Entretien avec Sophie d’Orgeval

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La compagnie La Rigole présentera cette semaine 2 pièces dirigées par sophie d'orgeval, metteur en scène : Echappées au Mac Orlan (mardi 18 novembre 2014, 20h30) et Compter jusqu'à cent à l'Alizé (vendredi 21 novembre 2014, 20h30). cet entretien est issu du numéro papier / hors-série conversations #1 du poulailler.

Julie Lefèvre : Après Compter jusqu’à cent, votre prochaine pièce s’intitule Échappées, des femmes, une fêlure. De quelle fêlure parle-t-on ?

Sophie d’Orgeval : On parle de violence. C’est un spectacle en cours d’élaboration, qui prend appui sur un atelier d’écriture que je dirige deux fois par mois dans les murs de L Cause qui est d’ailleurs l’institution porteuse de ce projet.

Ce groupe d’auteurs est constitué de femmes qui se sont progressivement investies. Il est important de préciser que cet espace est encore ouvert à toutes les femmes qui souhaitent écrire, mais il se trouve que les personnes présentes ont, pour beaucoup, vécu des situations de violence.

JL : Quels sont les enjeux d’un tel groupe ?

SO : En lien avec la pièce Compter jusqu’à cent, nous proposons toujours des actions de sensibilisation assez conséquentes que je ne peux pas prendre à la légère. Il est nécessaire qu’il y ait des enjeux artistiques qui motivent mon envie de les conduire. Il y a bien sûr un acte militant de dénonciation des violences faites aux femmes, qui va se traduire par un temps fort au mois de novembre. Les deux pièces seront jouées en amont de la journée du 25 novembre (journée contre les violences). La nécessité de monter Compter jusqu’à Cent était très évidente. En ce qui concerne l’atelier d’écriture, l’enjeu personnel et artistique ne s’est pas imposé mais s’est construit avec les participantes.

JL : Donc l’art intervient ici comme un levier, plus que comme une fin en soi ?

SO : En fait non. L’art intervient comme une fin en soi. C’est la fêlure qui est le levier. L’enjeu est d’arriver à universaliser un propos qui est lié à une douleur, afin qu’il acquière une dimension artistique. Il s’agit alors de considérer son passé, son parcours comme un lieu de création et pas uniquement comme le boulet que l’on traîne.

Pour les personnes qui travaillent à L Cause, proposer à ces femmes des ateliers avec une artiste, c’était offrir un lieu de valorisation et de reconstruction de l’estime de soi.

C’est un espace où l’on ne leur parle pas comme on leur parle ailleurs, parfois. Cet atelier n’a pas été créé pour des paumées, personne ne les considère comme ça, surtout pas moi ! Quand elles ne sont pas rigoureuses ou assidues, je leur dis que dans cet atelier on n’est pas un groupe de cas sociaux, et que l’on n’écrit pas parce qu’on serait des cas sociaux... On est un groupe d’auteurs et l’on écrit sur un sujet qui nous porte. Dans Compter jusqu’à cent, la femme victime d’une agression qu’est le viol ne répond pas à un cliché : une pauvresse dans un taudis qui ne sait ni écrire, ni s’exprimer, par exemple. Non, c’est un auteur qui cherche à écrire ce traumatisme. Si elle n’y arrive pas, ce n’est pas parce qu’elle est « neuneu », c’est parce que ce traumatisme est indicible. Toute la réflexion qui est conduite avec cette pièce est très liée à l’indicible. Au final, cette femme réussit à écrire, à prendre la parole pour sublimer sa douleur, c’est exactement ce que nous essayons de faire au sein du groupe d’écriture pour arriver à ce spectacle Échappées...

Je ne suis pas psychanalyste, je ne souhaite pas l’être. Mon rôle, c’est de les guider vers ce foyer d’émotions et de leur donner des outils pour écrire juste. On parle de jouer juste, là il s’agit d’écrire juste.

Un jour, pour décrire ma démarche, je leur ai dit : « Je voudrais entrer chez vous pour vous ouvrir la porte ».

JL : Je pense au Concerto pour salopes en viol mineur. Dans votre travail sur la femme, la violence corporelle et/ou mentale est souvent la clef d’entrée. Est-ce que cela peut évoluer ? Je pense à la question du désir / de la célébration du corps... des problématiques soulevées par Deleuze et en vogue dans les débats des années 68/70. Et par ailleurs, le débat féministe n’est-il pas aujourd’hui réduit à des questions d’égalité ?

SO : Malheureusement la question de l’égalité continue d’être présente parce qu’elle est loin d’être réglée. 

Je suis indienne d’origine et je me disais encore ce matin que ce qui est compliqué pour moi, ce n’est pas d’être indienne en France, c’est d’être une femme. Le racisme, à côté du machisme, ce n’est rien pour moi. J’ai réussi à me débarrasser du racisme grâce à l’éducation. Le fait de savoir parler, de savoir écrire, d’être bonne à l’école, ça donne des armes. Je ne suis pas un génie mais je me suis battue à l’école, j’étais volontaire, j’ai travaillé... J’ai fait des études de littérature et je pense que j’étais volontaire parce qu’inconsciemment  je savais que j’avais une différence qui ne me ferait pas de cadeau.

Mais quand on est une femme et que l’on a un cerveau... parmi des hommes qui ont un cerveau, on est toujours en dessous.

JL : Pourquoi, selon vous, les institutions culturelles brestoises sont-elles dans la quasi-totalité dirigées par des hommes ?

SO : Parce que c’est comme ça partout, à tous les niveaux et la culture n’est pas épargnée. Personnellement, en tant que femme, j’ai toujours le sentiment de devoir me justifier quand je fais quelque chose qui sort des clous de mes responsabilités de mère de famille. C’est une culpabilité que je porte en moi, pourtant mon père n’est pas macho. Je pense que l’on porte une culpabilité originelle, on a péché... Hier, j’écoutais attentivement une chronique sur France Inter à propos du festival d’Avignon.

 

Voilà ce qui me saute aux oreilles : « nous avons trois jeunes artistes, un tel metteur en scène, un tel chorégraphe, et une telle comédienne ». Ils ne pouvaient pas choisir une femme metteur en scène ? Ils devaient prendre une comédienne ? J’étais en colère. Il y en a combien des metteurs en scène femmes qui sont un tout petit peu visibles ? Très peu sur les scènes nationales, quasi-pas dans les théâtres de service public. Il n’y en a pas. On interviewe la jeunesse, donc les personnes qui vont prendre le relais dans les grandes salles, dans les festivals in, et on n’interroge que des hommes à la direction artistique. Cela rejoint des problèmes que je rencontre dans mon travail au quotidien. Dans les articles de presse, si je travaille avec un collègue homme, on peut lire « Monsieur, metteur en scène... Sophie d’Orgeval, conteuse... mais non ! Nous avons travaillé ensemble... Monsieur était chorégraphe, Sophie d’Orgeval était metteur en scène...

JL : Le fait de répondre à des commandes publiques comme vous le faites régulièrement, ou de bénéficier de financements publics peut-il entraver votre manière d’approcher ces questions ?

SO : Jusqu’à présent, les institutions publiques ne m’ont jamais censurée. Par contre les programmateurs... programment peu, en partie parce que le sujet des violences constitue une prise de risque. Il y a moins d’argent, les théâtres du service public cherchent à remplir leur salle, ce que je comprends très bien. Mais ce que l’on oublie souvent, c’est que la culture est le seul relais à l’éducation, après l’école, et que la mission du service public n’est pas de faire du bénéfice ou de remplir les salles... C’est de proposer des choses que les gens ne pourraient pas découvrir au coin d’une rue parce que justement, elles nécessitent du temps et un financement.

JL : Est-ce qu’il y a le désir d’un agir politique derrière tout ce travail que vous conduisez ?

SO : Oui, évidemment. Il y a deux désirs. Le désir artistique, qui est de travailler une forme poétique à partir de la parole de ces femmes. Et le désir politique qui est de faire prendre conscience que la violence est réelle, de faire prendre conscience de ce qu’est la violence, pour réaliser qu’on la subit quand c’est le cas et qu’il existe des voies de sortie.

JL : Comment se construit l’équilibre entre le discours artistique et le discours politique ?

SO : Dans le processus de création, je ne me soucie pas vraiment du discours politique. Je travaille sur l’émotion, la poésie et sur des éléments concrets, même si cela paraît contradictoire. Mon théâtre est concret, il est debout...

La question du politique se situe plutôt au niveau de la diffusion de ces pièces. Plus et mieux c’est diffusé, plus je remplis ma mission politique : faire état de ce qui se passe.

Il y a beaucoup de choses qui doivent être dites et peu de gens pour les entendre.

JL : Y a-t-il des courants, ou des figures féministes qui influencent votre manière d’approcher toutes ces questions à travers l’art ? Je pense à des courants féministes des années 60/70, des personnes telles que Lucy Lippard ou Judy Chicago ?

SO : J’ai une culture sur le féminisme catastrophique. Je ne me définis pas du tout comme une féministe. Je ne suis jamais allée spontanément vers ces discours-là, même si j’en partage parfois les idées... mais en fréquentant L Cause, en affirmant mes propos, je commence sans doute à devenir féministe, malgré moi.

JL : Comment est-ce que vous, femme,  metteur en scène, auteur, française, indienne d’origine, ayant vécu au Canada, travaillé avec des auteurs anglo-saxons, repris des textes de Wajdi Mouawad, percevez le regard porté sur la place de la femme dans le milieu artistique à l’étranger ?

SO : Je n’ai pas vécu de la même manière ma place de femme au Québec. Ce que j’observe, c’est que les relations hommes-femmes sont à réinventer, à repenser, y compris dans la question de la sexualité et du désir.

La question de la parité ne me semble plus être un problème au Québec. Mais l’homme doit reconstruire son identité, en lien avec cette nouvelle place qu’occupe la femme. Il doit trouver les ressources pour être homme, différemment.

JL : Griselda Pollock, historienne britannique définit l’histoire de l’art comme un discours masculin élaboré à partir de méthodes et de techniques qui produisent une représentation spécifique de l’art. Autrement dit, la femme en serait absente. Qu’en pensez-vous ?

SO: Mais la femme a été écartée de l’histoire, avec un grand H. Quand, pour mes projets, j’effectue des recherches scientifiques, historiques, auprès des archives, dans les livres d’histoire, et que je cherche un profil précis, je ne trouve rien, ou peu de choses. Je suis contrainte d’inventer des personnages de femmes en fonction des données sociologiques et historiques que j’ai à ma disposition. Il y a très peu de figures, très peu de noms. C’est dramatique.

Emmanuelle Lamarre, qui est la violoncelliste avec laquelle je travaille pour Compter jusqu’à Cent, m’a demandé d’écrire le texte de notre nouveau projet artistique. Le fil rouge est la guerre, puisque nous fêtons le centenaire de la guerre 14-18 et je lui ai proposé d’interroger la création artistique en l’absence des hommes. J’ai réalisé des recherches sur ce qui a pu être écrit à ce moment-là par des femmes. Je n’ai quasiment rien. Nous allons continuer à chercher et certainement que nous trouverons des éléments à partir desquels nous allons inventer, ou reconstituer

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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