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Alexis Gloaguen, Digues de ciel, aquarelles de Nono, éditions Maurice Nadeau, 2014, 160 p – rencontre des auteurs à la Petite Librairie, place du marché Saint-Martin, Brest, le vendredi 14 novembre à 18h

A la fin de 1944, Jean-Paul Sartre, invité par le War Office Information afin de témoigner de l’effort de guerre américain, se rend aux Etats-Unis pour un voyage itinérant de six semaines qu’il relatera très vite sous forme d’articles journalistiques, textes qui formeront par la suite l’intégralité de la seconde partie de Situations III, publié en 1949.

Il ne s’agit nullement ici de retracer un voyage « au jour le jour » comme le fera Simone de Beauvoir pour un séjour, minutieusement retranscrit, effectué du 25 janvier au 19 mai 1947, mais de livrer de façon synthétique une série d’observations transversales sensées refléter au mieux, et avec « responsabilité », un point de vue sur quelques aspects particulièrement significatifs de la nature de l’identité américaine. Ecrits d’une plume alerte, brillante, ironique, ces textes trop peu connus n’hésiteront pas à se faire provocateurs ou polémiques, prenant le contre-pied parfois de façon ahurissante des idées les plus convenues, que l’on songe par exemple à « New-York, ville coloniale ».

Pour Alexis Gloaguen, finistérien de tous les pays parcourant le nord de l’Amérique, la « responsabilité » du regardeur/scripteur est d’abord poétique. Il incombe au voyageur confronté à l’exténuation du monde (d’Halifax à Vancouver en passant par Louisville et Denver, de janvier 1995 à novembre 1996) de saisir en soi la répercussion fine de l’inchangé masqué par l’omniprésence des ravages du matérialisme : «La poésie survit en paupière sur ce monde saturé. Elle est tombée dans les plis du langage, elle n’est plus repérable sur les paysages, elle passe par la chaux morte des mots et leurs piles épuisées par l’histoire. »

Après un premier récit de voyages sur le continent Nord-Américain, Veuves de verre, publié en 2010 par le grand découvreur qu’était Maurice Nadeau, Digues de ciel – titre sartrien – est autant un état des lieux de quelques-unes des grandes villes du Canada et des Etats-Unis qu’une introspection doublée d’une réflexion sur l’écriture. Joliment édité, accompagné des aquarelles tendres de l’illustrateur et dessinateur de presse Nono (Ouest-France, le Télégramme de Brest), ce livre est tel un long plan-séquence, un mouvement de la main sur la page, toujours identique, rassemblant le corps d’Osiris du monde. De la solitude, des silhouettes, une cathédrale de cristal (Anaheim), des autoroutes désertes : « Pourquoi privilégier le spectaculaire et les lieux obligés ? Pourquoi ne pas préférer l’inachevé, ce qui glisse dans les fissures des jours et que l’on rejette comme insignifiant, mais présente le seul événement ? »

Continuité électrique du style.

La mélodie du rien est quelquefois, souvent, la plus belle, comme le souvenir d’une passante baudelairienne, ou « les mamelons perçant sous le T-shirt blanc » de Shirley Manson, du groupe Garbage, vue au Roseland à New York.

L’odeur des bougainvilliers de Californie, l’envol du carouge à épaulettes ou d’un cardinal rouge, le cri d’un geai bleu permettent en un instant d’échapper à notre époque cauchemardesque – « Pourquoi s’aigrir devant la marée qui se répand – cette dimension collective de la haine, de la trahison, de l’absence de pensée – ; devant la recherche du confort autorisant tous les mépris et les prostitutions ; devant l’intolérance qui se déploie pour noyer, au nom des intérêts, la vie et la vérité ; devant la propreté de décisions descendues d’un ciel rationnel pour inséminer des régimes autoritaires et leurs rêves en trompe-l’œil ? »

Georges Perros par sa « vie ordinaire », dans sa petite maison de Douarnenez croulant sous les livres et les manuscrits battus par les vents, nous enseignait, sagace et pauvre, le luxe de la pensée, le chemin de la littérature incarnée, que prolonge ici Alexis Gloaguen en ses drôles de cartes postales, témoignant de ses tentatives de poésie authentiquement vécue.

D’une tonalité fréquemment mélancolique, Digues de ciel n’en oublie pas pour autant la saveur de l’humour : « Je suis environné de couples d’amoureux. Cheveux blonds, cheveux noirs : cascades sans conséquence. Je mange du poisson et des frites. Et soudain me revient, de façon absurde, ce steak effrayant que j’avais partagé avec Marie-Pierre, dans un bar de Southampton, il y a vingt-quatre ans. Garni de pois d’un vert horrible, il est aujourd’hui symbole d’un amour naissant. »

Parti vivre quelques années au large des Etats-Unis, à l’instar de Paol Keineg, frère de Bretagne, Alexis Gloaguen retrouva sa terre natale depuis le sémaphore du Créac’h à Ouessant, y écrivant un livre splendide, La chambre de veille (Maurice Nadeau, 2012), reconnaissant dans ce phare du nord de l’île « le classicisme des gratte-ciels new-yorkais des années 1930 et de leurs petites fenêtres de maisons exhaussées, montées en verticalités de vertiges dont l’altitude avance vers nous. »

Livre parsemé des pronoms « on » ou « nous »,  imposant un goût de la métaphore cependant parfois un peu trop présent – « D’un coup la nuit s’installe et vaporise les voies de la rêverie. » –  Digues du ciel est un livre qui bonifie au fil de la lecture, l’impression de préciosité dans le vocabulaire s’effaçant à mesure que le corps de l’écrivain impose à la phrase son souffle net et rapide, abandonnant l’abondance des réflexions métadiscursives sur la poésie pour la réalité décrite sans fioriture, à bras-le-poignet.

Swing majeur : « Je suis amoureux de la vie et las des faux-semblants. Je bondis d’aise au moindre signe d’allégresse : dans la rue, dans la chair des musiques, dans le regard des autres, dans les traversées d’esprit. Je prends la plume pour le plaisir de la laisser vagabonder comme en accords écrasés au long d’un manche de guitare. »

Quand les chercheurs du futur feront surgir des sables bretons et d’ailleurs les livres d’Alexis Gloaguen, de Jean-Pierre Abraham (Armen), de Kenneth White (Lettres de Gourgounel), de Nicolas Bouvier (Le poisson-scorpion), de Jacques Lacarrière (L’été grec), de François Maspéro (Balkans-Transit), de Michel Le Bris (Un hiver en Bretagne), de Frédéric Barbe (Guide indigène de (dé)tourisme), d’Arnaud le Gouefflec (Le Québec mou), et de tant d’autres arpenteurs des territoires réels et imaginaires, nous ressusciterons.

Ce sera certainement le plus beau jour de notre vie.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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