité. Avec les centres sociaux et maisons de quartier, on est dans une tranche d’âge «enfant» et une programmation plus familiale; dans les médiathèques, on se tourne de plus en plus vers le conte pour adultes. Mais on ne peut pas faire de généralités!

Il n’y a donc pas de logique thématique?

Pendant trois ou quatre années, nous avons travaillé sur des thèmes, comme les métissages – et nous n’avions que des conteurs de double culture! Ou encore sur les mémoires. Des thématiques assez vastes qui nous ont permis de communiquer sur ce qu’est le conte et ce qu’il est en train de devenir.

Et que diriez-vous sur ce qu’est le conte, justement?

Le conte a toujours été un témoin de son histoire. La part d’initiation y est importante. En Afrique, c’est flagrant, puisqu’on a des contes pour chaque âge, pour aider à grandir.

Les arts de l’oralité sont sortis de la confidentialité, et apparaissent sur un espace scénique, donc on repense l’occupation de l’espace. Ce n’est plus le conteur au bord de la cheminée, au milieu de sa famille ! Cela a donc changé les choses sur la manière dont on offre le conte, dont on le partage avec le public. Et cela a donné des réflexions sur les répertoires. La société et les arts du spectacle vivant évoluent aussi, ainsi que les nouvelles technologies. L’art du conte est aussi en mutation, nécessairement. Le conteur n’est pas un comédien qui se fond dans un personnage, mais une personne qui vous raconte une histoire. Il dit «Je vous raconte une histoire», avec son identité.

Le conte s’est enrichi du théâtre, des stand-up, et on trouve parfois des spectacles pour lesquels on n’arrive plus à définir si c’est du conte. Mais l’intéressant, c’est de rassembler, et les sous-titres des festivals sont souvent «arts de la parole» ou «arts du récit». Nous-mêmes sommes passés à «Contes et récits» pour laisser la place à de nouvelles formes d’expression, et pour éviter le débat sur ce qu’est ou n’est pas le conte. Tous les répertoires de contes se côtoient, et côtoient des formes plus proches du récit, des adaptations d’œuvres théâtrales – comme Alberto Garcìa Sanchez qui avait adapté du Dario Fo, ou Jean-Marc Massie, au Quartz, qui a une base d’improvisation.

Cela doit permettre une grande ouverture vers différents publics.

Oui, l’ouverture provient de la programmation et des partenariats. L’équipement joue pour beaucoup, puisque une salle équipée comme le Quartz ou le Mac Orlan appelle des formes qui puissent occuper l’espace et s’adresser à un public plus nombreux. Le conte, c’est l’art de la relation, il faut donc pouvoir recréer la proximité dans des grandes salles, grâce à la scénographie, aux lumières.

Et dans les petits lieux, lorsqu’on est trente ou quatre-vingts, dans des salles sans scène, sans équipement lumière ou son, on est dans une proximité plus grande et souvent dans des formes plus traditionnelles – mais pas toujours!

Y a-t-il des conteurs habitués du festival?

On a des habitués, qui sont aussi des conteurs impliqués sur le territoire, comme Fiona Macleod. Ils sont proches de l’association, et on mène des projets, mais plutôt dans les «off». Cette année, on a des conteurs qui reviennent, comme Luigi Rignanèse ou Olivier Villanove.

Et quel est le «vivier» en termes de conteurs?

Ils sont nombreux mais n’ont pas tous la même situation: je pense par exemple aux conteurs professionnels, mais qui se produisent dans un périmètre délimité, dans les écoles, les médiathèques, et qu’on ne repère pas forcément.

Je dirais qu’il y a une centaine de conteurs qui vivent de leur métier. Ils sont répartis un peu partout en France, mais plus près des axes de circulation. Et étonnamment en Bourgogne. Mais le contexte est difficile.

… et défavorable pour le conte?

Non, car l’art du conte est partout. C’est la première des formes d’expression artistique. Les premières traces remonteraient à la préhistoire puisqu’ont été retrouvés des foyers sans aucune trace d’aliments. Tout cela a voyagé et on retrouve donc des histoires très proches de la Bretagne à l’Afrique ou au fin fond de l’Asie!

Et en France, c’est flagrant, on retrouve une histoire de korrigans sous une autre forme dans le Poitou, avec des lutins – puis dans le Maghreb avec des djins. Et ce n’est pas lié à une volonté d’adaptation à une couleur locale. Il s’agit de contes traditionnels.

On espère donc que le festival donne envie de fouiller au fond de nos mémoires, et que la transmission se fait. À la fin du festival, on a souvent des temps où les gens se mettent à raconter.

Et chaque région a son festival du conte, sous différentes formes et de différentes tailles. Mais c’est très vivant.

Les arts de l’oralité bénéficient-ils d’un soutien suffisant de la part des pouvoirs publics, pour que vivent ces festivals?

C’est mieux! Pendant longtemps, la case « conte » n’a pas existé. Heureusement, ici, nous sommes soutenus au titre du «spectacle vivant». Mais ça a longtemps été un «soutien à la lecture publique», c’est-à-dire à une animation en bibliothèque.

Mais les artistes sont de plus en plus nombreux, ils ne jouent plus seulement dans les médiathèques ou les festivals du conte. La discipline est donc désormais reconnue et bénéficie d’aides. Mais il faut préciser que la plupart des festivals sont portés par les réseaux départementaux des bibliothèques!

Un festival multi-site est-il une nécessité, une volonté?

Cela nous permet de toucher des publics totalement différents. Ce n’est pas destiné juste aux passionnés du conte, mais on peut cibler aussi les usagers de structures de quartier, qui ont parfois une retenue par rapport au fait d’aller au spectacle. Et dans les structures, les gens travaillent dans cet objectif-là.

D’autant que c’est financièrement très accessible.

C’est l’idée et on essaie de respecter les politiques tarifaires des partenaires avec lesquels on travaille. C’est un festival qui a une logique solidaire. Dans la programmation, on est dans le faire-ensemble, le partage, et cela va jusqu’à l’accessibilité au public, dans des lieux identifiés, dont on n’a pas peur de franchir la porte. Les publics circulent, même si certains ont du mal à passer certaines barrières.

Le programme est très riche – comment s’y repérer?

Nous avons découvert a posteriori une cohérence dans les thématiques des spectacles, car cette année, l’équipe est un peu plus mobilisée sur des questions de défense de la culture et des intermittents. On retrouve donc un spectacle sur Flora Tristan, au Vauban. Catherine Gaillard l’avait dans son répertoire, elle est elle-même engagée politiquement, et elle pense qu’avec les mots, on peut changer le monde – et on pense ça aussi! Flora Tristan est méconnue, mais elle s’est beaucoup battue pour le droit des ouvrières. Elle a poussé ses convictions jusqu’au bout, et de plus, a eu une vie romanesque incroyable!

On voulait montrer que par nos actes, on peut choisir un schéma de société, prendre possession de notre destin, changer le monde. Avec Machintruc, d’Alberto Garcìa Sanchez, on part d’une société imaginaire, sans objets, jusqu’à ce qu’un habitant en crée un et lance l’escalade. C’est un miroir sur notre société de consommation, notre matérialisme. Le tout avec beaucoup de finesse, de poésie.

Les mains à la pâte de Lénaïc Eberlin mêle conte et cuisine : une boule de pâte ne veut pas entrer dans le moule! On s’est aperçu que de nombreux conteurs avaient des convictions fortes.

Un spectacle de conte, avec sa proximité, fait peut-être plus mouche qu’un spectacle avec son quatrième mur?

Dans le conte, il y a un contact direct, on est dans l’art de la relation. L’abattement du quatrième mur est un point essentiel de la discipline.

Mais je précise que dans la programmation, il y a aussi du merveilleux, des épopées, des quêtes initiatiques, de la douceur! Et on s’adresse aux «ados, adultes, et enfants à partir de 5 ans». On a choisi cet ordre-là pour que l’ouverture à tous les âges soit ancrée dans les esprits.

Y a-t-il encore beaucoup de préjugés sur le conte?

Cela reste un combat, mais ils diminuent, grâce aussi aux partenariats. On arrive à proposer des spectacles avec une esthétique un peu différente, plus contemporaine ou plus proche des arts du récit, et on sait que ce sera une porte d’entrée pour que les spectacles soient identifiés «Grande Marée», et permettent l’accueil de nouveaux publics. Et ça marche, puisque le festival est en constante progression.

Concernant les ados, y a-t-il des partenariats avec des établissements secondaires?

Depuis deux ans, on a un partenariat avec le lycée de l’Harteloire. L’an dernier, on leur a proposé Récit de voyage en Afghanistan, qui était très fort. La conteuse y avait séjourné plusieurs fois. Cette année, ce sont quatre classes de première qui viennent voir le spectacle sur Flora Tristan, sur le souhait de leur équipe pédagogique, en rapport avec le thème de l’engagement citoyen, présent dans leur programme. Les années précédentes, nous avions un partenariat avec des classes de sixième, qui ont aussi le conte au programme.

C’est vrai qu’on voit moins les 12-25 ans aux spectacles, mais je pense que rien n’est jamais perdu, et dans quelques années, ils reviendront!

Les arts de l’oralité vous semblent donc faire le poids face à une société de l’image, de l’urgence?

Ce qui est intéressant dans les arts de l’oralité, c’est que la mission du conteur est de créer une image mentale chez le spectateur. L’imaginaire est assez magique! Le conteur raconte et on voit. Ce qui donne des réflexions régulières de la part d’enfants, qui vont voir le conteur et lui disent : «Hé, c’était mieux qu’à la télé, on aurait dit en vrai!» Il y a une telle habitude de l’écran que les enfants sont surpris que le conte puisse générer un film mental. Pour les adultes, il faut aussi accepter de lâcher prise et entrer dans l’histoire. Mais les bons conteurs vous attrapent sans que vous vous en rendiez compte! En tout cas, on sent qu’il y a un besoin de partager quelque chose de direct, d’être avec du vivant.

D’ailleurs, la transmission du patrimoine oral fait partie de l’Agenda 21 de la région Bretagne, pour lutter contre l’uniformisation des références, des pratiques culturelles!

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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