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Michel Houellebecq, Non réconcilié, Anthologie personnelle 1991-2013, Poésie / Gallimard, 2014, 222 pages.

ll y a un malentendu considérable concernant la personne et l’écriture de Michel Houellebecq. On ne lit généralement que ses romans hautement désabusés – Extension du domaine de la lutte, Les Particules élémentaires, Plateforme, La Possibilité d’une île, La Carte et le Territoire – quand la clef de voûte de l’œuvre se situe du côté de la poésie – cinq recueils depuis 1991. On ne voit généralement que l’ange exterminateur de la littérature française, quand un être abandonné, un cœur assoiffé d’amour, ne cesse de témoigner de sa détresse intime.

Michel Houellebecq intrigue et séduit souvent les psychiatres et autres médecins spécialistes de l’abandon. Qu’on imagine un grand bébé avorté dans un congélateur. Quand la société de consommation est le stade terminal de l’homo sapiens devenu demens, le succès des supermarchés fait du petit zombie un prophète.

Publié aujourd’hui dans la prestigieuse collection Poésie/Gallimard lui offrant le luxe d’une anthologie personnelle – est-on à ce point en manque de cash que l’on souhaite ce forçage littéraire ? – l’auteur de La Poursuite du bonheur semble désormais être entré par la grande porte au panthéon des poètes.

S’il faut donner sa place à tout le monde, démocratiquement, nous ne sommes plus au collège, et il conviendrait tout de même de ne pas jeter Villon, Ronsard, Hugo, Char, Michaux et tant d’autres dans l’eau d’un bain ne pouvant contenir toutes les misères du monde.

Exemples (le lecteur nous pardonnera) :

« Les jours de la vie sont pareils / A des limonades éventées »

« La respiration des termites / S’accomplit sans aucun effort / Une tension vient de la bite, / S’affaiblit en gagnant le corps. »

« Dans le train pour Dourdan / Une jeune fille fait des mots fléchés / Je ne peux pas l’en empêcher, / C’est une occupation du temps. »

« J’étais seul rue de Rennes. Les enseignes électriques / M’orientaient dans des voies vaguement érotiques : / Bonjour c’est Amandine. / Je ne ressentais rien au niveau de la pine. »

Apprécie-t-on suffisamment la richesse des rimes et la hardiesse du propos ?

Autres exemples (la souffrance du lecteur peut à présent se transformer en hilarité) :

« Tes yeux glissaient entre les tables / Comme la tourelle d’un char ; / Tu étais peut-être désirable, / Mais j’en avais tout à fait marre. »

« Le poète est celui, presque semblable à nous, / Qui frétille de la queue en compagnie des chiens. »

« Lundi matin, désirs nouveaux, / Dans l’air flotte une odeur d’urine. »

Goûte-t-on l’octosyllabe, le faux décasyllabe, la majesté de l’alexandrin ? A-t-on suffisamment salué la force de la provocation ?

Puisque la beauté se réduit à l’infini mis à la portée des caniches, le poème moderne sera dorénavant chanson d’un chien mal aimé.

Adoptant « la position éternelle du vaincu », Michel Houellebecq, anticipant sa décrépitude, sait que l’on meurt toujours seul, « entre la poire et le fromage », dans une ville de province où la lumière est triste – eût-on derrière soi une exceptionnelle vie de vaillance. Pour l’essayiste de Rester vivant : méthode, nous sommes condamnés à l’échec (social, professionnel, amical, sexuel), qu’on ait lu tous les livres ou non. Quand la morosité et le sarcasme ont tordu notre visage, aucune transfiguration par le langage n’est envisageable. Qu’on en juge par la platitude de ce quatrain, prélevé presque au hasard : « La chair fourmille d’espérance / Comme un bifteck décomposé, / Il y aura des moments d’errance / Où plus rien ne sera imposé. »

On le comprend ici, la littérature ne vaudra jamais un plat de lentilles.

« Au bout du quai, un chien urine / Le chef de train est en prières. »

Héritier de Baudelaire, de Lamartine et de Nerval (pastichons, pastichons, il en restera bien quelque chose), s’amusant à singer Mallarmé (« futur aboli », « amour aboli », « l’arc aboli ») et Léo Ferré (poème « La mémoire de la mer »), Michel Houellebecq fait de la poésie le dernier territoire de la banalité, et de la lyre un pauvre jouet cassé, ou une arme d’un comique inégalable : « Les clients du bar sont partis, / Ils ont fini leurs Martinis, / Hi hi ! »

N’ayant jamais peur du ridicule, s’y livrant même avec béatitude, le poète se dévêt avec une innocence proche quelquefois du sublime.

On reconnaîtra en outre à l’agronome Michel Thomas, que le grand Maurice Nadeau contribua à faire découvrir, un vrai talent pour les intertitres : « D’abord j’ai trébuché dans un congélateur », « Vivre sans point d’appui, entouré par le vide », « Un triangle d’acier sectionne le paysage », « Je suis dans un tunnel fait de roches compactes », « La grâce immobile ».

Mais quand l’écriture est une simple thérapeutique – « La sensation d’un arrachement d’organe si j’arrête / d’écrire. Je mériterais l’abattoir. » – mieux vaut ne pas déranger l’adolescent dans sa chambre.

A ce degré de régression littéraire, le romantisme est une supercherie, et l’invivable progresse.

Michel Houellebecq, telle une roue karmique, avance vers la mort qui est une vérité de lumière, ne cessant de ressusciter (aujourd’hui en acteur), puisqu’il y aura toujours, finalement, quelque chose à dire du mal, et à pleurnicher.

Dans un livre important, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts (Gallimard, 2007), François Meyronnis a trouvé la formule : « Plus le Diable a, plus il veut avoir. »

Michel Houellebecq est un symptôme, faisant de la description de la fin de l’espèce humaine un désir de cimetière.

« Le boucher avait des moustaches / Et un sourire de carnassier, / Son visage se couvrait de taches… / Je me suis jeté à ses pieds ! »

Les somnambules sont habitués au pire.

« J’ai peur des autres. Je ne suis pas aimé. »

Nous en convenons, même s’ « Il existe, au milieu du temps, / La possibilité d’une île. »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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